Diplômé de l’École d’officiers de l’armée de terre (rikugun shikan gakkō 陸軍士官学校) en 1907, Kita Seiichi découvre la Chine à la veille de la Révolution de Xinhai (xinhai geming 辛亥革命) en servant dans la Garnison de Tianjin (Shina chūtongun 支那駐屯軍) à partir de juin 1911. Après avoir complété sa formation à l’École supérieure de guerre (rikugun daigakkō 陸軍大学校), dont il sort diplômé en 1919, Kita intègre l’état-major général de l’Armée de terre (sanbōhonbu 参謀本部). Au sein du 2e bureau (dai ni bu 第二部) responsable de la collecte et de l’analyse du renseignement extérieur, Kita gagne ses galons de “spécialiste de la Chine” (Shinatsū 支那通) sous la houlette de Satō Saburō 佐藤三郎 (1881-1964), qui dirige entre 1923 et 1926 la Section Chine – alors appelée 6e unité (dai roku han 第六班). Il y côtoie la fine fleur de la nouvelle génération des Shinatsū tels qu’Itagaki Seishirō, Doihara Kenji, Okamura Yasuji ou encore Sasaki Tōichi 佐々木到一 (1886-1955). À l’exception d’un court passage en Grande-Bretagne (1927-1928), Kita est systématiquement détaché en Chine, prenant ainsi une part active dans la politique expansionniste de l’armée impériale. Entre février et mai 1932, il est chargé du renseignement au sein de l’Armée expéditionnaire de Shanghai (Shanhai hakengun 上海派遣軍) durant le conflit qui frappe la ville. Il part ensuite pour la Mandchourie en tant que chef de la 2e section de l’état-major de l’Armée du Guandong (Kantōgun sanbō dainika 関東軍参謀第二課) alors que s’organise le Manzhouguo 滿洲國. En août 1934, Kita est rappelé à Tokyo pour prendre la tête de la Section Chine (Shinaka 支那課). Élevé au grade de général de brigade (shōshō 少将) en mars 1936, il sert comme attaché militaire de la nouvelle l’ambassade de Nankin jusqu’au 13 août 1937, date à laquelle éclate la Bataille de Shanghai qui marque un changement d’échelle dans le conflit sino-japonais. Peu avant, le 19 juillet, Kita avait rencontré le général He Yingqin pour le persuader, en vain, de négocier un nouveau compromis et ainsi d’éviter que l’Incident du 7 juillet n’accouche d’une guerre totale.

En août 1937, Kita est nommé directeur de l’Agence des services spéciaux (tokumu kikan 特務機関) de Tianjin, puis chef du Bureau des services spéciaux (tokumubu 特務部) de l’Armée régionale de Chine du Nord (kita Shina hōmen-gun 北支那方面軍) créé un mois plus tard. Cette réorganisation vise, pour les autorités centrales de Tokyo, à reprendre la main sur les autorités locales d’occupation. Le déclenchement de la guerre sino-japonaise a vu, en effet, s’engager une lutte d’influence entre l’Armée du Guandong et la Garnison de Tianjin – rebaptisée Armée régionale de Chine du Nord. En confiant cette dernière à un nouveau commandement, Tokyo cherche à écarter les éléments de la Garnison de Tianjin jugés les plus radicaux. Le nouveau commandant en chef, Terauchi Hisaichi 寺内寿一 (1879-1946), n’entend toutefois pas se faire dicter sa conduite. À la tête des services spéciaux, Kita reçoit pour mission de mettre en place une nouvelle administration chinoise sous la tutelle exclusive de l’Armée régionale de Chine du Nord, en supplantant la Fédération des comités locaux de maintien de l’ordre de Beiping (Pékin) et Tianjin (Ping-Jin difang zhi’an weichihui lianhehui 平津地方治安維持會聯合會) établie le 22 septembre sous la direction de Gao Lingwei.

Le futur gouvernement collaborateur de Pékin est alors envisagé non pas comme une simple structure régionale, mais comme un nouveau gouvernement central devant remplacer celui de Nankin. Pour le diriger, Kita cherche à recruter des collaborateurs chinois qui doivent remplir un double critère : avoir occupé des fonctions de premier plan par le passé sans s’être trop compromis avec le GMD. Dès cette époque le nom de Wu Peifu est évoqué mais, faute de mieux, Kita jette son dévolu sur Wang Kemin qu’il fait venir à Pékin au début du mois de décembre 1937. Les préparatifs en vue de la formation du nouveau régimes sont hâtés pour éviter que l’Armée régionale de Chine centrale (naka Shina hōmen gun 中支那方面軍), qui entre dans Nankin le 13 décembre 1937, n’empêche une centralisation de l’État d’occupation au profit de Pékin. Le 14 décembre, Kita préside à l’inauguration du Gouvernement provisoire de la République de Chine (zhonghua minguo linshi zhengfu 中華民國臨時政府). Alors que celui-ci peine à étendre son autorité sur les structures locales chinoises jusqu’à l’échelon des districts (xian 縣), Kita nomme des officiers de liaison japonais chargés de “guider” les collaborateurs locaux, de telle sorte que l’intégration régionale passe davantage par les services spéciaux que par le Gouvernement provisoire lui-même.

L’emprise des services spéciaux est consolidée par la création, le 24 décembre 1937, de la Xinminhui 新民會 (Association du nouveau peuple), inspirée de l’Association Concordia (xiehehui 協和會) au Manzhouguo. Elle intègre en son sein une partie des équipes de pacification (senbuhan 宣撫班) envoyées au début de l’occupation par la Mantetsu 満鉄 (Compagnie du chemin de fer sud-mandchourien) pour recruter des collaborateurs en Chine du Nord et que Kita est parvenu à détacher de l’influence de l’Armée du Guandong. Ces spécialistes de la propagande s’emploient à diffuser une idéologie traditionaliste censée appuyer la légitimité du Gouvernement provisoire contre le GMD et ses alliés communistes. En janvier 1938, Kita fait ainsi publiquement l’éloge des “temps confucéens” comme modèle de bon gouvernement pour la Chine, dans la lignée du concept de “Voie royale” (wangdao 王道) déjà employée en Mandchourie pour justifier la tutelle “bienveillante” de l’empire nippon. Véritable État dans l’État, la Xinminhui parvient à structurer en profondeur la société de Chine du Nord.

Si Kita s’accorde avec les collaborateurs de Pékin pour résister à toute remise en cause de l’autonomie du Gouvernement provisoire au sein de l’État d’occupation, en matière fiscale notamment, il doit composer avec un Wang Kemin jaloux de ses prérogatives, qui n’hésite pas à mettre dans l’embarras sa tutelle japonaise. C’est le cas lors d’une visite de Liang Hongzhi à Pékin début avril 1938, peu après l’inauguration du Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府) de Nankin qu’il dirige. Wang Kemin lui présente un document confidentiel, que lui a transmis Kita pour le rassurer, attestant que Tokyo entend privilégier Pékin par rapport à Nankin. Alors que Kita continue à espérer une centralisation de l’État d’occupation au profit de Pékin, son homologue à Nankin Harada Kumakichi se révèle un fin stratège, obtenant dans les faits que l’Armée régionale de Chine centrale contrôle le nouveau régime et ses ressources fiscales. Le statu quo entre les différents centres militaires et politique de la Chine occupée se traduit institutionnellement, dans la seconde moitié de l’année 1938, par un projet d’État confédéral assurant une grande autonomie aux gouvernements collaborateurs locaux. Cependant, Kita ne tarde pas à voir se profiler une nouvelle menace, après la défection de Wang Jingwei en décembre 1938.

Dans le même temps, cet effort de rationalisation de l’État d’occupation conduit à la création du Kōa-in 興亜院 (Institut pour le développement de l’Asie), dont Kita devient, en mars 1939, le principal dirigeant en Chine du Nord, en tant que directeur du Bureau de liaison (renrakubu 連絡部) chargé de superviser le Gouvernement provisoire. Il est également promu général de division (chūshō 中将). Ainsi, Kita demeure le véritable patron des collaborateurs de Pékin, même si le poste de conseiller militaire suprême du Gouvernement provisoire est confié en juillet 1938 à Nagatsu Sahijū 永津佐比重 (1889-1979). Tout au long de l’année 1939, Kita fait obstruction à la formation du gouvernement “central” de Wang Jingwei, finalement inauguré le 30 mars 1940. Si ce dernier ne parviendra jamais à remettre en cause l’autonomie de fait de la Chine du Nord, sa mise en place s’accompagne du remplacement de Kita par Morioka Susumu 森岡皐 (1889-1959) à la tête du Bureau de liaison de Pékin. Avant son départ, Kita aurait prédit, selon le rapport qu’en donne le diplomate français David Rhein : “Le gouvernement de Wang Ching-wei n’arrivera pas à amener la paix ; dans les trois mois le Général Itagaki sera par terre“.

Par la suite, Kita commande successivement : la 14e division (dai-jūyon shidan 第14師団) à Qiqihar 齊齊哈爾 (à l’Ouest de la Mandchourie) entre mars 1940 et octobre 1941 ; la 6e armée (dai-roku gun 第6軍), également stationnée en Mandchourie, jusqu’en mars 1943 ; la 12e armée (dai-jūni gun 第12軍) en Chine du Nord jusqu’en février 1944, puis la 1ère armée régionale (dai-ichi hōmen gun 第1方面軍) en Mandchourie. Promu général d’armée (taishō 大将) en mars 1945, il est impuissant face à l’offensive de l’Armée rouge lancée le 8 août 1945. Interné dans un camp de prisonnier en Sibérie, il décède en juin 1947 sans avoir revu le Japon.

Sources : NJDJ ; NRSJ, p. 54, 115, 159, 324, 353, 397, 509 ; Worthing 2016, p. 179 ; Lincoln Li 1975, p. 49-59 ; Guo Guiru et al. 2007, p. 157-158 ; Carter 2014, p. 156 ; Brook 2001, p. 98-99 ; Iriye 1980, p. 258 ; ADF 503 ; Kitaoka 1989, p. 341, 343 ; CIA Strategic Services unit 1946, p. 22 ; ADF 503.

Originaire de Nanhai (Guangdong), Kong Xiankeng obtient une maîtrise de droit à la Sorbonne, puis un doctorat d’économie à l’Université libre de Bruxelles. De retour en Chine, il poursuit une carrière universitaire, notamment comme doyen de la faculté de droit de l’Université du Guangdong. Au début de la « décennie de Nankin », il occupe plusieurs postes dans l’administration nationaliste : conseiller au ministère de l’Intérieur (neizhengbu canshi 內政部參事), secrétaire au Yuan d’examen (kaoshiyuan mishu 考試院秘書), ou encore magistrat de districts importants du Jiangsu tels que Wuxi (1928) et Zhenjiang (1929).

En 1930, il publie une traduction de la leçon au Collège de France de Charles Gide (1847-1932) sur le droit de grève. La même année, il dirige l’édition de Wuyuan zhengfu yanjiu ji 五院政府研究集 (Recueil d’essais sur le gouvernement des Cinq Yuans), dans lequel sa contribution porte sur « les défauts de la Loi organique du gouvernement et les solutions pour y remédier ». Le fait que l’ouvrage soit placé sous le patronage de Hu Hanmin 胡漢民 (1879-1936) et de Sun Ke 孫科 (1891-1973), pourrait laisser penser que Kong a peut-être été écarté du pouvoir, après le retour de Jiang Jieshi à la tête du gouvernement en 1932. Toutefois, le manque d’informations à son sujet pour les années suivantes est vraisemblablement lié à sa fuite, après une mise en accusation pour corruption, alors qu’il travaillait au ministère de l’Intérieur. Il apparaît dans cette affaire sous le nom de Kong Lixing 孔力行.

Ce scandale explique sans doute son recrutement par l’occupant japonais en 1938, pour servir au sein du Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府) de Nankin comme chef du bureau de la Propagande du Yuan exécutif (xinzhengyuan xuanchuanju 行政院宣傳局). Ses discours font, en 1939, l’objet d’un recueil intitulé Kong juzhang zuijin yanlun ji 孔局長最近言論集. Au moment de la réorganisation de la Daminhui 大民會 (Association du grand peuple) en septembre 1939, Kong devient l’un de ses principaux dirigeants. Il conserve un poste équivalent après la reprise en main de l’organisation par le groupe de Wang Jingwei en juin 1940, avant qu’elle soit dissoute dans le GMD « orthodoxe » en décembre.

À cette occasion, Kong devient membre suppléant du Comité exécutif central (zhongyang zhixing weiyuanhui 中央執行委員會). Zhou Fohai, qui parle de lui comme d’un « vieil ami », le fait nommer vice-ministre de la Propagande chargé des affaires courantes (xuanchuanbu changwu cizhang 宣傳部常務次長) sous Lin Baisheng ; poste qu’il occupe jusqu’en août 1941. Cette même année, il commence à siéger au Comité économique national (quanguo jingji weiyuanhui 全國經濟委員會). En mars 1943, il se voit confier la direction de la Campagne de pacification rurale (qingxiang gongzuo 清鄉工作) dans l’Anhui, où il devient, en août, superviseur administratif (xingzheng ducha zhuanyuan 行政督察專員) de la 4e zone. Son sort à la fin de la guerre n’est pas connu.

Sources : Xu Youchun 2007, p. 238 ; Liu Guoming 2002, p. 300 ; SKJ, p. 30 ; Chiang Yung-ching 1988, p. 14 ; WKS, p. 63 ; Liu Jie 2016, p. 101 ; ZR, p. 232 ; MZN, p. 1082 ; Kong Xiankeng 1930.

Docteur en économie et, plus tard, professeur à la prestigieuse Université Hōsei 法政大学, Kimura Masutarō débute sa carrière à Taiwan où il séjourne pendant environ une décennie. En 1909, il prend part aux travaux des équipes d’enquête extraordinaire sur les coutumes taïwanaises (rinji Taiwan kyūkan chōsakai 臨時臺灣舊慣調查會) lancée en 1901 par Gotō Shinpei 後藤新平 (1857-1929) afin de favoriser l’administration et la mise en valeur économique de l’île. En 1912, il est nommé au Département du commerce et de l’Industrie au sein du Bureau de colonisation du Bureau civil du Gouvernorat-Général (shōtokufu minseibu takushokukyoku 総督府民政部拓殖局). Il prend, par la suite, la direction du Singapore Commercial Showcase. Fondé en 1916 dans le but de promouvoir les produits japonais et former des Japonais pour qu’ils fassent du commerce en Asie du Sud-Est, celui-ci est affilié à la Nan‘yō kyōkai 南洋協会 (South Sea Association ou Association de l’Asie du Sud-Est) créée en 1915 à l’initiative du gouverneur civil de Taiwan (minsei chōkan 民生長官) Uchida Kakichi 内田嘉吉 (1866-1933) et d’Inoue Masaji 井上雅二 (1877-1947), un ancien membre de l’Association pour la culture commune d’Asie orientale (Tōa dōbunkai 東亜同文会) ayant investi dans le caoutchouc malais. Cette organisation est partie prenante de la stratégie visant à faire de la colonie taïwanaise la “porte méridionale” (nanmon 南門) de l’empire informel japonais en Asie du Sud-Est, alors que les perspectives de développement sur le marché chinois sont gênées par la montée d’un patriotisme anti-japonais. Il s’agit de mettre à profit les réseaux de la communauté Hokkien pour étendre les intérêts commerciaux et financiers japonais à Singapour ou encore à Java. Face au retour en Asie des puissances occidentales à l’issue de la Grande guerre, Kimura préconise de coopérer avec les marchands chinois d’outre-mer en profitant du manque d’appuis dont ces derniers disposent en Chine en raison du chaos qui y règne.

De retour au Japon, Kimura se fait connaître comme l’un des meilleurs spécialistes japonais de l’économie chinoise à travers de nombreux articles et ouvrages tels que Shina no keizai to zaisei 支那の経済と財政 (L’économie et les finances publiques de la Chine, Ōsaka yagō shoten, 1923). Il n’hésite pas à sortir de son domaine d’expertise pour donner son opinion sur l’avenir du pays, comme il le fait dans des conférences publiées en 1926 par la Société d’étude est-asiatique (Tōa kenkyūkai 東亜研究会) sous le titre Shina o ika ni subeki ka 支那を何故にすべきか (Que doit-on faire pour la Chine?). Brossant une histoire de la Chine faite avant tout de périodes de division et pointant le manque de sentiment national dans la population, il reprend à son compte la thèse selon laquelle la Chine, contrairement au Japon et aux pays occidentaux, serait incapable d’accéder au rang d’État-nation moderne (Chūgoku hikoku ron 中国非国論). Alors que le GMD vient de se muer en parti-État avec l’aide du Komintern et s’apprête à mettre en œuvre son projet d’unification nationale à l’issue de l’Expédition du Nord, Kimura dit ne pas croire dans le succès du “centralisme [chūō shūken shugi 中央集権主義]”. Il lui oppose la disposition atavique des Chinois pour une culture politique fondée sur le “non-interventionnisme [fu kanshō shugi 不干渉主義]” de l’État central ; discours qui devait être repris tel quel une décennie plus tard pour justifier la mise en place de gouvernements locaux en Chine occupée. En novembre 1928, Kimura participe à la formation de l’Association des amis de la Chine (Shina kyōkai 支那協会) dirigée par l’ancien maire de Tokyo, Nagata Hidejirō 永田秀次郎 (1876-1943), connu pour son ultra-nationalisme, et composée d'”aventuriers du continent” (tairiku rōnin 大陸浪人) conjuguant panasiatisme et espionnage, tels que le diplomate Komura Shunzaburō 小村俊三郎 (1870-1933), le moine bouddhiste Mizuno Baigyō 水野梅曉 (1877-1949) ou encore le journaliste spécialiste de la Russie Ōtake Hirokichi 大竹博吉 (1890-1958).

Entre 1934 et 1938, Kimura dirige la Chambre de commerce et d’industrie de Tokyo (Tōkyō shōkō kaigisho 東京商工会議所) et collabore à plusieurs think tanks gouvernementaux. Dans la lignée de son rôle pour élargir l’empire informel nippon en Asie du Sud-Est, il participe à la conception du volet économique de l’Ordre nouveau asiatique que cherche à mettre en place le Japon dans la seconde moitié des années 1930. Il publie plusieurs ouvrages sur la question, tels que Nitchi-Man-Shi keizai ron 日満支経済論 (Les relations économiques entre le Japon, le Manzhouguo et la Chine, Jichōsha, 1936)  ou encore Tōa shin keizai ron 東亜新経済論 (De la nouvelle économie est-asiatique, Tōshi keizaisha, 1941). En juillet 1939, il est nommé au sein du Comité pour l’essor de l’Asie (kōa iinkai 興亜委員会), principal organe de conseil du Kōa-in 興亜院, lequel a été créé six mois plus tôt pour centraliser l’administration de la Chine occupée, notamment en matière économique. La restructuration de l’État d’occupation japonais au tournant de l’année 1940 lui donne l’occasion de mettre en pratique ses idées sur le terrain.

Kimura fait une très bonne impression à Zhou Fohai lorsqu’ils se rencontrent le 12 mars 1940. Zhou le décrit comme profondément respectueux de la Chine et prévoit d’emblée de l’engager comme conseiller dans le futur gouvernement. À l’époque déjà, Kimura préconise de remplacer la Banque commerciale pour l’essor de la Chine (Huaxing shangye yinhang 華興行業銀行) du Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府), par une banque de réserve centrale, bien qu’il se montre plus prudent que Zhou sur les délais nécessaires pour réunir les capitaux. Kimura envisage en effet de mettre d’abord en place une banque purement commerciale (Zhongguo shangye yinhang 中國商業銀行) destinée à réunir des capitaux en quantité suffisante, pour ensuite seulement les transférer à une banque centrale. Malgré ce désaccord, Zhou admire son enthousiasme. Aux côtés d’autres civils comme Andō Meidō 安藤明道 (c.1895-1985) du Kōa-in et le directeur de la Banque commerciale pour l’essor de la Chine, Okazaki Kaheita 岡崎嘉平太 (1897-1989), que consulte alors Zhou, Kimura rejoint ce dernier sur son opposition au yen militaire (gunpyō 軍票) ; une monnaie non convertible que cherche à imposer l’armée impériale dans les territoires qu’elle occupe.

Lorsque la Banque centrale de réserve (zhongyang chubei yinhang 中央儲備銀行) voit finalement le jour à Shanghai en janvier 1941, c’est donc logiquement que son directeur Zhou Fohai obtient, contre l’avis du Kōa-in, de nommer Kimura conseiller en chef ; charge qu’il conserve de manière continue jusqu’à la fin de la guerre. Il touche alors un salaire mensuel de 3000 yuans, particulièrement généreux comparé à celui des fonctionnaires chinoise (55 à 680 yuans) et même des dirigeants (800 yuans). Du fait de sa longévité à ce poste, Kimura est le principal architecte de la politique monétaire du régime, bien qu’il soit d’un rang inférieur à celui de conseiller économique suprême ; position occupée par Aoki Kazuo à partir de février 1941. En dépit des efforts de Zhou Fohai pour limiter au maximum la tutelle japonaise sur le nouvel établissement, la Banque centrale de réserve est l’une des institutions étatiques qui concentrent le plus de conseillers japonais. Kimura dirige ainsi une équipe dont les effectifs varient entre 88 et 27 conseillers. Il est favorable à l’émission d’une nouvelle monnaie mais conseille de ne pas précipiter le remplacement des autres monnaies en circulation, afin de gagner d’abord la confiance de la population. Confronté au gel des fonds en dollars américains par Washington, il s’oppose avec Zhou aux Japonais, comme le banquier Ueda Shōichi 上田省一, qui plaident en faveur d’une conversion des dollars américains détenus par Nankin en fabi 法幣. Le 26 juillet 1941, les États-Unis et leurs alliés décrètent le gel d’une partie des avoirs japonais sur leur sol en représailles du stationnement de troupes nippones en Indochine française. Ces sanctions incluent la Chine dont les capitaux aux États-Unis sont également gelés à la demande du gouvernement de Chongqing, qui cherche ainsi à calmer son marché d’actions tout en pénalisant Nankin. Zhou Fohai négocie alors avec Kimura pour qu’il appuie auprès de Tokyo une demande de conversion des devises américaines détenues par la Banque centrale de réserve en yen convertibles (jiyūen 自由円).

Connue sous le nom de zhongchuquan 中儲券 (dollar CBR) ou de xin fabi 新法幣 (nouvelle monnaie légale), la devise mise en circulation par la Banque centrale de réserve début 1941 peine à s’imposer. Pour contraindre les banques shanghaiennes à l’adopter, la police politique de Nankin n’hésite pas à assassiner et à prendre en otage leurs employés. Du côté des autorités japonaises, des pressions s’exercent sur Zhou Fohai, par l’intermédiaire de Kimura, pour que le dollar CBR ne soit plus adossé au fabi, mis en circulation en 1935 par le Gouvernement national qui continue à l’utiliser à Chongqing, mais au yen militaire. Face à la chute du cours du fabi, qui entraîne avec lui celui du dollar CBR, Zhou et Kimura débattent, au début de l’hiver 1941, du meilleur moyen pour la nouvelle devise de stabiliser son cours. Ils s’entendent le 4 novembre pour que les dollars CBR déjà en circulation soient convertibles en yen, tandis que les devises nouvellement émises resteront équivalentes au fabi. Le lendemain, ils décident l’inverse : conserver l’équivalence avec le fabi pour les dollar CBR déjà en circulation et bloquer le cours des futures émissions. À ces tergiversations s’ajoute le problème récurrent du yen militaire. Alors qu’Aoki Kazuo parvient en février 1942 à convaincre Tokyo de la nécessité, pour consolider le dollar CBR, d’un arrêt suivi d’un retrait progressif du yen militaire, l’application de cette mesure se heurte à une opposition farouche des autorités militaires en Chine. Il faut attendre avril 1942 pour que cesse la mise en circulation de nouveaux yen militaires en Chine centrale (région du bas-Yangzi) et méridionale.

Aoki et Kagesa Sadaaki sont favorables à une dissociation rapide du dollar CBD avec le fabi, tandis que Kimura préconise une nouvelle fois la prudence. Il n’a pas le dernier mot : dès le 9 mars 1942, un décret impose le dollar CBR comme seule monnaie pouvant être utilisée pour faire un dépôt, un transfert d’argent ou payer ses impôts. Face aux turbulences provoquées par cette décision, des mesures comme l’émission de bons du Trésor sont envisagées pour amortir la chute du cours du fabi, qui appauvrit la population. Le processus de décision est ralenti par la tutelle japonaise – Aoki et Kimura demandent un délai d’une semaine pour obtenir le feu vert de Tokyo, ce qui n’empêche pas Zhou Fohai de se dire admiratif de la perspicacité dont fait preuve ce dernier dans la gestion de la crise monétaire. Pressé par Zhou, qui menace de démissionner si des mesures ne sont pas prises rapidement, Kimura doit négocier avec Hata Shunroku qui, en tant que commandant en chef de l’Armée expéditionnaire de Chine, est la plus haute autorité de la zone occupée. Pour le deuxième anniversaire de la fondation du Gouvernement national réorganisé, le 30 mars 1942, Zhou obtient de pouvoir annoncer la dissociation des cours de l’ancienne et de la nouvelle monnaie légale – 100 fabi ne valent plus que 77 dollars CBR. À cette époque (23 avril 1942), Zhou décrit Kimura comme celui qui “comprend le mieux la Chine et éprouve le plus de sympathie pour elle“, mais il pointe dans le même temps les entraves qui freinent de toutes parts son action, déplorant une nouvelle fois que le véritable pouvoir au sein du camp japonais ne se situe pas au sommet, mais chez les officiers subalternes qui font obstruction. Finalement, le 31 mai 1942, Zhou Fohai annonce la démonétisation du fabi, dont le taux est désormais fixé à deux fabi pour un dollar CBR, divisant instantanément par deux le pouvoir d’achat de la population concernée (Jiangsu, Zhejiang, Anhui).

Durant l’été 1942, Kimura manque d’être remplacé à son poste de conseiller en chef de la Banque centrale de réserve pas son adjoint depuis mars, Yoshikawa Chiemaru 吉川智慧丸 (1894-1963). Déplorant déjà la perte de Kagesa, qui a été muté en mai, Zhou Fohai s’active avec succès auprès d’Aoki pour empêcher le départ de Kimura, a fortiori s’il doit être remplacé par Yoshikawa. Il reproche en effet à ce dernier de ne pas être suffisamment au fait de la situation en Chine, notamment en matière de respect de la souveraineté chinoise. Cette bonne entente entre Zhou et Kimura leur permet de surmonter certaines divergences  de fond quant à la politique économique à mener. En janvier 1944, par exemple, Kimura recommande que toutes les mesures visant à réguler l’économie soient levées au profit d’une liberté de commerce totale. S’il a conscience que des réformes énergiques sont nécessaires, Zhou considère un tel laissez-faire trop risqué en temps de guerre. On perd la trace de Kimura à l’été 1945, jusqu’à l’annonce de son décès survenu le 6 avril 1948 à Tokyo.

Sources : Kuo 2014, p. 96 ; Kuo 2015, p. 164-165 ; Shirane 2014, p. 121 ; AS 16/10/27, 20/02/34, 30/07/38, 07/07/39, 07/01/41, 09/04/48 ; Kimura 1923 ; Kimura 1926 ; Kimura 1936 ; Kimura 1941 ; Ruoff 2001, p. 31 ; Zhu Peixi 2012, p. 27-28, 161 ; ZR, p. 261, 262, 396, 407, 425, 496, 532, 534-535, 573, 579, 582-588, 590-591, 595, 610, 613, 616, 714, 840 ; AS 09/04/48 ; AS 24/02/85 ; AS 04/03/63 ; Horii 2011, p. 217, n. 58 ; JACAR B02031705600 ; AH 118-010100-0038-031 ; Wakeman 1996, p. 119-123 ; WZQS, p. 1573-1575.

Issu d’une famille de bushi au service du clan Asano 淺野, à la tête du domaine de Hiroshima, Kagesa Sadaaki est, si l’on peut dire, la version la plus poussée du Shinatsū 支那通 (spécialiste de la Chine). Il joue à ce titre un rôle déterminant dans la mise en place en 1940 du nouveau gouvernement central chinois dirigé par Wang Jingwei. Diplômé de l’École d’officiers de l’armée de terre (rikugun shikan gakkō 陸軍士官学校) en 1914, Kagesa sort major de promotion de l’École supérieure de guerre (rikugun daigakkō 陸軍大学校) en 1923. Entre 1925 et 1928, il complète sa formation d’officier en suivant des cours au sein de la faculté d’études politiques (seijika 政治科) de l’Université impériale de Tokyo. À partir d’avril 1929, il séjourne à Zhengzhou 鄭州 (Henan) et Shanghai comme “chercheur sur la Chine” (Shina kenkyūin 支那研究員). Il expliquera dans ses mémoires qu’il est alors particulièrement frappé par la diffusion dans la société chinoise d’un sentiment anti-japonais, notamment chez les enfants, en raison de la propagande et du système éducatif du Gouvernement nationaliste. Après deux ans sur le continent, Kagesa  intègre, en mars 1931, la Section Chine (Shina-ka 支那課) de l’état-major général de l’Armée de terre (sanbōhonbu 参謀本部). Le 4 septembre 1931, quelques jours avant l’Incident de Mukden, il déclare que l’attitude belliqueuse de Jiang Jieshi à l’égard du Japon rend la guerre difficilement évitable et appelle à soutenir l’armée de terre si un conflit devait advenir.

Cette ligne dure est caractéristique de la troisième génération des Shinatsū, qui commence à occuper des postes importants au début des années 1930. Possédant une expertise plus poussée encore sur la Chine pour être passés par le système de formation des “chercheurs sur la Chine” mis en place par l’armée entre 1922 et 1936, ces officiers ont pour points communs de ne pas avoir baigné dans la politique des seigneurs de la guerre et de ne pas avoir, à la manière d’un Sasaki Tōichi 佐々木到一 (1886-1955), soutenu la réunification de la Chine par Jiang Jieshi, avant de vivre l'”Incident de Jinan” (mai 1928) comme une trahison. Principal représentant de cette génération, Kagesa éprouve ainsi d’emblée une grande méfiance à l’égard du GMD. Plus largement, son attitude reflète la politisation des officiers de rang intermédiaire au tournant des années 1930 au sein de sociétés secrètes ultra-nationalistes. C’est le cas de Kagesa qui est alors membre de la Société des fleurs de cerisier (sakurakai 桜会), aux côtés d’autres Shinatsū tels que Wachi Takaji ou Imai Takeo. Celle-ci est impliquée dans deux tentatives de coup d’État en 1931 : l'”Incident de mars” (sangatsu jiken 三月事件) et l’Incident d’octobre (jūgatsu jiken 十月事件), également connu sous le nom d’Incident des couleurs impériales (kinki kakumei jiken 錦旗革命事件). Leur objectif est la “reconstruction nationale” (kokka kaizō 国家改造), qui doit passer par l’élimination physique des dirigeants cherchant à freiner l’expansionnisme nippon sur le continent.

Kagesa retrouve la Chine en janvier 1932, alors que les combats font rage à Shanghai, en étant détaché auprès de la Garnison de Chine (Shina chūtongun 支那駐屯軍), stationnée à Tianjin. En juin 1932, il est envoyé en Occident, notamment à Genève où il assiste la délégation japonaise à la SDN dans le contexte de la Commission Lytton qui rend son rapport sur l’invasion de la Mandchourie en octobre. Une fois acté le départ du Japon de la SDN en février 1933, Kagesa reprend son poste à Tianjin au sein de la Garnison de Chine, qui se trouve confrontée à la montée des tensions dans le Nord de la Chine, alors que l’Armée du Guandong (Kantō-gun 関東軍) cherche à étendre son influence au sud de la Grande muraille. En juillet 1933, il est rappelé à Tokyo pour prendre la tête du Bureau Chine (Shina-han 支那班) au sein de la Section Chine (Shina-ka). En août 1934, il est nommé à Shanghai comme adjoint de l’attaché militaire de la légation (chūzai bukan hosakan 駐在武官補佐官) Suzuki Yoshiyuki 鈴木美通 (1882-1956), puis de son successeur, en mars 1935, Isogai Rensuke 磯谷廉介 (1886-1967). Accompagnant ce dernier lors d’une visite au mausolée de Sun Yat-sen sur les hauteurs de Nankin, Kagesa refuse de se plier au rituel d’hommage, ce qui lui vaut une remontrance de la part d’Isogai. Il n’hésite pas à prendre position publiquement sur les relations sino-japonaises, comme il le fait dans deux tribunes parues les 1er et 4 janvier 1935 dans le Shanhai Mainichi shinbun 上海毎日新聞 à l’adresse des résidents japonais de Shanghai. Il y dénonce l’attitude des autorités nationalistes de Nankin qui mènent, selon lui, des préparatifs de grande ampleur pour s’opposer au Japon, ajoutant que cette politique va à l’encontre de la volonté des masses chinoises qui sont attachées à la sécurité et aux profits de la coopération économique entre la Chine et le Japon. Ses attaques visent en particulier le premier ministre Wang Jingwei, qui cumule désormais le portefeuille des Affaires étrangères. Aux yeux de Kagesa, la nomination d’un dirigeant perçu comme “pro-Japonais” comme Wang n’est qu’un subterfuge du GMD pour tromper la vigilance de Tokyo. Le bruit court dans les jours qui suivent que Kagesa a demandé à être reçu par Jiang Jieshi pour clarifier la situation. Cette attitude jusqu’au-boutiste est également visible au moment de l’Incident du Xinsheng (Shinsei jiken 新生事件), provoqué par la publication le 4 mai 1935 d’un article moquant l’empereur Shōwa dans la revue shanghaienne Xinsheng 新生 (Vie nouvelle). Jugeant les excuses du gouvernement chinois insuffisantes, Kagesa demande à ses supérieurs de pouvoir prendre des mesures contre les activités du GMD à Shanghai. Cette demande n’est pas entendue par les autorités de Tokyo qui sont alors soucieuses de ne pas remettre en cause la fragile détente avec Nankin, symbolisée par l’élévation, le 17 mai 1935, de la légation japonaise en Chine au rang d’ambassade. Selon ses mémoires rédigés en 1943, c’est à cette époque que Kagesa aurait développé un grand respect pour Wang Jingwei. La détente sino-japonaise se traduit en effet également par le rétablissement des liaisons postales et aériennes entre la Mandchourie et la Chine propre. Aux avant-postes lors des négociations controversées sur le sujet, le vice-ministre des Affaires étrangères Tang Youren 唐有壬 (1894-1935) est soutenu par Wang.

En août 1935, Kagesa est muté au sein du Bureau des affaires militaires du ministère de l’Armée (rikugun-shō gunmu-kyoku 陸軍省軍務局) où il est chargé des relations sino-japonaises. Il perçoit l’aide britannique, incarnée par Frederick Leith-Ross (1887-1968), dans la réforme monétaire chinoise de 1935 comme une menace pour l'”ajustement” de ces relations au profit du Japon. Il déplore, par ailleurs, le manque de cohésion des autorités japonaises vis-à-vis du gouvernement chinois. Kagesa est convaincu que la détente sino-japonaise, qui a été accueillie avec enthousiasme par une partie du camp japonais, ne règle pas le problème de fond de l’attitude foncièrement anti-japonaise de Nankin. Lors de réunions avec ses homologues du ministère de la Marine et des Affaires étrangères, il s’efforce d’imposer une politique commune visant à obtenir du gouvernement chinois qu’il accepte les trois principes formulés en octobre 1935 par Hirota Kōki. C’est notamment le cas en août 1936, lorsque Kagesa se rend à Changchun pour un sommet de trois jours, avant de rallier Shanghai via Tianjin et Qingdao. À son retour au Japon, il est muté à Sendai au 2e régiment d’infanterie (yahō daini rentai 野砲第二聯隊).

Nommé chef de la 7e section du 2e Bureau de l’état-major (Section Chine) en août 1937, Kagesa la quitte, en novembre, pour créer et prendre la tête de la 8e section, dite des “stratagèmes” (bōryaku-ka 謀略課). Elle a pour mission d’atteindre des objectifs militaires en Chine par des moyens non-militaires. Admiré pour son intellect et redouté pour la manière brusque qu’il a d’exprimer ses idées, Kagesa incarne une nouvelle conception de la stratégie japonaise en Chine. La 8e section se veut en effet porteuse d’une vision plus large que celle des Shinatsū de la Section Chine connus pour leurs complots visant les seigneurs de la guerre et leurs erreurs d’analyse. Kagesa met à l’étude plusieurs plans visant à couper les lignes de ravitaillement extérieures du gouvernement chinois. Au sud, il prévoit de fomenter des grèves dans les ports de Hong Kong, Haïphong ou encore Hanoï. Au nord, il est question d’organiser un soulèvement musulman au Xinjiang afin de gêner l’aide soviétique. Aucun de ces stratagèmes ambitieux ne se matérialise. En juin 1938, ils laissent place à une série de “missions” (kōsaku 工作) visant à déstabiliser le camp chinois et à recruter des collaborateurs de premier plan, alors que s’engage la grande offensive contre Wuhan, capitale provisoire du Gouvernement nationaliste. La supervision de ces opérations est confiée au plus célèbre représentant de la deuxième génération des Shinatsū, Doihara Kenji.

Entre-temps, Kagesa se trouve impliqué dans les prémices de l’opération devant conduire à la défection de Wang Jingwei le 18 décembre 1938. Un an plus tôt, l’espoir d’une victoire éclair sur la Chine s’est heurté à la résistance des troupes adverses à Shanghai et à la résilience d’un Gouvernement nationaliste qui refuse l’armistice malgré la perte sanglante de sa capitale. Face à cette situation, les dirigeants japonais se divisent entre ceux qui souhaitent pousser l’avantage nippon en refusant tout compromis et ceux qui, craignant un enlisement qui affaiblirait le Japon face à ses vrais ennemis (les communistes, voire l’Occident), privilégient une désescalade du conflit. À la suite d’Ishiwara Kanji, héros visionnaire des officiers de sa génération pour son rôle dans l’Incident de Mukden, Kagesa adhère à cette seconde position. L’échec des négociations sino-japonaises en décembre 1937 et la pression d’une partie de l’armée poussent le premier ministre Konoe Fumimaro à soutenir la première le 16 janvier 1938, en déclarant que le Japon cessera désormais tout contact avec le GMD et en appelant de ses vœux la formation d’un nouveau gouvernement central en Chine. Ishiwara ayant été muté en Mandchourie, c’est à Kagesa que revient de représenter sa ligne à Tokyo aux côtés, notamment, du vice-chef d’état-major Tada Hayao 多田駿 (1882-1948). Il ne faudrait pas, pour autant, voir en eux des colombes s’opposant aux faucons expansionnistes. La ligne de clivage porte avant tout sur le choix de la stratégie à suivre – moyens militaires ou diplomatiques – pour atteindre un objectif qui fait, lui, consensus : contraindre le gouvernement chinois à “ajuster” sa politique au profit du Japon. La première ligne, officialisée le 16 janvier, est remise en cause dès le 16 février grâce à l’appui apporté par l’empereur à Tada.

Ce même jour, Kagesa s’entretient à Yokohama avec Dong Daoning 董道寧 (1902-c.1940), adjoint de Gao Zongwu dépêché secrètement par ce dernier pour sonder la position du gouvernement japonais sur un possible rétablissement des discussions de paix. Cette rencontre est arrangée depuis la Chine par Matsumoto Shigeharu, dont l’épouse est amie avec la femme de Kagesa. Celui-ci confie à Dong deux lettres destinées à Zhang Qun et He Yingqin, qu’il avait fréquentés à l’École d’officiers de l’armée de terre, dont He est sorti diplômé deux ans après lui. Il préfère ne pas écrire directement à Jiang Jieshi par crainte de violer la ligne gouvernementale adoptée le 16 janvier, et parce qu’il juge son grade trop modeste pour s’adresser à un généralissime. Appelant de ses vœux la reprise d’un dialogue sincère laissant de côté les griefs passées, Kagesa se dit persuadé que le “Japon, pays de la Voie du guerrier [武士道国日本]” est prêt à négocier. Le sort de ces lettres est incertain. Gao affirmera après-guerre qu’il les a remises en mains propres à Jiang Jieshi le 14 avril 1938. Il démentira en revanche avoir transmis, deux jours plus tard, une réponse orale à ces lettres en présence de Nishi Yoshiaki dans laquelle Jiang se serait dit prêt à discuter de la Mandchourie et de la Mongolie, à condition que la souveraineté chinoise soit rétablie au sud de la Grande muraille. Le coup de semonce de Tai’erzhuang 台兒莊 – victoire symbolique de la Chine au printemps 1938 dans une campagne de Xuzhou remportée par le Japon – finit de donner l’avantage à la ligne défendue par Tada et Kagesa. À la faveur du remaniement ministériel qui s’ensuit, Kagesa est nommé chef de la Section des affaires militaires (gunmu kachō 軍務課長) en juin 1938 ; un poste secondaire du ministère de l’Armée, mais qui fait de lui le principal conseiller du nouveau ministre Itagaki Seishirō. Du reste, Kagesa entretient d’excellents rapports avec le secrétaire du Cabinet Konoe, Kazami Akira 風見章 (1886-1961), qui lui permet de puiser dans les fonds secrets du gouvernement pour financer le canal ouvert par la visite de Dong.

Celui-ci franchit une étape supplémentaire avec la visite de Gao Zongwu au Japon en juillet 1938. Lors de deux rencontres à Hakone avec le diplomate chinois, Kagesa lui signifie notamment que la démission de Jiang Jieshi reste une condition sine qua non pour que des négociations s’engagent entre Tokyo et Chongqing, manière de relancer les discussions sans totalement désavouer la déclaration du 16 janvier. À en croire les notes prises par Gao lors cet entretien, Kagesa lui aurait proposé que Wang Jingwei remplace Jiang Jieshi à la tête du Gouvernement national ; option dont Gao aurait exigé qu’elle ne soit plus mentionnée, faute de quoi il cesserait toute discussion. Dans ses mémoires, Kagesa ne mentionne pas cette condition mais affirme que Gao aurait évoqué la possibilité de mettre en place, à l’extérieur du Gouvernement national, un mouvement en faveur de la paix sous la houlette de Wang Jingwei afin de convaincre Jiang Jieshi d’opter pour les négociations avec le Japon ; projet conçu peu avant par Gao et Matsumoto Shigeharu, selon les mémoires de ce dernier. En août 1938, Kagesa participe activement à l’adoption par le gouvernement japonais de la “Politique d’ajustement des nouvelles relations sino- japonaises” (Nisshi shin kankei chōsei hōshin 日支新関係調整方針), élaborée par le colonel Horiba Kazuo 堀場一雄 (1900-1953) au sein du Bureau d’orientation de la guerre (sensō shidō-han 戦争指導班) de l’état-major général de l’Armée de terre. Ce texte, officialisé le 30 novembre 1938 en Conférence impériale (gozen kaigi 御前会議), définit la ligne que suivent dès lors les Japonais dans toutes leurs négociations aussi bien avec des représentants de Chongqing qu’avec le groupe de Wang Jingwei.

C’est notamment le cas lors des discussions secrètes qui se déroulent du 12 au 20 novembre 1938 au Chongguangtang 重光堂 de Shanghai, durant lesquelles la partie chinoise, menée par Gao Zongwu, s’accorde avec la partie japonaise, représentée par Imai Takeo, sur le projet d’un Mouvement pour la paix dirigé par Wang Jingwei. Kagesa prend part à la phase finale des discussions, les 19 et 20 novembre. S’il présente dans ses mémoires le texte principal sur lequel se mettent d’accord les négociateurs comme semblable, à quelques modifications près, à la “Politique d’ajustement” de Horiba, ces différences sont à l’origine d’un malentendu funeste pour la réputation de Wang Jingwei. En effet, la défection de ce dernier, le 18 décembre, se fait notamment sur la foi de la promesse faite à Shanghai que le Japon s’engagera à retirer ses troupes dans les deux ans. Or cette promesse, absente de la “Politique d’ajustement” approuvée à Tokyo, n’est pas mentionnée par le premier ministre Konoe dans son discours du 22 décembre, privant ainsi Wang Jingwei d’un argument majeur en faveur des négociations de paix. Kagesa se justifiera en invoquant les pressions exercées au sein de l’armée contre une telle promesse. S’il parvient par la suite à gagner la confiance du groupe de Wang Jingwei, Kagesa fait-il alors preuve envers ce dernier de la “sincérité” dont il se prévaudra dans ses mémoires? Le témoignage du diplomate Tajiri Akiyoshi permet d’en douter. Avant son départ pour Hong Kong, où il est nommé consul-général le 2 décembre 1938 pour faciliter les négociations avec le groupe de Wang, Tajiri lui demande si ces négociation sont sincères ou ne sont qu’un nouveau stratagème pour affaiblir Chongqing, Kagesa lui aurait répondu qu’il s’agissait bien d’un “stratagème [bōryaku 謀略]”.

Alors qu’elle n’était jusque-là qu’une opération de déstabilisation parmi toutes celles entreprises depuis le début de la guerre, l”Opération Wang Jingwei” connaît un tournant majeur en mars 1939. Suite à l’échec de l’opération visant Wu Peifu pilotée par Doihara Kenji, Kagesa se voit confier le 19 mars la direction du projet de “nouveau gouvernement central chinois”. Afin de s’assurer le plein soutien des autorités de Tokyo, il s’entoure d’une équipe dans laquelle sont représentées les différentes forces en présence au sommet de l’État japonais. Outre l’Armée de terre, dont il est lui-même issu, la Marine envoie le contre-amiral Suga Hikojirō 須賀彥次郎 (1889-1941), le Gaimushō et le Kōa-in se font représenter par Yano Seiki 矢野征記 (1900-1975), tandis qu’Inukai Ken, déjà impliqué dans le canal visant Wang, représente les parlementaires. Dans la nuit du 20 au 21 mars, Wang Jingwei est victime d’une tentative d’assassinat commanditée par Chongqing dans laquelle son secrétaire Zeng Zhongming laisse la vie. L’opération politique de Kagesa se transforme alors en mission de sauvetage. Partis le 6 avril à bord du Hokkōmaru 北光丸 (Lumière du Nord), Kagesa et Inukai Ken arrivent à Hanoï le 17 avril. Par mesure de sécurité, Wang Jingwei et Kagesa repartent séparément avant de se retrouver sur le Hokkōmaru au large de Hainan pour faire route ensemble jusqu’à Shanghai où ils débarquent le 6 mai. Au cours du voyage, ponctué par une escale à Taiwan, Kagesa a l’occasion de faire plus ample connaissance avec Wang lors de réunions quotidiennes durant lesquelles ce dernier lui expose son projet de gouvernement en zone occupée.

Dès leur arrivée à Shanghai, Wang demande à Kagesa d’organiser une visite à Tokyo pour obtenir des garanties des autorités japonaises. Faute de s’être mises d’accord sur la forme que devra prendre le “nouveau gouvernement central chinois”, ces dernières tentent de repousser la venue de Wang, qui apparaît déjà davantage comme un problème que comme une solution pour résoudre l'”Incident de Chine”. Kagesa proteste en disant craindre qu’un report ne fasse échouer l'”Opération Wang Jingwei“. Il obtient finalement le feu vert pour accompagner Wang et ses associés pour une visite dans l’archipel entre le 31 mai et le 12 juin 1939. Le 6 juin, le Cabinet de Hiranuma Kiichirō aboutit enfin à un projet de gouvernement central chinois dans lequel le groupe de Wang n’est qu’un acteur parmi d’autres au sein d’une structure confédérale à l’opposé du plan de Wang. Ce projet de Chine confédérale dont Wu Peifu et Wang Jingwei serait les deux visages les plus connus, Wu au Nord et Wang au Sud, ne se concrétise toutefois jamais et disparaît avec Wu, qui décède en décembre 1939. À partir de l’été 1939, Kagesa s’attelle à rendre possible le “retour à la capitale” (huandu 還都) d’un “Gouvernement national réorganisé” voulu par le groupe de Wang Jingwei, c’est-à-dire l’exact antithèse de ce projet confédéral. L’équipe de militaires et de civils japonais qu’il a formée en mars s’institutionnalise pour devenir, le 21 août 1939, l’Agence de la prune (ume kikan 梅機関), dénommée ainsi en référence au Hall des fleurs de prunier (baikadō 梅華堂) où elle installe ses bureaux dans le quartier japonais de Shanghai. À la différence des agences des services spéciaux de l’armée déjà actives en Chine occupée, cet organisme est placé sous l’autorité directe du Conseil des cinq ministères (goshō kaigi 五省会議) qui réunit, autour du chef du gouvernement, les ministres des Affaires étrangères, de l’Armée, de la Marine et des Finances. Outre les noms déjà cités, Kagesa, élevé pour l’occasion au grade de général de brigade (shōshō 少将), fait venir dans son agence plusieurs officiers de l’Armée de terre, tels que le lieutenant-colonel Ichida Jirō 一田次郎 (1894-1962), par la suite remplacé par le colonel Yahagi Nakao 谷萩那華雄 (1895-1949), le commandant Tsukamoto Makoto 塚本誠 (1903-1975), ainsi que deux officiers appelés à jouer un rôle majeur au sein du gouvernement de Wang Jingwei : Haruke Yoshitane et Okada Yūji. Au fil des semaines, les effectifs de l’agence s’étoffent pour atteindre une trentaine de membres, parmi lesquels des diplomates comme Shimizu Tōzō, des économistes comme Kitayama Fukujirō 北山富久二郎 (1901-1984) et Suehiro Kōjirō 末広幸次郎 (1891-1967), ainsi que des journalistes tels que Kamio Shigeru 神尾茂 (?-1946) et Hata Hiroshi 波多博 .

De fait, avant d’être un projet politique, militaire et économique, la formation du nouveau gouvernement est une opération de relations publiques en Chine comme au Japon. Kagesa a cultivé avant-guerre des relations avec les gens de presse qu’il cherche alors à mobiliser pour promouvoir son action aux côtés de Wang Jingwei. Il a fait la connaissance de Kamio, ancien correspondant à Nankin du  Ōsaka Asahi shinbun 大阪朝日新聞, dans le cadre de l’Association de recherche sur la question de l’Asie orientale (tōa mondai chosa kai 東亜問題調査会) fondée en 1934 par l’un des principaux dirigeants du Asahi, Ogata Taketora 緒方竹虎 (1888-1956). Le recrutement de Kamio en 1939 vise à gagner le prestigieux quotidien à la cause de l'”Opération Wang Jingwei” qui fait, au même moment, l’objet d’un débat dans l’archipel. En Chine même, Kagesa peut compter sur le soutien du Tairiku shinpō 大陸新報 (Le Continental), principal titre de la presse japonophone dans la région du bas-Yangzi, dont il est l’un des initiateurs. Au lendemain de la prise de Nankin en décembre 1937, Kagesa s’était en effet rendu au siège du journal Asahi pour convaincre sa direction de lancer un quotidien à Shanghai avec le soutien de l’armée. Ce projet aboutit finalement à la création du Tairiku shinpō, né le 1er janvier 1939 de la fusion du Shanhai nippō 上海日報 (Le Quotidien de Shanghai), dirigé par Hata, avec plusieurs journaux japonais.

Dans ses mémoires, Kagesa présente l’Agence de la prune comme un bastion à l’intérieur du camp nippon cherchant à faire appliquer les principes définis par Konoe le 22 décembre 1938. Il résume sa mission en une phrase : faire en sorte que le “gouvernement de Wang ne soit pas un fantoche du Japon“. De même que les mémoires des autres “avocats de la paix” japonais publiés après-guerre, ce témoignage tend à donner le beau rôle à Kagesa, en passant sous silence la réalité de son action en Chine, en particulier les exactions commises sous ses ordres contre les Chinois refusant de participer au “Mouvement pour la paix”. Quoi qu’il en soit, c’est un fait que Kagesa prend dès lors régulièrement position en faveur du groupe de Wang, ce qui lui vaut la confiance de ce dernier et des frictions avec sa hiérarchie. Pour autant, cette attitude n’est en rien contradictoire avec son souci de défendre avant tout son pays dont c’est l’intérêt, selon lui, d’appuyer un gouvernement chinois bénéficiant d’une marge de manœuvre suffisante pour espérer apparaître un tant soit peu légitime. L’historien John H. Boyle écrit à ce sujet : « I have found no reason to doubt the universal judgment of his former associates that Kagesa was an eminently honest officer who was determined to justify Wang’s trust in him. Kagesa’s openness with Wang extended to at least one unauthorized disclosure of secret papers to Wang’s followers, an act that earned him much criticism in the Army General Staff. But from his memoirs it is clear that he felt his role as a loyal officer of the Emperor was completely compatible with his attempts to secure for Wang the best peace terms Japan could reasonably offer » (Boyle 1972, p. 238-239). On peut ajouter qu’en se faisant le champion de Wang Jingwei au sein du camp japonais, Kagesa met en jeu sa propre légitimité au sein de l’armée japonaise qui dépend désormais de la réussite du projet de nouveau gouvernement central. Plus largement, les conditions offertes au groupe de Wang sont perçues comme trop généreuses dans l’archipel. Le 16 janvier 1940, Kagesa explique ainsi à Zhou Fohai : “Une partie des Chinois considère que Wang Jingwei et ses camarades sont des traîtres à la nation [hanjian 漢奸], tandis que les tenants de l’impérialisme nippon voient dans Itagaki et moi-même des traîtres à la patrie [guozei 國賊]. Nous devons collaborer jusqu’au bout sans faillir. Dans dix ans, les Chinois seront reconnaissants envers Wang et les Japonais envers nous” (ZR, p. 231-232).

La mise en place du nouveau régime se révèle un chemin semé d’embûches pour Kagesa. En Chine, il doit faire face à l’obstruction des officiers japonais qui patronnent les gouvernements régionaux déjà en place, notamment Kita Seiichi à Pékin et Harada Kumakichi à Nankin. Tous deux voient d’un mauvais œil une centralisation qui se fait au détriment de leur propre pouvoir, a fortiori sous la houlette d’un officier plus jeune qui vient tout juste d’être promu général de brigade alors qu’ils sont déjà généraux de division (chūshō 中将). Au Japon, Kagesa doit composer avec des autorités centrales peu soucieuses de ménager Wang Jingwei. Dans ses mémoires, il affirme ainsi avoir été très surpris lorsqu’il prend connaissance, début octobre 1939, des nouveaux termes de la collaboration exigés par son pays. Ceux-ci résultent d’un processus qu’il a lui-même enclenché. Souhaitant disposer d’un document plus concret que la troisième déclaration de Konoe, il conseille à ses supérieurs, à l’été 1939, de préparer un accord susceptible d’être signé par Wang Jingwei. Les instances centrales du Kōa-in planchent alors sur la question. Kagesa s’attend à ce que leur texte reprenne fidèlement la « Politique d’ajustement » de Horiba Kazuo. Or, début octobre 1939, Horiba arrive à Shanghai avec le document préparé par le Kōa-in, certes basé sur sa « Politique d’ajustement », mais agrémenté de clauses inédites soustrayant de nouvelles régions à l’autorité du futur régime et offrant au Japon des privilèges supplémentaires. À en croire Kagesa, Horiba lui demande alors si, dans ces conditions, Wang a une chance de gagner le soutien de la population chinoise. « Aucune » lui aurait répondu Kagesa. Malgré sa colère contre le Kōa-in, ce dernier choisit de ne pas s’opposer frontalement à ses supérieurs. Il remet l’ébauche d’accord telle quelle à Wang Jingwei pour connaître son avis sur le sujet et apporter d’éventuelles modifications. C’est ce projet d’accord cadre définissant les relations entre le futur gouvernement de Nankin et Tokyo qui est âprement négocié par l’équipe de Kagesa et celle de Wang du 1er au 12 novembre 1939. Intervenant en personne durant ces discussions, Kagesa se montre un négociateur intransigeant sur le fond, même s’il accepte parfois de transiger sur la forme, par exemple en renommant les “avantages spéciaux” accordés au Japon en matière économique “facilités spéciales”.

Alors que les représentants de Wang Jingwei, Zhou Fohai en tête, considèrent les clauses imposées par Kagesa comme inacceptables, ce dernier les pousse à signer rapidement le projet d’accord afin d’enclencher la formation concrète du nouveau régime. À la demande de Wang Jingwei, il se rend à Tokyo le 16 novembre pour obtenir de ses supérieurs un adoucissement des conditions japonaises. Le ministre de l’Armée, Hata Shunroku, lui répond en substance que si des concessions ne sont pas exclues, le gouvernement japonais préfère les garder pour d’éventuelles négociations avec Jiang Jieshi. De retour à Shanghai avec l’ordre d’aboutir rapidement à un accord, Kagesa obtient de Wang Jingwei qu’il signe, le 30 décembre 1939, les textes de ce qu’il nomme l'”accord interne” (naiyaku 內約), dont le contenu est divulgué au public, le 21 janvier 1940, par Gao Zongwu et de Tao Xisheng. Après avoir fait approuver l’accord en conseil des ministres, Kagesa organise l’intégration dans le futur gouvernement des collaborateurs chinois déjà en place à Pékin et à Nankin, dont l’entente forcée avec Wang Jingwei est mise en scène lors du sommet de Qingdao fin janvier 1940. Principal architecte japonais du Gouvernement national réorganisé, qui est inauguré le 30 mars 1940, Kagesa hérite logiquement d’un poste de premier plan dans le nouveau régime, celui de conseiller militaire suprême (zuigao junshi guwen 最高軍事顧問).

Dans ses mémoires et, plus tard, dans sa déposition lors du Procès de Tokyo, Kagesa minimise l’étendue des pouvoirs que lui confère cette fonction : “le conseiller économique suprême Aoki [Kazuo] comme moi-même, le conseiller militaire suprême, avions été désignés [shimei 指名] et invités [shōhei 招聘] par Wang Jingwei. Il ne s’agissait en rien du résultat d’une quelconque pression de la part du Japon. Ces conseillers agissaient en fonction d’un contrat [komon yakujō 顧問約定]. Ils répondaient aux questions et exprimaient leur avis au moment adéquat, mais sans jamais donner d’ordres, s’ingérer ou inspecter. Non seulement leur accord n’était pas requis pour prendre une mesure, mais ils dépensaient beaucoup d’énergie à intercéder auprès du Japon en faveur du gouvernement de Wang Jingwei afin que lesdites mesures puissent être appliquées” (Kagesa 1966, p. 395). En réalité, Kagesa incarne pleinement le “pilotage interne” (naimen shidō 内面指導) qu’exerce l’armée japonaise sur les gouvernements collaborateurs depuis le début de l’occupation. Alors même que le groupe de Wang avait insisté pour que les “conseillers” japonais n’aient qu’une fonction technique et non pas politique – synonyme d’ingérence, Haruke Yoshitane reconnaît dans ses mémoires que Kagesa “jouait en réalité un rôle de conseiller politique, en donnant son cap [au gouvernement] à la place de Wang Jingwei” (Haruke 1985, p. 171).

De fait, Kagesa s’ingère dans la répartition des postes gouvernementaux. Très méfiant à l’égard de Li Shiqun, qu’il qualifie devant Zhou Fohai de “cancer” pour le régime de Nankin, il préconise en juillet 1941 de supprimer le ministère de la Police (jingzhengbu 警政部) pour limiter les pouvoirs grandissants de Li. Confronté au refus de Wang Jingwei, dont Li Shiqun a su s’attirer les faveurs, Kagesa finit par imposer sa volonté lors du remaniement du 16 août 1941. S’il outrepasse donc régulièrement le périmètre de son poste, Kagesa ne s’en consacre pas moins à sa tâche de conseiller militaire. À ce titre, sa principale mission est de doter le régime de Nankin d’une armée doublement loyale au projet du Mouvement pour la paix et aux forces d’occupation. Lucide sur l’échec de cette entreprise, Kagesa constate dans ses mémoires qu’il était plus aisé pour le Gouvernement national réorganisé d’obtenir le soutien de la population que de recruter des troupes de qualité, tant le nationalisme anti-japonais est fort chez les militaires chinois. L’essentiel des soldats amenés à servir pour Nankin ne sont, aux yeux de Kagesa, qu’un ramassis de “bandits [dohi 土匪]” vendant leurs services à l’occupant. Alors qu’il entend appliquer un mode de recrutement très sélectif, Kagesa est contraint d’intégrer dans la nouvelle armée un certain nombre de régiments chinois déjà constitués par les armées japonaises. Les seules troupes de qualité sont formées par les soldats de Chongqing faits prisonniers.

Kagesa s’implique également dans la “diplomatie” du régime de Nankin. En juin 1941, il organise la première visite d’État de Wang Jingwei au Japon après la reconnaissance de son gouvernement par Tokyo six mois plus tôt. Une nouvelle fois, Kagesa doit surmonter de fortes résistances dans son propre camp, notamment de la part des autorités centrales du Kōa-in. À l’issue du voyage, Kagesa affirme dans ses mémoires avoir exhorté le premier ministre Konoe d’amender l’accord cadre signé entre Tokyo et Nankin, afin de mieux respecter l’esprit de sa déclaration du 22 décembre 1938 appelant à une coopération sincère entre les deux pays. Konoe, écrit-il, ne se montre pas disposé à suivre ses conseils. Son cabinet est alors avant tout préoccupé par l’amélioration des relations sino-américaines ; objectif au regard duquel le soutien de Tokyo à Nankin constitue une entrave. Les efforts de Kagesa en faveur d’une plus grande autonomie des collaborateurs chinois semblent bien réels, ce qui n’empêche pas une certaine méfiance de la part de ces derniers. Lorsque, le 9 mai 1940, Kagesa conseille à Zhou Fohai de ne pas faire trop de concessions vis-à-vis des autorités de Pékin qui entendent conserver leur autonomie douanière, Zhou note dans son journal : “Seuls les faits nous diront si ces paroles sont sincères ou calculées.” Cet engagement de Kagesa dans la défense des intérêts de Nankin est, de fait, notamment visible dans le domaine stratégique de l’approvisionnement en grain. Après sa formation en mars 1940, le Gouvernement national réorganisé cherche à prendre le contrôle de ce secteur tombé dans l’escarcelle de l’armée japonaise. Si Kagesa obtient gain de cause auprès de ses supérieurs, il échoue en revanche à faire pleinement appliquer leur décision sur le terrain en raison du refus de ses subalternes de rétrocéder des parcelles de souveraineté aux nouvelles autorités de Nankin. Ces résistances internes au camp japonais sont symptomatiques des pouvoirs limités de Kagesa au sein de l’État d’occupation. Zhou Fohai en fait le constat le 19 août 1941 dans son journal personnel : “Kagesa est clairvoyant et franc. Sa volonté d’aider notre gouvernement est sincère. Cependant, pour ce qui est des choses concrètes, il se laisse facilement abuser par ses subalternes“.

Kagesa a conscience que les rivalités entre les différentes autorités japonaises présentes en Chine (armées, représentation diplomatique et Kōa-in) sont autant de freins au bon fonctionnement de l’État d’occupation. Fin juillet 1941, lorsque l’ambassadeur du Japon à Nankin, Honda Kumatarō 本多熊太郎 (1874-1948), présente (en vain) sa démission, Kagesa suggère que le poste d’ambassadeur soit désormais cumulé par le commandant en chef de l’Armée expéditionnaire de Chine. Il est sans doute inspiré par le cas du Manzhouguo, où le commandant de l’Armée du Guandong cumule, après 1932, les postes de gouverneur-général du Guandong et d’ambassadeur. Si cette proposition fait sens du point de vue de l’efficacité administrative, elle est très maladroite d’un point de vue politique : la présence d’une représentation diplomatique civile vise précisément à maintenir la fiction selon laquelle le Japon traite Nankin comme un gouvernement souverain, quand bien même cette souveraineté est quotidiennement enfreinte par l’armée japonaise. Un incident impliquant Kagesa met en lumière ce manque de considération pour la voie diplomatique. Le 10 octobre 1941, Zhou Fohai apprend que le premier ministre Konoe Fumimaro est furieux contre Wang Jingwei, dont il croit qu’il a révélé à l’ambassadeur Honda l’existence de négociations secrètes avec Washington visant à trouver un accord avec Chongqing. En réalité, Honda a eu vent de ces tractations par Kagesa. Particulièrement vexé, il se plaint auprès du ministre des Affaires étrangères Toyoda Teijirō 豊田貞次郎 (1885-1961) qui reproche à son tour à Konoe de ne pas avoir été impliqué. Kagesa ne croit pas dans le succès de cette énième tentative japonaise de trouver une solution diplomatique au conflit. Devant Zhou Fohai, qui partage son pessimisme, Kagesa se lamente du manque de talents au sein du gouvernement japonais et des changements de politiques incessants de ce dernier. S’il continue à être impliqué indirectement dans les tentatives japonaises de reprendre langue avec Chongqing, Kagesa ne partage pas l’avis de certains responsables japonais qui espèrent encore amener Jiang Jieshi à la table des négociations. Comme il l’explique le 7 février 1942 à Zhou Fohai, Kagesa pense que Jiang est convaincu que les Alliés l’emporteront dans les trois-quatre années à venir, et qu’il n’a donc aucune raison de chercher une paix séparée avec le Japon.

Cette proximité avec les dirigeants de Nankin est-elle à l’origine de sa mutation dans le Nord de la Mandchourie à l’été 1942? La durée de son mandat comme conseiller suprême laisse penser qu’il s’agit d’une mutation de routine, suivant le renouvellement habituel des cadres dirigeants japonais, qui circulent d’un poste à l’autre dans l’empire. La destination de cette mutation, toutefois, ne peut être considérée comme une promotion pour un personnage de l’envergure de Kagesa. Si le bruit de ce départ court depuis plusieurs mois à Nankin, sa confirmation le 12 mai 1942 consterne les dirigeants chinois. Zhou Fohai craint que la capacité de son gouvernement à peser dans les décisions le concernant ne s’en trouve grandement amoindrie. Wang Jingwei envoie un télégramme au premier ministre Tōjō Hideki 東條英機 (1884-1948) pour lui demander, sans succès, de surseoir à cette décision. Le 15 juin 1942, en guise de cérémonie d’adieu, Zhou Fohai et Chen Gongbo accompagnent Kagesa au Chongguangtang de Shanghai, où le Mouvement pour la paix a vu le jour plus de trois ans auparavant. Signe des circulations impériales à l’œuvre, Kagesa est remplacé par l’ancien conseiller militaire suprême de l’Armée du Manzhouguo Matsui Takurō, tandis qu’il est nommé commandant de la 7e division d’artillerie (dai 7 hōhei 第7砲兵) postée au Manzhouguo. Malgré l’éloignement, Kagesa n’en reste pas moins en contact avec Zhou Fohai, qu’il rencontre secrètement à Harbin les 13 et 14 avril 1943. Après le départ de Shibayama Kenshirō en août 1944, Zhou tente même, en vain, d’obtenir du gouvernement japonais que Kagesa soit de nouveau nommé à Nankin.

Promu général de division (chūshō 中将) en décembre 1942, Kagesa est muté en juin 1943 en Nouvelle-Bretagne (île occidentale de la Nouvelle-Guinée), à la tête des quelque 13 000 hommes que compte la 38e division (dai 38 shidan 第38師団). Le 13 décembre 1943, il achève à Rabaul la rédaction de courts mémoires intitulés Sozorogaki 曾走路我記 (Notes sur le chemin parcouru), dans lesquels il aborde presque uniquement son rôle aux côtés du groupe de Wang Jingwei pendant la guerre. Posté sur l’un des champs de battaille les plus sanglants de la Guerre du Pacifique, Kagesa fait, semble-t-il, partie des officiers ayant ordonné à leurs hommes de se suicider plutôt que de se rendre aux forces alliées qui finissent par s’emparer de l’île le 6 septembre 1945.

En décembre 1945, Kagesa est désigné comme criminel de guerre par le gouvernement chinois qui exige son arrestation, mais il n’est pas jugé en raison de sa tuberculose. Il est néanmoins convoqué en tant que témoin au Tribunal militaire pour l’Extrême-Orient, notamment à propos de la genèse du régime de Nankin. Démobilisé en mai 1946, il est hospitalisé et meurt le 10 septembre 1948 des suites de sa maladie à l’âge de 56 ans. Son petit-fils Tanigaki Sadakazu 谷垣禎一 (1945-) est un homme politique important. Il a dirigé le Parti libéral-démocrate (jimintō 自民党) durant sa courte période dans l’opposition (2009-2012) et occupé plusieurs postes ministériels, notamment à la Justice (2012-2014).

Sources : NRSJ, p. 45, 142, 397 ; Kagesa 1966 ; Tobe 1999, p. 160, 185, 204 sqq. ; Mercado 2002, p. 2-3 ; The China Weekly Review, 12/01/1935, 19/01/1935, 29/08/1936, 05/09/1936 ; The North China Herald, 04/09/1935 ; Inukai 1984, p. 129 ; Boyle 1972, p. 136, 179, 266 ; Bunker 1972, p. 71-78 ; Liu Jie 1995, p. 62-79 ; Shao Minghuang 1989, p. 28 ; Shao Minghuang 1999a ; HSN, p. 189, 194-195 ; JACAR B02030519000 ; Yamamoto 2011, p. 9-11, 140-153 ; Kitaoka 1939, p. 350 ; Jiang Nanchun 1981, p. 104 ; ZR, p. 231-232, 291, 298-299, 494, 506, 527, 530, 571, 602, 615, 648, 731, 919  ; Masui 2009, p. 299-317 ; Haruke 1985, p. 171 ;  Wikipedia.

Biographical Dictionary of Occupied China

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