Zhou Fohai

周佛海

18971948

Lieu d'origine

Yuanling 沅陵

Province d'origine

Hunan 湖南

Zhou Fohai naît à Putian 莆田 (Fujian) dans une famille de fonctionnaires sur le déclin originaire de Yuanling (Hunan). Bureaucrate de district au Fujian, après s’être distingué dans l’armée du Hunan pendant la rébellion Taiping, son père est poussé au suicide par une campagne de dénigrement. Zhou rentre alors au Hunan et brille par ses résultats scolaires. Marié très jeune, il est déjà père de deux enfants à l’âge de vingt ans. En 1918, il réussit le concours d’entrée de l’École supérieure n°1 de Tokyo, avant d’étudier à l’École supérieure n°7 de Kagoshima, ce qui lui vaut de recevoir une bourse du gouvernement chinois. Après avoir fait la connaissance de Chen Duxiu durant l’été 1920, Zhou représente les étudiants chinois au Japon lors du 1er congrès du PCC en juillet 1921, à l’issue duquel il est élu vice-président du parti. Durant son séjour à Shanghai, il s’éprend de Yang Shuhui 楊淑慧, fille d’un riche marchand. Il s’enfuit avec elle au Japon et l’épouse. Placé sous surveillance par la police japonaise, Zhou renonce à ses activités politiques et se concentre sur ses études. Il intègre l’Université impériale de Kyōto (Kyōto teikoku daigaku 京都帝国大学) où il suit notamment les cours de l’économiste marxiste Kawakami Hajime 河上肇 (1879-1946), futur traducteur de Das Kapital.

Peu après l’entrée en vigueur du Front uni entre le PCC et le GMD, Zhou Fohai rejoint Canton, en mai 1924, à l’invitation de Dai Jitao 戴季陶 (1891-1949), qui obtient pour lui un poste de secrétaire dans le département de la propagande (xuanchuanbu 宣傳部) du GMD. Parallèlement, Zhou enseigne à l’Université de Canton et à l’Académie militaire de Huangpu. En septembre 1924, il quitte le PCC. À la mort de Sun Yat-sen en mars 1925, Dai Jitao et d’autres membres de l’aile droite du GMD, qui forment le groupe des Collines de l’Ouest, s’opposent ouvertement aux Communistes. Zhou met sa plume au service de cette cause, ce qui lui vaut des attaques de la part de ses anciens camarades, alors même que beaucoup de Nationalistes conservateurs lui tiennent toujours rigueur de son passé rouge. Au moment de l’arrivée de l’Expédition du Nord (beifa 北伐) à Wuhan, durant l’automne 1926, Zhou est recommandé par Dai à Jiang Jieshi, qui le nomme secrétaire général et chef du département politique de la branche locale de l’Académie militaire centrale (zhongyang junshi zhengzhi xuexiao mishuzhang jian zhengzhibu zhuren 中央軍事政治學校秘書長兼政治部主任). Suite au schisme entre Wuhan et Nankin, Zhou fuit en mai 1927, mais il est dénoncé comme communiste et arrêté à Shanghai. À sa libération, trois semaines plus tard, Jiang le désigne instructeur politique en chef de l’Académie militaire centrale (zhongyang lujun junguan xuexiao 中央陸軍軍官學校). La démission de Jiang, en août 1927, oblige Zhou à quitter un temps le gouvernement pour enseigner à l’Université Zhongshan de Canton à l’invitation, une nouvelle fois, de Dai Jitao. Afin de soutenir le retour de Jiang au pouvoir, les deux hommes lancent le mensuel Xinshengming 新生命 (Nouvelle vie) à Shanghai, en janvier 1928. Une maison d’édition du même nom est également créée. En avril, Zhou y publie son ouvrage Sanminzhuyi zhi lilun de tixi 三民主義之理論的體系 (Le système théorique des Trois principes du peuple) qui l’impose comme l’un des principaux exégètes de la pensée du « père de la nation ». Il y critique le communisme dont il prédit l’échec inévitable pour s’être affranchi du cadre national.

Nommé « député des Philippines » au 3e congrès du GMD (mars 1929), Zhou est élu au Comité exécutif central (zhongyang zhixing weiyuanhui 中央執行委員會) lors du congrès suivant (novembre 1931). Peu après, il intègre le gouvernement provincial du Jiangsu, dont il dirige le bureau de l’Éducation (jiaoyuting 教育廳). Si les liens entre Zhou et les « Chemises bleues » ont été contestés par Lloyd Eastman, des recherches plus poussées de Brian G. Martin ont montré qu’ils existaient bien. Tout en étant membre de la clique CC de part sa proximité avec Chen Guofu 陳果夫 (1892-1951), Zhou a, en effet, gardé des liens avec les cadets de la Fuxingshe 復興社 (Société de la renaissance), depuis son passage par l’Académie de Huangpu. Cette position singulière l’amène à jouer les intermédiaires entre ces factions rivales, bien que toutes deux affiliées à Jiang Jieshi. La position de Zhou sort renforcée du 5e congrès (novembre 1935), au cours duquel il est réélu au Comité exécutif central et promu à la tête du Département de la formation des masses (zhongyang minzhong xunlianbu 中央民眾訓練部) du GMD. Le groupe politique rival, dirigé par Wang Jingwei, est au contraire grandement affaibli à la suite de l’attentat dont est victime ce dernier.

En janvier 1937, Zhou est l’un des trois dirigeants envoyés à Hong Kong pour accueillir Wang à son retour d’Europe. Bien qu’opposé au remaniement des instances du GMD pour y réintégrer ce dernier, Zhou n’a d’autre choix que d’obtempérer. Il perd son poste de chef du bureau de la formation des masses au profit de son ancien camarade communiste Chen Gongbo. Un mois après le début de la guerre, Zhou retrouve des fonctions de premier plan comme vice-directeur de cabinet de la direction du Comité des affaires militaires (junshi weiyuanhui weiyuanzhang shicongshi 軍事委員會委員長侍從室), à la tête duquel Jiang Jieshi dirige l’ensemble du parti-État nationaliste. Début septembre 1937, il est également nommé, sous Chen Gongbo, directeur adjoint du 2e bureau du quartier général suprême chargé de la stratégie politique. Il y collabore notamment avec Ding Mocun. En novembre 1937, Zhou est l’un des principaux concepteurs du Corps de la jeunesse des Trois principes du peuple (Sanminzhuyi qingniantuan 三民主義青年團) ; l’organisation de masse censée régénérer le GMD au service de Jiang et mettre fin aux querelles entre clique CC et Fuxingshe. Zhou joue également les intermédiaires pour favoriser la coopération des petits partis dans le Front uni. De même, il négocie avec les Communistes, aux côtés de Tao Xisheng et Chen Gongbo. Cet effort aboutit à la formation du Conseil consultatif de défense nationale (guofang canyi hui 國防參議會), le 9 septembre 1937, puis à celle du Conseil politique du peuple (guomin canzhenghui 國民參政會), le 6 juillet 1938 ; tous deux dirigés par Wang Jingwei. Alors même qu’il s’implique dans la mise en place des institutions du Front uni, Zhou s’inquiète de la montée en puissance du PCC à la faveur de la guerre. Son pessimisme concerne également les capacités de résistance de la Chine face au Japon.

La cave de Zhou à Nankin, où ses amis viennent discuter chaque soir à l’abri des raids aériens, devient le lieu de ralliement des dirigeants nationalistes favorables à la recherche d’une solution diplomatique. Cette attitude mesurée, par opposition à la ligne de la guerre à outrance, leur vaut d’être surnommés les “camarades du ton bas” par Hu Shi, donnant son nom au “Club du ton bas” (didiao julebu 低調俱樂部) dans lequel les historiens chinois verront la matrice du gouvernement collaborateur de Nankin. Ils s’opposent aux va-t-en-guerre qui font montre d’un patriotisme irréaliste (gaodiao 高調). Parmi ces “réalistes”, Tao Xisheng et Gao Zongwu s’activent, avec Zhou, pour rendre possibles des négociations avec le Japon. C’est par leur intermédiaire que Zhou se rapproche alors de Wang Jingwei en qui il trouve un interlocuteur plus ouvert que Jiang Jieshi. Alors même qu’il doute toujours plus de la politique menée par son gouvernement, la réorganisation faisant suite au Congrès extraordinaire (linshi quanguo daibiao dahui 臨時全國代表大會) de mars-avril 1938 permet à Zhou de gagner encore en influence. Il cumule dès lors les charges de chef adjoint du bureau personnel de Jiang, dirigé par Chen Bulei 陳布雷 (1890-1948), et de membre du Comité suprême de défense nationale (guofang zuigao huiyi 國防最高會議). En outre, il prend, par intérim, la tête du département de la propagande, au sein du bureau central du GMD (zhongyang dangbu xuanchuanbu 中央黨部宣傳部). Cette dernière position est particulièrement délicate en raison des rivalités politiques dont elle fait l’objet, mais aussi parce qu’elle place Zhou en porte-à-faux avec sa vision pessimiste de la guerre. Cette ambivalence est remarquée par le Généralissime qui convoque Zhou, mi-août et fin septembre, pour lui en faire le reproche, au grand effroi de ce dernier. Elle oblige par ailleurs Zhou à côtoyer ses homologues communistes, Zhou Enlai et Guo Moruo 郭沫若 (1892-1978). Il désapprouve leurs méthodes consistant à nourrir la ferveur populaire pour la résistance à outrance, quitte à fabriquer des faits. Il cherche à limiter l’influence de cette propagande communiste en censurant des publications appelant à la mobilisation armée du peuple.

Décidés à mener une offensive culturelle contre l’accaparement de l’ « esprit de Wuhan » par le PCC, Zhou et Tao Xisheng fondent, le 14 janvier 1938, l’Association de recherche en art et littérature (yiwen yanjiu hui 藝文研究會), qui ouvre plusieurs antennes. Dans le cadre de cette organisation, et sous prétexte de collecter des renseignements sur le Japon, Zhou envoie Gao Zongwu à Hong Kong puis à Shanghai, où s’établissent, fin mars 1938, les premiers contacts qui conduiront à la défection de Wang Jingwei. Plaçant ses espoirs dans ce canal, Zhou encourage Gao à se rendre au Japon, ce qu’il fait en juin. En dépit de l’opposition de Jiang Jieshi, qui arrête de financer Gao, Zhou décide de poursuivre ces activités ; jouant, là encore, un rôle moteur. Comme les autres dirigeants nationalistes, Zhou est profondément affecté par la prise, coup sur coup, de Canton et de Wuhan à l’automne 1938. Le 30 octobre, il s’interroge : « est-ce le héros qui forge son époque ou bien l’époque qui forge le héros ? Dans la situation actuelle, la possibilité d’inverser le cours des choses pour sauver la nation de la destruction repose entièrement sur les efforts que nous nous apprêtons à faire ». Dans les jours qui suivent, Mei Siping et Gao Zongwu partent pour Shanghai, où ils mettent au point la défection de Wang Jingwei avec les émissaires japonais, lors de la conférence du Chongguangtang 重光堂. Durant les derniers préparatifs, Zhou est irrité par l’indécision de Wang. Le 5 décembre, il prétexte une tournée d’inspection pour partir en éclaireur à Kunming où il tente, à la suite de Chen Bijun, de rallier le seigneur de la guerre Long Yun 龍雲 (1884-1962) à la cause de la paix. Après de longs jours passés à attendre Wang, qui reporte à plusieurs reprises son départ de Chongqing, Zhou est sur le point de renoncer lorsque Wang arrive enfin à Kunming, le 18 décembre 1938.

Après la déclaration du premier ministre Konoe, le 22 décembre, Zhou prend part à la rédaction du yandian 艷電 (télégramme du 29 décembre), dont il assure le transport, avec Chen Gongbo et Tao Xisheng, jusqu’à Hong Kong. Craignant pour leur sécurité, ils s’installent dans la villa du banquier Tang Shoumin 唐壽民 (1892-1974), dont Zhou est proche. Malgré l’opposition de Gu Mengyu 顧孟餘 (1888-1972), Zhou et Chen décident de faire publier par Lin Baisheng la déclaration de Wang qui provoque un tonnerre de réactions dans la presse chinoise. Inquiet, Zhou écrit à Chen Bulei pour l’avertir que ces attaques ne pourront qu’amener Wang à durcir sa position. Dans les semaines d’incertitude qui suivent le départ de Chongqing, Zhou contribue grandement à transformer le Mouvement pour la paix en un projet gouvernemental en zone occupée. Ce faisant, il supplante Gao Zongwu pour devenir le principal interlocuteur des Japonais. Alors que Chen Gongbo demeure à Hong Kong, refusant de s’impliquer dans ces préparatifs, Zhou est celui qui conçoit la forme que prendra le futur régime en discutant avec les collaborateurs de la première heure et les dirigeants des petits partis ralliés au Mouvement pour la paix. Ce rôle central le conduit à affirmer dans son journal, le 26 avril 1940 : « En réalité, j’ai créé ce gouvernement à moi tout seul. Dans mon for intérieur, j’en tire une immense fierté ». Zhou insiste pour que le nouveau régime soit juridiquement et idéologiquement identique au Gouvernement nationaliste d’avant-guerre, afin de faciliter sa fusion avec Chongqing, dans la perspective d’une « paix complète » (quanmian heping 全面和平) avec le Japon, par opposition à la « paix partielle » (jubu heping 局部和平) entre le groupe de Wang et l’occupant.

À cette fin, il tente de reprendre contact avec Jiang Jieshi au printemps 1940, mais échoue à lui faire parvenir une lettre en raison du refus du chef des services secrets militaires (juntong 軍統) de Chongqing, Dai Li 戴笠 (1897-1946). Cette tentative est également motivée par la grande inquiétude que suscite chez Zhou l’internement de sa mère et d’autres membres de sa famille par le Juntong. Le Généralissime laisse néanmoins entendre indirectement à Zhou qu’il souhaite le voir abandonner Wang Jingwei. Le 15 septembre 1940, Zhou explique ainsi son refus de quitter le Mouvement pour la paix : « M. Wang et moi sommes liés à la vie à la mort et affrontons ensemble l’adversité. Je ne peux pas le trahir, aussi bien pour des raisons de morale politique que par devoir personnel. La situation n’a rien à voir avec les circonstances dans lesquelles j’ai quitté Chongqing. Jiang ne m’a jamais traité à ma juste valeur [國士相待] et ses vues concernant le choix de la guerre ou de la paix différaient des miennes. Aussi ais-je dû quitter Chongqing à contrecœur. Aujourd’hui, M. Wang partage la même politique que moi et me considère en égal. Comment pourrais-je rompre avec lui ? ». Outre sa relation privilégiée, quoique non dénuée de tensions, avec les Japonais, Zhou tire son pouvoir du poids de ses alliés politiques au sein du Mouvement pour la paix. Organisant une nouvelle « clique CC », sa faction se taille la part du lion dans l’administration qui se forme alors. Le pouvoir de Zhou s’exerce notamment dans deux domaines cruciaux pour le futur gouvernement. Son service de sécurité, tout d’abord, dont il confie la direction à Ding Mocun et Li Shiqun, avant que ce dernier ne cherche à voler de ses propres ailes. Son financement, ensuite, dont Wang Jingwei délègue la gestion à Zhou.

Prenant la tête d’un Comité des finances (caiwu weiyuanhui 財務委員會) en septembre 1939, Zhou gère l’aide de deux à trois millions de yens versée chaque mois par la Yokohama Specie Bank (Yokohama shōkin ginkō 横浜正金銀行) et négocie, par la suite, les emprunts contractés par Nankin auprès du Japon. Il conserve sa place de grand argentier du régime comme ministre des Finances (mars 1940-1945) et comme directeur-général de la Banque centrale de réserve (zhongyang chubei yinhang 中央儲備銀行) (janvier 1941-1945). Si elles traduisent l’importance de Zhou dans le dispositif politique de l’époque, ces nominations ne vont pas de soi. Le 21 juillet 1940, dans un de ces autosatisfecit dont il est coutumier, Zhou note que la décision prise par Wang, un an plus tôt, de lui confier les finances du régime avait été critiquée. Beaucoup ne voyaient en lui qu’un « rigolo », juste bon pour la propagande. Qu’un ancien ministre des Finances japonais comme Aoki Kazuo approuve désormais ses idées en la matière lui apparaît donc comme une belle revanche. Également nommé vice-président du Yuan exécutif (décembre 1940-1945), Zhou est le véritable homme fort du gouvernement. Pour autant, il n’est pas tout puissant. D’une part, il doit composer avec l’entourage de Wang Jingwei qui lui est souvent hostile. D’autre part, plusieurs de ses lieutenants, notamment Li Shiqun, affaiblissent sa position en créant leur propre réseau d’obligés. De fait, Zhou ne sait pas toujours se rendre très aimable comme le lui signifie Mei Siping le 1er avril 1942, en lui conseillant d’être un peu moins franc ; un défaut dont il a conscience, dit-il, puisque Dai Jitao lui a fait la même remarque quinze ans plus tôt.

Spécialiste de propagande, Zhou Fohai cherche à consolider son influence en s’appuyant sur la presse, dont la faction de Wang Jingwei contrôle les principaux organes à travers Lin Baisheng. En mars 1940, il lance le Zhongbao 中報 (Journal du centre), dont il confie la rédaction à son bras droit Luo Junqiang. En septembre, il fonde à Shanghai le Pingbao 平報 (Journal de la paix), dont un autre de ses lieutenants, Jin Xiongbai, prend la tête. Suivent d’autres titres, tels que le Shidai wanbao 時代晚報 (L’Époque), le Haibao 海報 (Journal de Shanghai) ou encore le Jingbao 京報 (Journal de la capitale). S’il est sans doute l’homme le plus occupé de Nankin (et de Shanghai, où il passe une partie de son temps), Zhou n’en trouve pas moins le temps d’assouvir son goût pour les femmes et l’alcool (voir photo ci-dessous). Comme Jiang Jieshi, il se repent régulièrement dans son journal personnel de ces penchants. Ils lui valent quelques drames conjugaux, rapportés par Jin Xiongbai, et des ennuis de santé qui le poursuivent jusqu’à son décès prématuré. À l’opposé de son épouse qui ne jure que par la médecine chinoise, Zhou n’a foi qu’en la médecine occidentale et consulte régulièrement des médecins japonais. Taraudé par la pensée qu’il a fait le mauvais choix en collaborant, Zhou écrit le 20 décembre 1940, à la suite d’une réception offerte par Tōjō Hideki 東條英機 (1884-1948) : « je pense que mon opinion concernant le Japon, du temps où j’étais à Wuhan et Chongqing, était totalement erronée. La situation actuelle suffit à démontrer que les partisans de la guerre de résistance avaient raison ».

Lorsqu’il apprend, le 29 novembre 1941, que les négociations entre Tokyo et Washington achoppent sur le maintien des troupes en Chine et le soutien au gouvernement de Wang Jingwei, Zhou note dans son journal que, si seulement le Japon retirait ses soldats, il n’aurait aucun regret à voir disparaître le régime de Nankin ; signe que ce dernier demeure à ses yeux un moyen plus qu’une fin. L’attaque de Pearl Harbor, une semaine plus tard, vient confirmer chez Zhou la conviction de s’être trompé de camp. À ses yeux, la Chine ne pourra que pâtir de l’internationalisation du conflit sino-japonais, que le Japon soit ou non victorieux. Son pessimisme est renforcé par la déception croissante que lui inspire Wang Jingwei. Le 6 janvier 1943, en pleine période de réforme institutionnelle, Zhou note ainsi : « J’ai vraiment l’impression que M. Wang est sous l’emprise de son épouse […]. Il perd progressivement son statut de leader pour devenir un chef de faction ». C’est dans ce contexte géopolitique et psychologique que Zhou devient un atout pour la résistance anti-japonaise, affaiblie à partir de décembre 1941 par l’occupation japonaise de la concession internationale de Shanghai qui servait d’abri à ses agents. En février 1942, Dai Li envoie à Zhou des nouvelles de sa mère, ajoutant qu’elle attend son retour à Chongqing. Zhou ne répond pas mais décide, vers cette époque, de proposer ses services au Juntong par l’intermédiaire de Cheng Kexiang 程克祥 (1907-1981) ; un agent de Dai Li infiltré dans le gouvernement de Nankin, qui vient d’être arrêté en janvier 1942. Envoyé à Chongqing par Zhou à l’automne, Cheng revient en février 1943 avec l’ordre de fusionner les bureaux du Juntong à Shanghai et Nankin. La nouvelle organisation est chargée de coordonner les échanges entre Chongqing et Zhou, qui dispose désormais d’un radio-transmetteur le reliant directement au Juntong. Ce dernier réalise rapidement que Zhou n’entend pas lui obéir au doigt et à l’œil. Il ne donne ainsi pas suite aux demandes répétées visant à renforcer l’infiltration du Juntong dans l’administration de Nankin et à recruter d’autres dirigeants. Comme l’a bien montré Brian Martin, Zhou cherche à se rendre indispensable en monopolisant les contacts avec la zone libre. Aidé par Luo Junqiang, Xiong Jiandong et son beau-frère Yang Xinghua, il transmet à Chongqing des renseignements portant sur les ressources et le budget du gouvernement de Nankin, sur l’armée japonaise et sur la situation au Japon et au Manzhouguo.

Le 8 août 1943, Zhou note : « Je me souviens de mes discussions avec [Mei] Siping à l’été 1938 au sujet du Mouvement pour la paix, alors que nous n’étions que deux. Bien que la paix complète ne soit pas encore réalisée, le drapeau au soleil blanc sur ciel bleu, le GMD et le Gouvernement national ont fait leur retour dans la capitale. Qui aurait rêvé d’une telle chose à l’époque ? Bien qu’aujourd’hui, nous ne soyons que deux, trois personnes à œuvrer pour la paix complète, l’avenir montrera peut-être que la grande entreprise pour la paix trouve son origine dans ces deux, trois personnes ! ». Les activités secrètes de Zhou, menées sous des alias successifs, dont celui de Jiang Xin 蔣信 (Loyauté à Jiang), ne tardent pas à attirer l’attention de la police militaire japonaise (kenpeitai 憲兵隊), qui détecte les transmissions. Zhou décide d’avertir l’ancien conseiller militaire Kawamoto Yoshitarō 川本芳太郎 (1898-1975) de ses contacts avec Dai Li. Responsable à Shanghai de l’espionnage en direction de Chongqing, ce dernier voit le bénéfice qu’il peut tirer de la situation. Il offre sa protection à Zhou, qui installe le transmetteur chez lui. Ce « patriotisme dans la collaboration » (B. Martin) prend également la forme d’une aide financière apportée par Zhou au bureau local du Juntong, ainsi que dans la libération de plusieurs dizaines d’agents nationalistes. La mission la plus pressante confiée à Zhou est d’organiser l’assassinat de Li Shiqun, qui constitue un ennemi redoutable pour le Juntong, tout autant qu’il est un rival pour Zhou. Ce sont finalement les Japonais qui se chargent de les débarrasser de Li.

Désireux de diversifier ses contacts avec Chongqing à l’été 1944, Zhou écrit à Chen Lifu 陳立夫 (1900-2001), qui n’avait pas donné suite à ses courriers envoyés en 1940 et 1942, par l’intermédiaire du cousin de ce dernier, Chen Baohua 陳寶華 (1907-1975). En octobre 1944, Chen Lifu dépêche à Shanghai un agent du Zhongtong 中統 (services secrets civils), Lin Yin 林尹 (1910-1983), qui était passé en 1941 par les geôles du “n°76” – le QG de la police politique pro-japonaise. Zhou, Lin et Ding Mocun mettent sur pied, en mars 1945, la Société de rectification (zhengfengshe 整風社) visant à couvrir les activités d’espionnage du Zhongtong et à empêcher l’implantation du PCC dans la région du bas-Yangzi. Il semble que Zhou n’ait pas jugé utile d’avertir Chen Lifu de sa coopération simultanée avec Dai Li. Brian Martin suggère que Zhou cherchait peut-être à faire jouer à son avantage la rivalité entre Juntong et Zhongtong. Sa stratégie de diversification l’amène, dans le même temps, à s’entendre avec le haut commandement militaire nationaliste, notamment He Yingqin 何應欽 (1890-1987). Celui-ci envoie deux agents de liaison auprès de Zhou, qui organise, dans la seconde moitié de 1944, un Groupe de travail pour le Sud-Est au sein du Comité des affaires militaires. Ce groupe est partie prenante de la stratégie plus large de reconquête de la Chine occupée par l’armée nationaliste et les Alliés. Dans cette perspective, Chongqing compte sur l’influence de Zhou pour gagner l’appui des troupes de Nankin. Zhou Hao 周鎬 (1910-1949), un représentant de Dai Li, est chargé de coordonner ces préparatifs militaires. Shanghai constituant le principal enjeu stratégique de la région, Zhou se fait nommer maire à la place de Chen Gongbo en décembre 1944. Il prend ainsi le contrôle de la gendarmerie (bao’an dui 保安隊) et de la police locales, en plus de la Brigade fiscale (shuijingtuan 税警團) dépendant du ministère des Finances.

Malgré son engagement en faveur de Chongqing, Zhou se fait peu d’illusions sur le sort qui l’attend. Ce sentiment est renforcé par les nouvelles venues d’Europe. Apprenant, le 26 avril 1945, que Philippe Pétain (1856-1951) a été remis aux autorités françaises, Zhou s’identifie au collaborateur déchu : « son acharnement à sauver son pays ne lui gagnera pas le pardon des Français. Un jugement définitif ne saurait pourtant être porté sur ses bonnes et ses mauvaises actions ! Je ne peux m’empêcher de ressentir une profonde compassion pour ce vieux héros, qui s’est sacrifié pour son pays et son peuple. Étant donné le sentiment général qui prévaut chez les Européens, il ne fait aucun doute qu’il sera condamné à mort ». De même, le 26 mai, il se lamente que des « héros d’envergure mondiale », tels que Heinrich Himmler (1900-1945) et Karl Dönitz (1891-1980), en ait été réduit à se suicider (ce qui n’était pas le cas pour le second). Son pessimisme est accru par ses ennuis de santé. Le 8 juin, Zhou écrit : « Les horoscopes prédisent tous que l’année prochaine ne me sera pas favorable. Considérée objectivement, la situation ne me laisse, elle non plus, aucune planche de salut. J’avais mauvaise mine à mon anniversaire cette année. Je crains que ce ne soit mon dernier ».

Une bonne partie des préparatifs en vue d’une reconquête nationaliste de la région du bas-Yangzi se révèle toutefois inutile en raison de la reddition japonaise, qui intervient dès août 1945. Zhou a néanmoins un rôle important à jouer dans le maintien de l’ordre. Le 14 août, il apprend de Dai Li que Jiang Jieshi l’a nommé commandant du régiment des opérations de Shanghai (xingdong zongdui 行動總隊). Zhou se plaint que ce poste n’est pas assez élevé pour lui donner une autorité suffisante. Le 20 août, il se voit conférer le titre de commandant en chef des opérations de Shanghai (xingdong zongzhihui 行動總指揮), placé directement sous l’autorité du Comité des affaires militaires. Dans les jours qui suivent, Zhou s’efforce, d’une part, de stabiliser la situation financière et parvient, d’autre part, à empêcher le PCC de prendre le contrôle de la région. Ses attributions s’amenuisent pourtant rapidement, à mesure que les différentes agences gouvernementales sont transférées de Chongqing à Nankin. Au cours du mois de septembre, sa présence à Shanghai devient gênante pour le régime nationaliste, qui l’envoie à Chongqing le 30 septembre et le place en résidence surveillée. Il est très bien traité et reçoit chaque jour la visite de Dai Li. La mort brutale de ce dernier dans un accident d’avion, le 17 mars 1946, est une mauvaise nouvelle pour Zhou et, plus largement, pour tous les collaborateurs en lien avec le maître espion durant l’occupation. Espérant le pardon de Jiang pour services rendus à la résistance, Zhou craint que ce dernier n’ait pas été averti par Dai Li du rôle exact qu’il a joué. Sous la pression croissante des Communistes, dont la propagande alimente le ressentiment populaire contre les hanjian 漢奸 (traîtres à la nation), le Généralissime ne peut de toute façon pas se permettre d’épargner un collaborateur de son importance.

Lors de son procès en octobre 1946 (photo ci-contre), Zhou présente une défense cohérente centrée sur l’idée que la politique de collaboration, telle qu’il l’a menée, était une forme de sacrifice patriotique. Il prend même l’exemple du pardon dont vient de bénéficier le président du gouvernement pro-japonais aux Philippines, Jose P. Laurel (1891-1959), pour tenter de convaincre ses juges. Rien n’y fait : il est condamné à mort en première instance, le 7 novembre 1946, puis par la haute cour, le 20 janvier 1947. Suite aux démarches de son épouse, appuyées par les frères Chen Guofu et Chen Lifu, Zhou voit sa peine commuée par Jiang en prison à vie, le 26 mars 1947. Il meurt d’un arrêt cardiaque le 28 février 1948 (et non pas en se suicidant, comme on le lit parfois).

Son second fils, Zhou Youhai 周幼海 (1922-1985), devient membre du PCC en 1946, par l’intermédiaire de Yang Fan 楊帆, et se fait dès lors appeler Zhou Zhiyou 周之友. Durant la guerre civile, il s’illustre dans les opérations clandestines menées par les Communistes à Shanghai pour y fomenter une rébellion. Connaissant un destin tragique, semblable à celui de Yuan Shu, Zhou Youhai est arrêté en 1955, au moment de l’affaire visant Yang Fan et Pan Hannian 潘漢年 (1906-1977). Après avoir purgé dix ans de prison, il est de nouveau arrêté en 1967 et passe huit années supplémentaires derrière les barreaux. Il est finalement réhabilité par la Cour populaire suprême chinoise, le 29 avril 1980. Il rédige plusieurs wenshi ziliao consacrés à son père, ainsi que la préface du journal personnel de ce dernier, dans l’édition que publie Cai Dejin 蔡德金 (1935-1999) en 1986.

Paradoxalement, c’est grâce à la Révolution culturelle que ce journal est arrivé presque complet jusqu’à nous. Débuté en 1937 et tenu, sans interruption, jusqu’en juillet 1945, ce document constitue l’une des sources les plus précieuses sur le Mouvement pour la paix. Conscient de la valeur de son contenu, qui atteste de ses liens avec Chongqing, Zhou l’avait déposé dans une banque de Shanghai à la fin de la guerre. Au lendemain de la victoire, il est confisqué, avec des centaines de milliers d’autres archives, par le Bureau des biens des traîtres (nichanchu 逆產處). Lors d’un voyage à Hong Kong, son directeur, Deng Baoguang 鄧葆光 (1908-2003), emporte deux des sept volumes du journal (années 1939 et 1940). Il prête le second au journaliste Chen Binhe 陳彬龢 (1897-1970), ancien directeur du Shenbao 申報 après sa prise de contrôle par les Japonais. Chen l’envoie à Iwai Eiichi en proposant de le lui céder pour 10 000 dollars hongkongais, mais Iwai, dont la maison a été détruite par les bombardements, est alors sans le sous. Il propose en vain à la Section Chine du ministère des Affaires étrangères (Gaimushō Chūgoku-ka 外務省中国課) de se porter acquéreur, avant de retourner le volume à Chen Binhe. Ce dernier trouve finalement à le vendre à un éditeur qui le publie en 1955. Le volume de l’année 1939, quant à lui, disparaît pour toujours ; une perte inestimable tant cette période est déterminante pour la formation du gouvernement collaborateur de Nankin. Les autres volumes sont éparpillés entre Shanghai, Nankin et Pékin. Durant la Révolution culturelle, ils sont réunis pour servir de pièce à conviction contre Liu Shaoqi, accusé d’avoir été en contact avec le gouvernement de Wang Jingwei pendant l’occupation (voir Shao Shijun). En 1980, l’historien Cai Dejin apprend l’existence du journal lors d’un entretien avec Zhou Youhai. Après de longues recherches, il découvre qu’il est conservé par le Archives centrales (zhongyang dang’an zu 中央檔案組), où Mao Zedong puise des informations compromettantes sur les hauts cadres du Parti. Entre-temps, toutefois, le journal est reparti dans le Sud. Cai finit par mettre la main dessus aux archives du Bureau de sûreté publique de Shanghai et aux Archives historiques n°2 de Nankin. En 1986, il en édite une version incomplète ; expurgée notamment de plusieurs entrées de mars 1943, impliquant la direction du PCC, dont Cai reconnaîtra plus tard qu’il avait choisi de les censurer « après réflexion ». En 2003, une nouvelle édition paraît, augmentée des six premiers mois de l’année 1937 et du journal de prison de 1947. Zhou Fohai est, par ailleurs, l’auteur de plusieurs articles autobiographiques, parus dans la revue Gujin 古今 et réunis, en janvier 1943, dans un recueil intitulé Wang yi ji 往矣集 (Le passé n’est plus). Celui-ci rencontre un franc succès à sa sortie et fait rapidement l’objet d’une traduction en japonais.

Sources : KCJJ, p. 1199 ; MRDC, p. 517 ; BDRC, vol. 1, p. 405-409 ; MRZ, vol. 7, p. 315-327 ; Maitron, p. 778-780 ; Zheng Dongmin 1993 ; Marsh 1980 ; Eastman 1972, p. 17 ; Martin 2008, 2009, 2014ab, 2015, 2016 ; WZQS, p. 894-897 ; WKS, p. 318 et passim ; ZR ; SWHB, p. 91-265 ; Zhang Xianyi 1994, p. 53-54 ; Zhou Zhiyou 2010 ; Iwai 1983, p. 141-142 ; Zhou Fohai 1934, p. 7 ; Zhou Fohai 2013.

Pour citer cette biographie : David Serfass, "Zhou Fohai  周佛海 (1897-1948)", Dictionnaire biographique de la Chine occupée, URL : https://bdoc.enpchina.eu/bios/zhou-fohai/, dernière mise à jour le 27 mai 2024. 

Biographical Dictionary of Occupied China

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