Kagesa Sadaaki

影佐禎昭

18931948

Lieu d'origine

Numakuma 沼隈郡

Province d'origine

Hiroshima 広島県

Issu d’une famille de bushi au service du clan Asano 淺野, à la tête du domaine de Hiroshima, Kagesa Sadaaki est, si l’on peut dire, la version la plus poussée du Shinatsū 支那通 (spécialiste de la Chine). Il joue à ce titre un rôle déterminant dans la mise en place en 1940 du nouveau gouvernement central chinois dirigé par Wang Jingwei. Diplômé de l’École d’officiers de l’armée de terre (rikugun shikan gakkō 陸軍士官学校) en 1914, Kagesa sort major de promotion de l’École supérieure de guerre (rikugun daigakkō 陸軍大学校) en 1923. Entre 1925 et 1928, il complète sa formation d’officier en suivant des cours au sein de la faculté d’études politiques (seijika 政治科) de l’Université impériale de Tokyo. À partir d’avril 1929, il séjourne à Zhengzhou 鄭州 (Henan) et Shanghai comme “chercheur sur la Chine” (Shina kenkyūin 支那研究員). Il expliquera dans ses mémoires qu’il est alors particulièrement frappé par la diffusion dans la société chinoise d’un sentiment anti-japonais, notamment chez les enfants, en raison de la propagande et du système éducatif du Gouvernement nationaliste. Après deux ans sur le continent, Kagesa  intègre, en mars 1931, la Section Chine (Shina-ka 支那課) de l’état-major général de l’Armée de terre (sanbōhonbu 参謀本部). Le 4 septembre 1931, quelques jours avant l’Incident de Mukden, il déclare que l’attitude belliqueuse de Jiang Jieshi à l’égard du Japon rend la guerre difficilement évitable et appelle à soutenir l’armée de terre si un conflit devait advenir.

Cette ligne dure est caractéristique de la troisième génération des Shinatsū, qui commence à occuper des postes importants au début des années 1930. Possédant une expertise plus poussée encore sur la Chine pour être passés par le système de formation des “chercheurs sur la Chine” mis en place par l’armée entre 1922 et 1936, ces officiers ont pour points communs de ne pas avoir baigné dans la politique des seigneurs de la guerre et de ne pas avoir, à la manière d’un Sasaki Tōichi 佐々木到一 (1886-1955), soutenu la réunification de la Chine par Jiang Jieshi, avant de vivre l'”Incident de Jinan” (mai 1928) comme une trahison. Principal représentant de cette génération, Kagesa éprouve ainsi d’emblée une grande méfiance à l’égard du GMD. Plus largement, son attitude reflète la politisation des officiers de rang intermédiaire au tournant des années 1930 au sein de sociétés secrètes ultra-nationalistes. C’est le cas de Kagesa qui est alors membre de la Société des fleurs de cerisier (sakurakai 桜会), aux côtés d’autres Shinatsū tels que Wachi Takaji ou Imai Takeo. Celle-ci est impliquée dans deux tentatives de coup d’État en 1931 : l'”Incident de mars” (sangatsu jiken 三月事件) et l’Incident d’octobre (jūgatsu jiken 十月事件), également connu sous le nom d’Incident des couleurs impériales (kinki kakumei jiken 錦旗革命事件). Leur objectif est la “reconstruction nationale” (kokka kaizō 国家改造), qui doit passer par l’élimination physique des dirigeants cherchant à freiner l’expansionnisme nippon sur le continent.

Kagesa retrouve la Chine en janvier 1932, alors que les combats font rage à Shanghai, en étant détaché auprès de la Garnison de Chine (Shina chūtongun 支那駐屯軍), stationnée à Tianjin. En juin 1932, il est envoyé en Occident, notamment à Genève où il assiste la délégation japonaise à la SDN dans le contexte de la Commission Lytton qui rend son rapport sur l’invasion de la Mandchourie en octobre. Une fois acté le départ du Japon de la SDN en février 1933, Kagesa reprend son poste à Tianjin au sein de la Garnison de Chine, qui se trouve confrontée à la montée des tensions dans le Nord de la Chine, alors que l’Armée du Guandong (Kantō-gun 関東軍) cherche à étendre son influence au sud de la Grande muraille. En juillet 1933, il est rappelé à Tokyo pour prendre la tête du Bureau Chine (Shina-han 支那班) au sein de la Section Chine (Shina-ka). En août 1934, il est nommé à Shanghai comme adjoint de l’attaché militaire de la légation (chūzai bukan hosakan 駐在武官補佐官) Suzuki Yoshiyuki 鈴木美通 (1882-1956), puis de son successeur, en mars 1935, Isogai Rensuke 磯谷廉介 (1886-1967). Accompagnant ce dernier lors d’une visite au mausolée de Sun Yat-sen sur les hauteurs de Nankin, Kagesa refuse de se plier au rituel d’hommage, ce qui lui vaut une remontrance de la part d’Isogai. Il n’hésite pas à prendre position publiquement sur les relations sino-japonaises, comme il le fait dans deux tribunes parues les 1er et 4 janvier 1935 dans le Shanhai Mainichi shinbun 上海毎日新聞 à l’adresse des résidents japonais de Shanghai. Il y dénonce l’attitude des autorités nationalistes de Nankin qui mènent, selon lui, des préparatifs de grande ampleur pour s’opposer au Japon, ajoutant que cette politique va à l’encontre de la volonté des masses chinoises qui sont attachées à la sécurité et aux profits de la coopération économique entre la Chine et le Japon. Ses attaques visent en particulier le premier ministre Wang Jingwei, qui cumule désormais le portefeuille des Affaires étrangères. Aux yeux de Kagesa, la nomination d’un dirigeant perçu comme “pro-Japonais” comme Wang n’est qu’un subterfuge du GMD pour tromper la vigilance de Tokyo. Le bruit court dans les jours qui suivent que Kagesa a demandé à être reçu par Jiang Jieshi pour clarifier la situation. Cette attitude jusqu’au-boutiste est également visible au moment de l’Incident du Xinsheng (Shinsei jiken 新生事件), provoqué par la publication le 4 mai 1935 d’un article moquant l’empereur Shōwa dans la revue shanghaienne Xinsheng 新生 (Vie nouvelle). Jugeant les excuses du gouvernement chinois insuffisantes, Kagesa demande à ses supérieurs de pouvoir prendre des mesures contre les activités du GMD à Shanghai. Cette demande n’est pas entendue par les autorités de Tokyo qui sont alors soucieuses de ne pas remettre en cause la fragile détente avec Nankin, symbolisée par l’élévation, le 17 mai 1935, de la légation japonaise en Chine au rang d’ambassade. Selon ses mémoires rédigés en 1943, c’est à cette époque que Kagesa aurait développé un grand respect pour Wang Jingwei. La détente sino-japonaise se traduit en effet également par le rétablissement des liaisons postales et aériennes entre la Mandchourie et la Chine propre. Aux avant-postes lors des négociations controversées sur le sujet, le vice-ministre des Affaires étrangères Tang Youren 唐有壬 (1894-1935) est soutenu par Wang.

En août 1935, Kagesa est muté au sein du Bureau des affaires militaires du ministère de l’Armée (rikugun-shō gunmu-kyoku 陸軍省軍務局) où il est chargé des relations sino-japonaises. Il perçoit l’aide britannique, incarnée par Frederick Leith-Ross (1887-1968), dans la réforme monétaire chinoise de 1935 comme une menace pour l'”ajustement” de ces relations au profit du Japon. Il déplore, par ailleurs, le manque de cohésion des autorités japonaises vis-à-vis du gouvernement chinois. Kagesa est convaincu que la détente sino-japonaise, qui a été accueillie avec enthousiasme par une partie du camp japonais, ne règle pas le problème de fond de l’attitude foncièrement anti-japonaise de Nankin. Lors de réunions avec ses homologues du ministère de la Marine et des Affaires étrangères, il s’efforce d’imposer une politique commune visant à obtenir du gouvernement chinois qu’il accepte les trois principes formulés en octobre 1935 par Hirota Kōki. C’est notamment le cas en août 1936, lorsque Kagesa se rend à Changchun pour un sommet de trois jours, avant de rallier Shanghai via Tianjin et Qingdao. À son retour au Japon, il est muté à Sendai au 2e régiment d’infanterie (yahō daini rentai 野砲第二聯隊).

Nommé chef de la 7e section du 2e Bureau de l’état-major (Section Chine) en août 1937, Kagesa la quitte, en novembre, pour créer et prendre la tête de la 8e section, dite des “stratagèmes” (bōryaku-ka 謀略課). Elle a pour mission d’atteindre des objectifs militaires en Chine par des moyens non-militaires. Admiré pour son intellect et redouté pour la manière brusque qu’il a d’exprimer ses idées, Kagesa incarne une nouvelle conception de la stratégie japonaise en Chine. La 8e section se veut en effet porteuse d’une vision plus large que celle des Shinatsū de la Section Chine connus pour leurs complots visant les seigneurs de la guerre et leurs erreurs d’analyse. Kagesa met à l’étude plusieurs plans visant à couper les lignes de ravitaillement extérieures du gouvernement chinois. Au sud, il prévoit de fomenter des grèves dans les ports de Hong Kong, Haïphong ou encore Hanoï. Au nord, il est question d’organiser un soulèvement musulman au Xinjiang afin de gêner l’aide soviétique. Aucun de ces stratagèmes ambitieux ne se matérialise. En juin 1938, ils laissent place à une série de “missions” (kōsaku 工作) visant à déstabiliser le camp chinois et à recruter des collaborateurs de premier plan, alors que s’engage la grande offensive contre Wuhan, capitale provisoire du Gouvernement nationaliste. La supervision de ces opérations est confiée au plus célèbre représentant de la deuxième génération des Shinatsū, Doihara Kenji.

Entre-temps, Kagesa se trouve impliqué dans les prémices de l’opération devant conduire à la défection de Wang Jingwei le 18 décembre 1938. Un an plus tôt, l’espoir d’une victoire éclair sur la Chine s’est heurté à la résistance des troupes adverses à Shanghai et à la résilience d’un Gouvernement nationaliste qui refuse l’armistice malgré la perte sanglante de sa capitale. Face à cette situation, les dirigeants japonais se divisent entre ceux qui souhaitent pousser l’avantage nippon en refusant tout compromis et ceux qui, craignant un enlisement qui affaiblirait le Japon face à ses vrais ennemis (les communistes, voire l’Occident), privilégient une désescalade du conflit. À la suite d’Ishiwara Kanji, héros visionnaire des officiers de sa génération pour son rôle dans l’Incident de Mukden, Kagesa adhère à cette seconde position. L’échec des négociations sino-japonaises en décembre 1937 et la pression d’une partie de l’armée poussent le premier ministre Konoe Fumimaro à soutenir la première le 16 janvier 1938, en déclarant que le Japon cessera désormais tout contact avec le GMD et en appelant de ses vœux la formation d’un nouveau gouvernement central en Chine. Ishiwara ayant été muté en Mandchourie, c’est à Kagesa que revient de représenter sa ligne à Tokyo aux côtés, notamment, du vice-chef d’état-major Tada Hayao 多田駿 (1882-1948). Il ne faudrait pas, pour autant, voir en eux des colombes s’opposant aux faucons expansionnistes. La ligne de clivage porte avant tout sur le choix de la stratégie à suivre – moyens militaires ou diplomatiques – pour atteindre un objectif qui fait, lui, consensus : contraindre le gouvernement chinois à “ajuster” sa politique au profit du Japon. La première ligne, officialisée le 16 janvier, est remise en cause dès le 16 février grâce à l’appui apporté par l’empereur à Tada.

Ce même jour, Kagesa s’entretient à Yokohama avec Dong Daoning 董道寧 (1902-c.1940), adjoint de Gao Zongwu dépêché secrètement par ce dernier pour sonder la position du gouvernement japonais sur un possible rétablissement des discussions de paix. Cette rencontre est arrangée depuis la Chine par Matsumoto Shigeharu, dont l’épouse est amie avec la femme de Kagesa. Celui-ci confie à Dong deux lettres destinées à Zhang Qun et He Yingqin, qu’il avait fréquentés à l’École d’officiers de l’armée de terre, dont He est sorti diplômé deux ans après lui. Il préfère ne pas écrire directement à Jiang Jieshi par crainte de violer la ligne gouvernementale adoptée le 16 janvier, et parce qu’il juge son grade trop modeste pour s’adresser à un généralissime. Appelant de ses vœux la reprise d’un dialogue sincère laissant de côté les griefs passées, Kagesa se dit persuadé que le “Japon, pays de la Voie du guerrier [武士道国日本]” est prêt à négocier. Le sort de ces lettres est incertain. Gao affirmera après-guerre qu’il les a remises en mains propres à Jiang Jieshi le 14 avril 1938. Il démentira en revanche avoir transmis, deux jours plus tard, une réponse orale à ces lettres en présence de Nishi Yoshiaki dans laquelle Jiang se serait dit prêt à discuter de la Mandchourie et de la Mongolie, à condition que la souveraineté chinoise soit rétablie au sud de la Grande muraille. Le coup de semonce de Tai’erzhuang 台兒莊 – victoire symbolique de la Chine au printemps 1938 dans une campagne de Xuzhou remportée par le Japon – finit de donner l’avantage à la ligne défendue par Tada et Kagesa. À la faveur du remaniement ministériel qui s’ensuit, Kagesa est nommé chef de la Section des affaires militaires (gunmu kachō 軍務課長) en juin 1938 ; un poste secondaire du ministère de l’Armée, mais qui fait de lui le principal conseiller du nouveau ministre Itagaki Seishirō. Du reste, Kagesa entretient d’excellents rapports avec le secrétaire du Cabinet Konoe, Kazami Akira 風見章 (1886-1961), qui lui permet de puiser dans les fonds secrets du gouvernement pour financer le canal ouvert par la visite de Dong.

Celui-ci franchit une étape supplémentaire avec la visite de Gao Zongwu au Japon en juillet 1938. Lors de deux rencontres à Hakone avec le diplomate chinois, Kagesa lui signifie notamment que la démission de Jiang Jieshi reste une condition sine qua non pour que des négociations s’engagent entre Tokyo et Chongqing, manière de relancer les discussions sans totalement désavouer la déclaration du 16 janvier. À en croire les notes prises par Gao lors cet entretien, Kagesa lui aurait proposé que Wang Jingwei remplace Jiang Jieshi à la tête du Gouvernement national ; option dont Gao aurait exigé qu’elle ne soit plus mentionnée, faute de quoi il cesserait toute discussion. Dans ses mémoires, Kagesa ne mentionne pas cette condition mais affirme que Gao aurait évoqué la possibilité de mettre en place, à l’extérieur du Gouvernement national, un mouvement en faveur de la paix sous la houlette de Wang Jingwei afin de convaincre Jiang Jieshi d’opter pour les négociations avec le Japon ; projet conçu peu avant par Gao et Matsumoto Shigeharu, selon les mémoires de ce dernier. En août 1938, Kagesa participe activement à l’adoption par le gouvernement japonais de la “Politique d’ajustement des nouvelles relations sino- japonaises” (Nisshi shin kankei chōsei hōshin 日支新関係調整方針), élaborée par le colonel Horiba Kazuo 堀場一雄 (1900-1953) au sein du Bureau d’orientation de la guerre (sensō shidō-han 戦争指導班) de l’état-major général de l’Armée de terre. Ce texte, officialisé le 30 novembre 1938 en Conférence impériale (gozen kaigi 御前会議), définit la ligne que suivent dès lors les Japonais dans toutes leurs négociations aussi bien avec des représentants de Chongqing qu’avec le groupe de Wang Jingwei.

C’est notamment le cas lors des discussions secrètes qui se déroulent du 12 au 20 novembre 1938 au Chongguangtang 重光堂 de Shanghai, durant lesquelles la partie chinoise, menée par Gao Zongwu, s’accorde avec la partie japonaise, représentée par Imai Takeo, sur le projet d’un Mouvement pour la paix dirigé par Wang Jingwei. Kagesa prend part à la phase finale des discussions, les 19 et 20 novembre. S’il présente dans ses mémoires le texte principal sur lequel se mettent d’accord les négociateurs comme semblable, à quelques modifications près, à la “Politique d’ajustement” de Horiba, ces différences sont à l’origine d’un malentendu funeste pour la réputation de Wang Jingwei. En effet, la défection de ce dernier, le 18 décembre, se fait notamment sur la foi de la promesse faite à Shanghai que le Japon s’engagera à retirer ses troupes dans les deux ans. Or cette promesse, absente de la “Politique d’ajustement” approuvée à Tokyo, n’est pas mentionnée par le premier ministre Konoe dans son discours du 22 décembre, privant ainsi Wang Jingwei d’un argument majeur en faveur des négociations de paix. Kagesa se justifiera en invoquant les pressions exercées au sein de l’armée contre une telle promesse. S’il parvient par la suite à gagner la confiance du groupe de Wang Jingwei, Kagesa fait-il alors preuve envers ce dernier de la “sincérité” dont il se prévaudra dans ses mémoires? Le témoignage du diplomate Tajiri Akiyoshi permet d’en douter. Avant son départ pour Hong Kong, où il est nommé consul-général le 2 décembre 1938 pour faciliter les négociations avec le groupe de Wang, Tajiri lui demande si ces négociation sont sincères ou ne sont qu’un nouveau stratagème pour affaiblir Chongqing, Kagesa lui aurait répondu qu’il s’agissait bien d’un “stratagème [bōryaku 謀略]”.

Alors qu’elle n’était jusque-là qu’une opération de déstabilisation parmi toutes celles entreprises depuis le début de la guerre, l”Opération Wang Jingwei” connaît un tournant majeur en mars 1939. Suite à l’échec de l’opération visant Wu Peifu pilotée par Doihara Kenji, Kagesa se voit confier le 19 mars la direction du projet de “nouveau gouvernement central chinois”. Afin de s’assurer le plein soutien des autorités de Tokyo, il s’entoure d’une équipe dans laquelle sont représentées les différentes forces en présence au sommet de l’État japonais. Outre l’Armée de terre, dont il est lui-même issu, la Marine envoie le contre-amiral Suga Hikojirō 須賀彥次郎 (1889-1941), le Gaimushō et le Kōa-in se font représenter par Yano Seiki 矢野征記 (1900-1975), tandis qu’Inukai Ken, déjà impliqué dans le canal visant Wang, représente les parlementaires. Dans la nuit du 20 au 21 mars, Wang Jingwei est victime d’une tentative d’assassinat commanditée par Chongqing dans laquelle son secrétaire Zeng Zhongming laisse la vie. L’opération politique de Kagesa se transforme alors en mission de sauvetage. Partis le 6 avril à bord du Hokkōmaru 北光丸 (Lumière du Nord), Kagesa et Inukai Ken arrivent à Hanoï le 17 avril. Par mesure de sécurité, Wang Jingwei et Kagesa repartent séparément avant de se retrouver sur le Hokkōmaru au large de Hainan pour faire route ensemble jusqu’à Shanghai où ils débarquent le 6 mai. Au cours du voyage, ponctué par une escale à Taiwan, Kagesa a l’occasion de faire plus ample connaissance avec Wang lors de réunions quotidiennes durant lesquelles ce dernier lui expose son projet de gouvernement en zone occupée.

Dès leur arrivée à Shanghai, Wang demande à Kagesa d’organiser une visite à Tokyo pour obtenir des garanties des autorités japonaises. Faute de s’être mises d’accord sur la forme que devra prendre le “nouveau gouvernement central chinois”, ces dernières tentent de repousser la venue de Wang, qui apparaît déjà davantage comme un problème que comme une solution pour résoudre l'”Incident de Chine”. Kagesa proteste en disant craindre qu’un report ne fasse échouer l'”Opération Wang Jingwei“. Il obtient finalement le feu vert pour accompagner Wang et ses associés pour une visite dans l’archipel entre le 31 mai et le 12 juin 1939. Le 6 juin, le Cabinet de Hiranuma Kiichirō aboutit enfin à un projet de gouvernement central chinois dans lequel le groupe de Wang n’est qu’un acteur parmi d’autres au sein d’une structure confédérale à l’opposé du plan de Wang. Ce projet de Chine confédérale dont Wu Peifu et Wang Jingwei serait les deux visages les plus connus, Wu au Nord et Wang au Sud, ne se concrétise toutefois jamais et disparaît avec Wu, qui décède en décembre 1939. À partir de l’été 1939, Kagesa s’attelle à rendre possible le “retour à la capitale” (huandu 還都) d’un “Gouvernement national réorganisé” voulu par le groupe de Wang Jingwei, c’est-à-dire l’exact antithèse de ce projet confédéral. L’équipe de militaires et de civils japonais qu’il a formée en mars s’institutionnalise pour devenir, le 21 août 1939, l’Agence de la prune (ume kikan 梅機関), dénommée ainsi en référence au Hall des fleurs de prunier (baikadō 梅華堂) où elle installe ses bureaux dans le quartier japonais de Shanghai. À la différence des agences des services spéciaux de l’armée déjà actives en Chine occupée, cet organisme est placé sous l’autorité directe du Conseil des cinq ministères (goshō kaigi 五省会議) qui réunit, autour du chef du gouvernement, les ministres des Affaires étrangères, de l’Armée, de la Marine et des Finances. Outre les noms déjà cités, Kagesa, élevé pour l’occasion au grade de général de brigade (shōshō 少将), fait venir dans son agence plusieurs officiers de l’Armée de terre, tels que le lieutenant-colonel Ichida Jirō 一田次郎 (1894-1962), par la suite remplacé par le colonel Yahagi Nakao 谷萩那華雄 (1895-1949), le commandant Tsukamoto Makoto 塚本誠 (1903-1975), ainsi que deux officiers appelés à jouer un rôle majeur au sein du gouvernement de Wang Jingwei : Haruke Yoshitane et Okada Yūji. Au fil des semaines, les effectifs de l’agence s’étoffent pour atteindre une trentaine de membres, parmi lesquels des diplomates comme Shimizu Tōzō, des économistes comme Kitayama Fukujirō 北山富久二郎 (1901-1984) et Suehiro Kōjirō 末広幸次郎 (1891-1967), ainsi que des journalistes tels que Kamio Shigeru 神尾茂 (?-1946) et Hata Hiroshi 波多博 .

De fait, avant d’être un projet politique, militaire et économique, la formation du nouveau gouvernement est une opération de relations publiques en Chine comme au Japon. Kagesa a cultivé avant-guerre des relations avec les gens de presse qu’il cherche alors à mobiliser pour promouvoir son action aux côtés de Wang Jingwei. Il a fait la connaissance de Kamio, ancien correspondant à Nankin du  Ōsaka Asahi shinbun 大阪朝日新聞, dans le cadre de l’Association de recherche sur la question de l’Asie orientale (tōa mondai chosa kai 東亜問題調査会) fondée en 1934 par l’un des principaux dirigeants du Asahi, Ogata Taketora 緒方竹虎 (1888-1956). Le recrutement de Kamio en 1939 vise à gagner le prestigieux quotidien à la cause de l'”Opération Wang Jingwei” qui fait, au même moment, l’objet d’un débat dans l’archipel. En Chine même, Kagesa peut compter sur le soutien du Tairiku shinpō 大陸新報 (Le Continental), principal titre de la presse japonophone dans la région du bas-Yangzi, dont il est l’un des initiateurs. Au lendemain de la prise de Nankin en décembre 1937, Kagesa s’était en effet rendu au siège du journal Asahi pour convaincre sa direction de lancer un quotidien à Shanghai avec le soutien de l’armée. Ce projet aboutit finalement à la création du Tairiku shinpō, né le 1er janvier 1939 de la fusion du Shanhai nippō 上海日報 (Le Quotidien de Shanghai), dirigé par Hata, avec plusieurs journaux japonais.

Dans ses mémoires, Kagesa présente l’Agence de la prune comme un bastion à l’intérieur du camp nippon cherchant à faire appliquer les principes définis par Konoe le 22 décembre 1938. Il résume sa mission en une phrase : faire en sorte que le “gouvernement de Wang ne soit pas un fantoche du Japon“. De même que les mémoires des autres “avocats de la paix” japonais publiés après-guerre, ce témoignage tend à donner le beau rôle à Kagesa, en passant sous silence la réalité de son action en Chine, en particulier les exactions commises sous ses ordres contre les Chinois refusant de participer au “Mouvement pour la paix”. Quoi qu’il en soit, c’est un fait que Kagesa prend dès lors régulièrement position en faveur du groupe de Wang, ce qui lui vaut la confiance de ce dernier et des frictions avec sa hiérarchie. Pour autant, cette attitude n’est en rien contradictoire avec son souci de défendre avant tout son pays dont c’est l’intérêt, selon lui, d’appuyer un gouvernement chinois bénéficiant d’une marge de manœuvre suffisante pour espérer apparaître un tant soit peu légitime. L’historien John H. Boyle écrit à ce sujet : « I have found no reason to doubt the universal judgment of his former associates that Kagesa was an eminently honest officer who was determined to justify Wang’s trust in him. Kagesa’s openness with Wang extended to at least one unauthorized disclosure of secret papers to Wang’s followers, an act that earned him much criticism in the Army General Staff. But from his memoirs it is clear that he felt his role as a loyal officer of the Emperor was completely compatible with his attempts to secure for Wang the best peace terms Japan could reasonably offer » (Boyle 1972, p. 238-239). On peut ajouter qu’en se faisant le champion de Wang Jingwei au sein du camp japonais, Kagesa met en jeu sa propre légitimité au sein de l’armée japonaise qui dépend désormais de la réussite du projet de nouveau gouvernement central. Plus largement, les conditions offertes au groupe de Wang sont perçues comme trop généreuses dans l’archipel. Le 16 janvier 1940, Kagesa explique ainsi à Zhou Fohai : “Une partie des Chinois considère que Wang Jingwei et ses camarades sont des traîtres à la nation [hanjian 漢奸], tandis que les tenants de l’impérialisme nippon voient dans Itagaki et moi-même des traîtres à la patrie [guozei 國賊]. Nous devons collaborer jusqu’au bout sans faillir. Dans dix ans, les Chinois seront reconnaissants envers Wang et les Japonais envers nous” (ZR, p. 231-232).

La mise en place du nouveau régime se révèle un chemin semé d’embûches pour Kagesa. En Chine, il doit faire face à l’obstruction des officiers japonais qui patronnent les gouvernements régionaux déjà en place, notamment Kita Seiichi à Pékin et Harada Kumakichi à Nankin. Tous deux voient d’un mauvais œil une centralisation qui se fait au détriment de leur propre pouvoir, a fortiori sous la houlette d’un officier plus jeune qui vient tout juste d’être promu général de brigade alors qu’ils sont déjà généraux de division (chūshō 中将). Au Japon, Kagesa doit composer avec des autorités centrales peu soucieuses de ménager Wang Jingwei. Dans ses mémoires, il affirme ainsi avoir été très surpris lorsqu’il prend connaissance, début octobre 1939, des nouveaux termes de la collaboration exigés par son pays. Ceux-ci résultent d’un processus qu’il a lui-même enclenché. Souhaitant disposer d’un document plus concret que la troisième déclaration de Konoe, il conseille à ses supérieurs, à l’été 1939, de préparer un accord susceptible d’être signé par Wang Jingwei. Les instances centrales du Kōa-in planchent alors sur la question. Kagesa s’attend à ce que leur texte reprenne fidèlement la « Politique d’ajustement » de Horiba Kazuo. Or, début octobre 1939, Horiba arrive à Shanghai avec le document préparé par le Kōa-in, certes basé sur sa « Politique d’ajustement », mais agrémenté de clauses inédites soustrayant de nouvelles régions à l’autorité du futur régime et offrant au Japon des privilèges supplémentaires. À en croire Kagesa, Horiba lui demande alors si, dans ces conditions, Wang a une chance de gagner le soutien de la population chinoise. « Aucune » lui aurait répondu Kagesa. Malgré sa colère contre le Kōa-in, ce dernier choisit de ne pas s’opposer frontalement à ses supérieurs. Il remet l’ébauche d’accord telle quelle à Wang Jingwei pour connaître son avis sur le sujet et apporter d’éventuelles modifications. C’est ce projet d’accord cadre définissant les relations entre le futur gouvernement de Nankin et Tokyo qui est âprement négocié par l’équipe de Kagesa et celle de Wang du 1er au 12 novembre 1939. Intervenant en personne durant ces discussions, Kagesa se montre un négociateur intransigeant sur le fond, même s’il accepte parfois de transiger sur la forme, par exemple en renommant les “avantages spéciaux” accordés au Japon en matière économique “facilités spéciales”.

Alors que les représentants de Wang Jingwei, Zhou Fohai en tête, considèrent les clauses imposées par Kagesa comme inacceptables, ce dernier les pousse à signer rapidement le projet d’accord afin d’enclencher la formation concrète du nouveau régime. À la demande de Wang Jingwei, il se rend à Tokyo le 16 novembre pour obtenir de ses supérieurs un adoucissement des conditions japonaises. Le ministre de l’Armée, Hata Shunroku, lui répond en substance que si des concessions ne sont pas exclues, le gouvernement japonais préfère les garder pour d’éventuelles négociations avec Jiang Jieshi. De retour à Shanghai avec l’ordre d’aboutir rapidement à un accord, Kagesa obtient de Wang Jingwei qu’il signe, le 30 décembre 1939, les textes de ce qu’il nomme l'”accord interne” (naiyaku 內約), dont le contenu est divulgué au public, le 21 janvier 1940, par Gao Zongwu et de Tao Xisheng. Après avoir fait approuver l’accord en conseil des ministres, Kagesa organise l’intégration dans le futur gouvernement des collaborateurs chinois déjà en place à Pékin et à Nankin, dont l’entente forcée avec Wang Jingwei est mise en scène lors du sommet de Qingdao fin janvier 1940. Principal architecte japonais du Gouvernement national réorganisé, qui est inauguré le 30 mars 1940, Kagesa hérite logiquement d’un poste de premier plan dans le nouveau régime, celui de conseiller militaire suprême (zuigao junshi guwen 最高軍事顧問).

Dans ses mémoires et, plus tard, dans sa déposition lors du Procès de Tokyo, Kagesa minimise l’étendue des pouvoirs que lui confère cette fonction : “le conseiller économique suprême Aoki [Kazuo] comme moi-même, le conseiller militaire suprême, avions été désignés [shimei 指名] et invités [shōhei 招聘] par Wang Jingwei. Il ne s’agissait en rien du résultat d’une quelconque pression de la part du Japon. Ces conseillers agissaient en fonction d’un contrat [komon yakujō 顧問約定]. Ils répondaient aux questions et exprimaient leur avis au moment adéquat, mais sans jamais donner d’ordres, s’ingérer ou inspecter. Non seulement leur accord n’était pas requis pour prendre une mesure, mais ils dépensaient beaucoup d’énergie à intercéder auprès du Japon en faveur du gouvernement de Wang Jingwei afin que lesdites mesures puissent être appliquées” (Kagesa 1966, p. 395). En réalité, Kagesa incarne pleinement le “pilotage interne” (naimen shidō 内面指導) qu’exerce l’armée japonaise sur les gouvernements collaborateurs depuis le début de l’occupation. Alors même que le groupe de Wang avait insisté pour que les “conseillers” japonais n’aient qu’une fonction technique et non pas politique – synonyme d’ingérence, Haruke Yoshitane reconnaît dans ses mémoires que Kagesa “jouait en réalité un rôle de conseiller politique, en donnant son cap [au gouvernement] à la place de Wang Jingwei” (Haruke 1985, p. 171).

De fait, Kagesa s’ingère dans la répartition des postes gouvernementaux. Très méfiant à l’égard de Li Shiqun, qu’il qualifie devant Zhou Fohai de “cancer” pour le régime de Nankin, il préconise en juillet 1941 de supprimer le ministère de la Police (jingzhengbu 警政部) pour limiter les pouvoirs grandissants de Li. Confronté au refus de Wang Jingwei, dont Li Shiqun a su s’attirer les faveurs, Kagesa finit par imposer sa volonté lors du remaniement du 16 août 1941. S’il outrepasse donc régulièrement le périmètre de son poste, Kagesa ne s’en consacre pas moins à sa tâche de conseiller militaire. À ce titre, sa principale mission est de doter le régime de Nankin d’une armée doublement loyale au projet du Mouvement pour la paix et aux forces d’occupation. Lucide sur l’échec de cette entreprise, Kagesa constate dans ses mémoires qu’il était plus aisé pour le Gouvernement national réorganisé d’obtenir le soutien de la population que de recruter des troupes de qualité, tant le nationalisme anti-japonais est fort chez les militaires chinois. L’essentiel des soldats amenés à servir pour Nankin ne sont, aux yeux de Kagesa, qu’un ramassis de “bandits [dohi 土匪]” vendant leurs services à l’occupant. Alors qu’il entend appliquer un mode de recrutement très sélectif, Kagesa est contraint d’intégrer dans la nouvelle armée un certain nombre de régiments chinois déjà constitués par les armées japonaises. Les seules troupes de qualité sont formées par les soldats de Chongqing faits prisonniers.

Kagesa s’implique également dans la “diplomatie” du régime de Nankin. En juin 1941, il organise la première visite d’État de Wang Jingwei au Japon après la reconnaissance de son gouvernement par Tokyo six mois plus tôt. Une nouvelle fois, Kagesa doit surmonter de fortes résistances dans son propre camp, notamment de la part des autorités centrales du Kōa-in. À l’issue du voyage, Kagesa affirme dans ses mémoires avoir exhorté le premier ministre Konoe d’amender l’accord cadre signé entre Tokyo et Nankin, afin de mieux respecter l’esprit de sa déclaration du 22 décembre 1938 appelant à une coopération sincère entre les deux pays. Konoe, écrit-il, ne se montre pas disposé à suivre ses conseils. Son cabinet est alors avant tout préoccupé par l’amélioration des relations sino-américaines ; objectif au regard duquel le soutien de Tokyo à Nankin constitue une entrave. Les efforts de Kagesa en faveur d’une plus grande autonomie des collaborateurs chinois semblent bien réels, ce qui n’empêche pas une certaine méfiance de la part de ces derniers. Lorsque, le 9 mai 1940, Kagesa conseille à Zhou Fohai de ne pas faire trop de concessions vis-à-vis des autorités de Pékin qui entendent conserver leur autonomie douanière, Zhou note dans son journal : “Seuls les faits nous diront si ces paroles sont sincères ou calculées.” Cet engagement de Kagesa dans la défense des intérêts de Nankin est, de fait, notamment visible dans le domaine stratégique de l’approvisionnement en grain. Après sa formation en mars 1940, le Gouvernement national réorganisé cherche à prendre le contrôle de ce secteur tombé dans l’escarcelle de l’armée japonaise. Si Kagesa obtient gain de cause auprès de ses supérieurs, il échoue en revanche à faire pleinement appliquer leur décision sur le terrain en raison du refus de ses subalternes de rétrocéder des parcelles de souveraineté aux nouvelles autorités de Nankin. Ces résistances internes au camp japonais sont symptomatiques des pouvoirs limités de Kagesa au sein de l’État d’occupation. Zhou Fohai en fait le constat le 19 août 1941 dans son journal personnel : “Kagesa est clairvoyant et franc. Sa volonté d’aider notre gouvernement est sincère. Cependant, pour ce qui est des choses concrètes, il se laisse facilement abuser par ses subalternes“.

Kagesa a conscience que les rivalités entre les différentes autorités japonaises présentes en Chine (armées, représentation diplomatique et Kōa-in) sont autant de freins au bon fonctionnement de l’État d’occupation. Fin juillet 1941, lorsque l’ambassadeur du Japon à Nankin, Honda Kumatarō 本多熊太郎 (1874-1948), présente (en vain) sa démission, Kagesa suggère que le poste d’ambassadeur soit désormais cumulé par le commandant en chef de l’Armée expéditionnaire de Chine. Il est sans doute inspiré par le cas du Manzhouguo, où le commandant de l’Armée du Guandong cumule, après 1932, les postes de gouverneur-général du Guandong et d’ambassadeur. Si cette proposition fait sens du point de vue de l’efficacité administrative, elle est très maladroite d’un point de vue politique : la présence d’une représentation diplomatique civile vise précisément à maintenir la fiction selon laquelle le Japon traite Nankin comme un gouvernement souverain, quand bien même cette souveraineté est quotidiennement enfreinte par l’armée japonaise. Un incident impliquant Kagesa met en lumière ce manque de considération pour la voie diplomatique. Le 10 octobre 1941, Zhou Fohai apprend que le premier ministre Konoe Fumimaro est furieux contre Wang Jingwei, dont il croit qu’il a révélé à l’ambassadeur Honda l’existence de négociations secrètes avec Washington visant à trouver un accord avec Chongqing. En réalité, Honda a eu vent de ces tractations par Kagesa. Particulièrement vexé, il se plaint auprès du ministre des Affaires étrangères Toyoda Teijirō 豊田貞次郎 (1885-1961) qui reproche à son tour à Konoe de ne pas avoir été impliqué. Kagesa ne croit pas dans le succès de cette énième tentative japonaise de trouver une solution diplomatique au conflit. Devant Zhou Fohai, qui partage son pessimisme, Kagesa se lamente du manque de talents au sein du gouvernement japonais et des changements de politiques incessants de ce dernier. S’il continue à être impliqué indirectement dans les tentatives japonaises de reprendre langue avec Chongqing, Kagesa ne partage pas l’avis de certains responsables japonais qui espèrent encore amener Jiang Jieshi à la table des négociations. Comme il l’explique le 7 février 1942 à Zhou Fohai, Kagesa pense que Jiang est convaincu que les Alliés l’emporteront dans les trois-quatre années à venir, et qu’il n’a donc aucune raison de chercher une paix séparée avec le Japon.

Cette proximité avec les dirigeants de Nankin est-elle à l’origine de sa mutation dans le Nord de la Mandchourie à l’été 1942? La durée de son mandat comme conseiller suprême laisse penser qu’il s’agit d’une mutation de routine, suivant le renouvellement habituel des cadres dirigeants japonais, qui circulent d’un poste à l’autre dans l’empire. La destination de cette mutation, toutefois, ne peut être considérée comme une promotion pour un personnage de l’envergure de Kagesa. Si le bruit de ce départ court depuis plusieurs mois à Nankin, sa confirmation le 12 mai 1942 consterne les dirigeants chinois. Zhou Fohai craint que la capacité de son gouvernement à peser dans les décisions le concernant ne s’en trouve grandement amoindrie. Wang Jingwei envoie un télégramme au premier ministre Tōjō Hideki 東條英機 (1884-1948) pour lui demander, sans succès, de surseoir à cette décision. Le 15 juin 1942, en guise de cérémonie d’adieu, Zhou Fohai et Chen Gongbo accompagnent Kagesa au Chongguangtang de Shanghai, où le Mouvement pour la paix a vu le jour plus de trois ans auparavant. Signe des circulations impériales à l’œuvre, Kagesa est remplacé par l’ancien conseiller militaire suprême de l’Armée du Manzhouguo Matsui Takurō, tandis qu’il est nommé commandant de la 7e division d’artillerie (dai 7 hōhei 第7砲兵) postée au Manzhouguo. Malgré l’éloignement, Kagesa n’en reste pas moins en contact avec Zhou Fohai, qu’il rencontre secrètement à Harbin les 13 et 14 avril 1943. Après le départ de Shibayama Kenshirō en août 1944, Zhou tente même, en vain, d’obtenir du gouvernement japonais que Kagesa soit de nouveau nommé à Nankin.

Promu général de division (chūshō 中将) en décembre 1942, Kagesa est muté en juin 1943 en Nouvelle-Bretagne (île occidentale de la Nouvelle-Guinée), à la tête des quelque 13 000 hommes que compte la 38e division (dai 38 shidan 第38師団). Le 13 décembre 1943, il achève à Rabaul la rédaction de courts mémoires intitulés Sozorogaki 曾走路我記 (Notes sur le chemin parcouru), dans lesquels il aborde presque uniquement son rôle aux côtés du groupe de Wang Jingwei pendant la guerre. Posté sur l’un des champs de battaille les plus sanglants de la Guerre du Pacifique, Kagesa fait, semble-t-il, partie des officiers ayant ordonné à leurs hommes de se suicider plutôt que de se rendre aux forces alliées qui finissent par s’emparer de l’île le 6 septembre 1945.

En décembre 1945, Kagesa est désigné comme criminel de guerre par le gouvernement chinois qui exige son arrestation, mais il n’est pas jugé en raison de sa tuberculose. Il est néanmoins convoqué en tant que témoin au Tribunal militaire pour l’Extrême-Orient, notamment à propos de la genèse du régime de Nankin. Démobilisé en mai 1946, il est hospitalisé et meurt le 10 septembre 1948 des suites de sa maladie à l’âge de 56 ans. Son petit-fils Tanigaki Sadakazu 谷垣禎一 (1945-) est un homme politique important. Il a dirigé le Parti libéral-démocrate (jimintō 自民党) durant sa courte période dans l’opposition (2009-2012) et occupé plusieurs postes ministériels, notamment à la Justice (2012-2014).

Sources : NRSJ, p. 45, 142, 397 ; Kagesa 1966 ; Tobe 1999, p. 160, 185, 204 sqq. ; Mercado 2002, p. 2-3 ; The China Weekly Review, 12/01/1935, 19/01/1935, 29/08/1936, 05/09/1936 ; The North China Herald, 04/09/1935 ; Inukai 1984, p. 129 ; Boyle 1972, p. 136, 179, 266 ; Bunker 1972, p. 71-78 ; Liu Jie 1995, p. 62-79 ; Shao Minghuang 1989, p. 28 ; Shao Minghuang 1999a ; HSN, p. 189, 194-195 ; JACAR B02030519000 ; Yamamoto 2011, p. 9-11, 140-153 ; Kitaoka 1939, p. 350 ; Jiang Nanchun 1981, p. 104 ; ZR, p. 231-232, 291, 298-299, 494, 506, 527, 530, 571, 602, 615, 648, 731, 919  ; Masui 2009, p. 299-317 ; Haruke 1985, p. 171 ;  Wikipedia.

Pour citer cette biographie : David Serfass, "Kagesa Sadaaki  影佐禎昭 (1893-1948)", Dictionnaire biographique de la Chine occupée, URL : https://bdoc.enpchina.eu/bios/kagesa-sadaaki/, dernière mise à jour le 24 février 2024. 

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