Li Shiqun

李士群

19051943

Lieu d'origine

Suichang 遂昌

Province d'origine

Zhejiang 浙江

Figure par excellence des années noires de l’occupation, Li Shiqun est l’incarnation même du régime de Wang Jingwei : rejeton d’une révolution dispersée, il doit sa carrière météorique à son talent pour les intrigues et au soutien de ses maîtres japonais qui ne tardent cependant pas à le trahir.

Originaire de Suichang (Zhejiang), orphelin de père très jeune, Li Shiqun est élevé par sa mère qui cultive la terre pour le nourrir. Après des études à l’École spéciale des beaux-arts (meishu zhuanke xuexiao 美術專科學校) et à l’Université de Shanghai (Shanghai daxue 上海大學), il part étudier à l’Université communiste des travailleurs d’Orient de Moscou. Il rentre en Chine après le début de l’Expédition du Nord en 1926 et adhère au PCC par l’intermédiaire d’un camarade de l’Université de Shanghai. Durant la Terreur blanche, Li se forme au travail clandestin en utilisant son emploi dans une agence de presse comme couverture pour transmettre les messages du parti. Prudent, il rejoint parallèlement la Bande verte (qingbang 青幫).

Arrêté en 1932 par la police politique de la Concession internationale de Shanghai (xunbufang 巡捕房), Li parvient à être libéré plutôt que d’être livré aux autorités nationalistes, grâce à l’appui de l’un des chefs de la Bande verte, Li Yunqing 李雲卿 (1868-1939). Mais il est arrêté par la police politique du GMD peu après et décide de faire défection pour devenir un agent de la Section d’enquête des affaires du Parti du Bureau central d’organisation du GMD  à Shanghai (guomindang zhongyang zuzhibu dangwudiaochake Shanghai gongzuoqu 國民黨中央組織部黨務調查科上海工作區). C’est à cette époque que Li Shiqun fait la connaissance de Ding Mocun, pour lequel il travaille à la revue Shehui xinwen 社會新聞 (Nouvelles de la société), vitrine de la clique CC. Suite à sa participation, l’année suivante, au complot visant son chef Ma Shaowu 馬紹武 (1874-1937), Li est arrêté, torturé et emprisonné pendant dix-huit mois par les autorités nationalistes, tandis que Ding Mocun, lui aussi impliqué, est rapidement libéré grâce à ses relations. Sa femme, Ye Jiqing 葉吉卿 (1907- ?), parvient finalement à convaincre Xu Enceng 徐恩曾 (1896-1985) d’intercéder en sa faveur. Par la suite, Li occupe des postes dépourvus de pouvoir au sein de la Section d’enquête et de l’Association des anciens étudiants en Russie (liu’e tongxuehui 留俄同學會).

Après la prise de Nankin par l’armée japonaise en décembre 1937, Li Shiqun reçoit l’ordre de demeurer comme agent infiltré en zone occupée, aux côtés de Shi Linsen 石林森 et Xia Zhonggao 夏仲高. Il est alors approché par l’espionne Nakamura Kaneko 中村金子, qui travaille pour le compte de Doihara Kenji. C’est à cette époque qu’il fait défection en faveur des Japonais. À l’automne 1938, les services secrets civils du GMD, le Zhongtong 中統, le nomment au poste subalterne de responsable de la cellule des services spéciaux du Bureau spécial du GMD pour la ligne de chemin de fer Zhuzhou-Pingxiang (guomindang zhupingtielu tebiebu tewushi 國民黨株萍鐵路特別部特務室), au Jiangxi. Emportant avec lui l’argent qui lui a été confié, Li se rend à Hong Kong pour entrer en contact avec le consul Nakamura Toyoichi 中村豊一 (1895-1971), frère de Kaneko, qui est alors l’un des principaux émissaires de Tokyo dans les tentatives de négociations secrètes avec Chongqing. Nakamura le présente à Shimizu Tōzō, pour lequel Li fait du renseignement.

De retour à Shanghai, Li recrute pour le compte de l’occupant plusieurs agents nationalistes tels que Tang Huimin 唐惠民, Zhang Zhengfan 章正范 et Liu Tangong 劉坦公. Il s’associe avec Wang Manyun, « disciple » du parrain de la Bande verte Du Yuesheng 杜月笙 (1888-1951), installé à Hong Kong et très bien introduit à Chongqing. Wang lui sauve la vie en l’avertissant d’un projet d’assassinat du Zhongtong à son encontre. Surtout, Li forme un tandem avec Ding Mocun pour démarcher les militaires japonais comme Doihara afin d’organiser des services de sécurité au profit de l’occupant destinés à mettre fin aux assassinats quotidiens visant les collaborateurs. Le 10 février 1939, alors que le projet du Mouvement pour la paix de Wang Jingwei se dessine, le lieutenant-colonel Haruke Yoshitane de l’Agence Doihara reçoit l’ordre de Tokyo d’accorder une aide financière aux deux hommes afin qu’ils montent à Shanghai une agence de renseignement et de protection. À partir de mars, ils reçoivent 30 000 yuans chaque mois ainsi que 500 armes, 50 000 cartouches et 500 kg d’explosif. Cette structure, dont le QG s’installe dans le badland shanghaien au n°76 de la Jessfield Road, n’a pas une finalité uniquement défensive mais aussi offensive, se transformant en une Gestapo chinoise n’hésitant pas à user de la terreur pour étouffer toute opposition.

Bien qu’ils aient tous deux un parcours similaire, Ding et Li présentent un profil très différent. Doté d’un visage austère au regard perçant, le premier à tous les traits du maître espion. À l’inverse, Li est décrit par Jin Xiongbai comme un « jeune homme en pantalons de soie » en raison de sa petite taille, de son visage encore juvénile et de ses manières frivoles. Il en tire un certain pouvoir de séduction, qu’il met à profit pour prendre l’avantage sur Ding Mocun qui, avant-guerre, occupait pourtant une position bien plus élevée que son cadet de deux ans. Li se lie d’une amitié intéressée avec Haruke Yoshitane, qui sera son ange gardien pour les années à venir. Afin de le convaincre de sa loyauté, il va jusqu’à proposer de lui donner son fils en otage. De la même façon, il gagne la sympathie de Wang Jingwei, lorsqu’il le rencontre en mai 1939.

Fort de ces deux appuis, Li Shiqun est en mesure d’assouvir son ambition dévorante en prenant, dans un premier temps, le contrôle de la police politique – notamment le Quartier général des services spéciaux (tewu gongzuo zongzhihuibu 特務工作總指揮部) – aux dépens de Ding Mocun. Alors que ce dernier était pressenti pour devenir ministre de la Police (jingzhengbuzhang 警政部長), Li fait jouer ses relations au sein de l’armée japonaise – consolidées par un voyage à Tokyo fin 1939 – pour l’évincer et obtenir le poste de vice-ministre sous Zhou Fohai, qui lui laisse le portefeuille de ministre le 19 décembre 1940 après sa nomination comme vice-président du Yuan exécutif. Il devient l’un des hommes les plus puissants de zone occupée, étendant son réseau d’agents jusqu’à Qingdao et Wuhan.

Li Shiqun cherche, dans un second temps, à s’émanciper de son patron Zhou Fohai, également issu de la clique CC. L’occasion se présente en 1941, lorsque le régime de Nankin lance la Campagne de pacification rurale (qingxiang gongzuo 清鄉工作) à l’instigation de Haruke. Il est nommé secrétaire général du Comité chargé d’organiser depuis Suzhou la mise en place de zones de pacification dans le Jiangsu, afin d’y renforcer le contrôle du gouvernement central. Li Shiqun se trouve du jour au lendemain à la tête de la plus grosse administration du régime, occupant une position privilégiée dans les luttes de pouvoir. Son influence s’accroît encore lorsqu’il parvient, à la fin de l’année 1941, à remplacer Gao Guanwu comme gouverneur du Jiangsu. Le 31 juillet 1941, Zhou Fohai note dans son journal personnel la mise en garde de Kagesa Sadaaki, selon qui le gouvernement de Nankin est rongé par « deux cancers » : « Li Shiqun et Ren Yuandao. Ren a un pouvoir de nuisance limité, mais Li pose un gros problème. Si nous ne prenons pas des mesures contre lui, nous allons à la catastrophe » (ZR, p. 498-499).

La maîtrise du territoire, divisé en zones étanches, qu’offre la Pacification rurale à Li Shiqun lui permet de s’enrichir en créant l’entreprise Yongxinglong 用興隆, par laquelle doivent passer les marchands qui souhaitent faire circuler des marchandises dans la région. Ce monopole se heurte cependant aux intérêts des hommes d’affaires japonais, qui se faisaient jusque-là payer par les entreprises chinoises pour assurer ces transports de marchandises en leur nom. Suite aux pressions exercées par ces négociants japonais sur l’armée d’occupation, Haruke contraint Li à fermer boutique. Le Comité de pacification rurale n’en reste pas moins une administration cruciale pour le régime, notamment sur le plan fiscal. En 1942, Wang Jingwei se félicite ainsi que les zones de pacification rapportent trente-cinq fois plus au fisc que le reste du pays. En organisant de grandes parades militaires, Li Shiqun s’assure, en outre, de flatter l’ego de Wang qui se plaît à parader en uniforme militaire lors de ses tournées d’inspection (photo ci-dessus).

Dès cette époque, Li rétablit des liens avec Chongqing en épargnant des agents du Juntong 軍統 de Dai Li arrêtés par le n°76, mettant ainsi fin à la lutte meurtrière que se livraient les deux organisations. Soucieux de ne priver son jeu d’aucune carte et nostalgique, peut-être, de son engagement de jeunesse, Li Shiqun renoue également avec le PCC. Par l’intermédiaire de Yuan Shu, il rencontre en 1942 le fameux espion communiste Pan Hannian 潘漢年 (1906-1977), qui a placé une espionne dans son entourage dès 1939 et a reçu de ses supérieurs à Yan’an la mission d’obtenir sa défection. À travers son assistant Hu Junhe 胡均鶴 (1907-1993), Li livre à Pan des renseignements précieux sur la Pacification rurale dans le Nord-Jiangsu. En avril 1943, Li organise une rencontre entre Pan et Wang Jingwei qui, cherchant à convaincre Yan’an de rompre avec Chongqing, évoque un projet de gouvernement fédéral dans lequel le PCC aurait sa place. Pan gardera cet entretien secret jusqu’à ce qu’il en fasse l’aveu à Mao Zedong en 1955, qui, usant de ce prétexte, le fait arrêter et interner dans un camp pendant vingt-deux ans.

Arrivé au faîte de sa puissance, Li voit alors son étoile pâlir. Privé de la protection de Haruke, muté à Pékin en avril 1942, il se met à dos les militaires japonais, ce que ne manquent pas de noter les nombreux ennemis qu’il s’est créés à Nankin. C’est le cas en particulier de Zhou Fohai qui n’a jamais supporté la proximité de Li avec Wang Jingwei et les conseillers japonais. Zhou avait déjà tenté de limiter les pouvoirs de Li en août 1941, lors de la suppression du ministère de la Police, transformé en bureau général de l’Administration policière (jingzheng zongshu 警政總署) au sein du ministère de l’Intérieur (neizhengbu 內政部). À cette occasion, Zhou peut mesurer le pouvoir de nuisance de Li, défendu par Wang. Si Li rassure Zhou quant à sa loyauté, en acceptant sans broncher cette compression administrative, Zhou Fohai note dans son journal que « la peur qu’éprouve M. Wang à son égard et la protection des Japonais sont la cause principale de son arrogance grandissante ». Du reste, Li conserve la tête de la police politique à la tête du Bureau des enquêtes et statistiques (diaocha tongji buzhang 調查統計部長) rattaché au Comité des affaires militaires (junshi weiyuanhui 軍事委員會).

En mai 1943, Jiang Jieshi donne depuis Chongqing l’ordre d’éliminer Li Shiqun. Après avoir reçu ses instructions de Dai Li, Zhou Fohai fusionne, en juin 1943, l’administration de la Pacification rurale dans le Yuan exécutif et place Wang Manyun à sa tête. Fou de rage, Li menace de tuer Zhou devant Haruke, qui comprend qu’il représente désormais un danger pour la stabilité du régime. Bien qu’affaibli, Li Shiqun dirige toujours le n°76 et les nombreux mercenaires à sa solde. Cette puissance lui est fatale. Un rapport préparant son assassinat est présenté à l’Agence de la prune (ume kikan 梅機関), qui confie cette tâche au chef de la section de la police politique de la Kenpeitai, le lieutenant-colonel Okamura Tekizō 岡村適三. Ce dernier invite Li Shiqun chez lui le 6 septembre 1943, sous le prétexte de régler le différend qui oppose Li au vice-chef de la Brigade fiscale (shuijing zongtuan 税警總團), Xiong Jiandong. Craignant, depuis quelque temps d’être empoisonné, Li s’administre systématiquement des injections prophylactiques avant chaque repas avec des responsables japonais et mange le moins possible. Au cours du dîner, Okamura parvient à lui faire ingurgiter un poison qui a la particularité de ne faire effet qu’au bout de 36 heures. Le 9 septembre, Li Shiqun succombe à Suzhou.

Sources : Xu Youchun 2007, p. 448 ; MRZ, vol. 5, p. 166-172 ; MZN, p. 1075 ; Martin 2001 ; Yick 2001 ; ZR, p. 498-499, 500 ; WKS, p. 355 sqq. ; Pan Min 2006, p. 135 ; Wang Manyun 2010, p. 272 ; Liu Shih-ming 2002, p. 49-54 ; Xiao-Planes 2010, p. 130 ; NKJRJ, p. 377. Photo 2 from Wang Jingwei and Lin Baisheng photograph collection, East Asia Library special collections, Stanford University.

Pour citer cette biographie : David Serfass, "Li Shiqun  李士群 (1905-1943)", Dictionnaire biographique de la Chine occupée, URL : https://bdoc.enpchina.eu/bios/li-shiqun/, dernière mise à jour le 4 octobre 2023. 

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