Matsumoto Shigeharu naît de l’union formée par l’industriel Matsumoto Matsuzō 松本枩蔵 (1870-1936) et l’une des filles de l’ancien premier ministre Matsukata Masayoshi 松方正義 (1835-1924). Ses liens avec le fief de Satsuma, dont est issue l’une des principales factions au sommet de l’État de Meiji, sont plus tard renforcés par son mariage avec sa cousine Hanako 松方花子 (1900-1978), fille de Matsukata Kōjirō 松方幸次郎 (1865-1950). Il étudie le droit britannique à l’Université impériale de Tokyo 東京帝大学 entre 1920 et 1923, avant de poursuivre ses études aux États-Unis (Universités de Yale), puis en Europe (Universités de Genève et de Vienne). S’il est fortement influencé par l’évangéliste chrétien Uchimura Kanzō 内村鑑三 (1861-1930), dont il suit les conférences à cette époque, Matsumoto ne se convertit au christianisme qu’à l’âge de 89 ans, peu avant sa mort. De retour dans l’archipel en 1927, il est décidé à devenir journaliste, mais commence par gagner sa vie comme assistant à la faculté de droit de l’Université impériale de Tokyo jusqu’en 1930, puis à l’Université Chūō 中央大学, ainsi qu’à l’Université Hōsei 法政大学 jusqu’en 1932. Son goût pour le journalisme est indissociable de son intérêt pour les affaires internationales qu’il développe lors d’une conférence de l’Organisation internationale du travail à Genève en 1926. En 1929, il fait ses premiers pas comme journaliste international à l’occasion d’une conférence à Kyoto de l’Institute of Pacific Relations (Taiheiyō mondai chōsa-kai 太平洋問題調査会) où il retrouve Nitobe Inazō 新渡戸稲造 (1862-1933) et assiste aux joutes entre Matsuoka Yōsuke 松岡洋右 (1880-1946) et le chef de la délégation chinoise Xu Shuxi 徐淑希 (1892-1982) à propos de la Mandchourie.

En décembre 1932, Matsumoto est nommé chef du bureau shanghaïen de l’Agence de presse Rengō (shinbun rengō-sha 新聞聯合社) qui, après avoir absorbé l’Agence de presse Dentsū (denpō tsūshin-sha 電報通信社) en décembre 1935, forme l’Agence de presse Dōmei (dōmei sūshin-sha 同盟通信社). Cette position fait de lui un acteur-clé de la propagande internationale japonaise que le ministère des Affaires étrangères (gaimushō 外務省) cherche à unifier, entre 1931 et 1935, pour répondre aux conséquences médiatiques et diplomatiques de l’invasion japonaise de la Mandchourie. Si Matsumoto apparaît aujourd’hui comme l’incarnation par excellence du libéral internationaliste dans le Japon de l’entre-deux-guerres, cette image découle sans doute en partie de son rôle dans les relations transpacifiques après-guerre et dans l’autoportrait favorable qu’il donne de lui dans ses mémoires. De fait, son cosmopolitisme ne l’empêche pas, comme nombre de ses compatriotes modérés, de soutenir une “doctrine Monroe asiatique” qui légitime l’hégémonisme nippon dans la région. Ainsi, au lendemain de l’invasion de la Mandchourie, il critique son mentor, l’historien américain Charles A. Beard (1874-1948), après que celui-ci a dénoncé l’importance prise par les militaires dans la vie politique japonaise.

À Shanghai, Matsumoto est l’une des personnes les mieux informées de la ville. Contrairement à beaucoup d’expatriés, notamment japonais, il a de nombreux amis chinois et fréquente la librairie d’Uchiyama Kanzō 内山完造 (1885-1959), célèbre salon qui voient se côtoyer libéraux japonais et intellectuels chinois. Il est, dans le même temps, très bien introduit dans les cercles occidentaux, comme en atteste sa cooptation au sein du très sélect Shanghai Club, dont il est alors le seul membre japonais avec Funatsu Tatsuichirō. Matsumoto est, par ailleurs, amené à se lier avec des membres du Gouvernement nationaliste tels que le jeune diplomate Gao Zongwu, dont il devient proche à l’époque du réchauffement, timide et éphémère, des relations sino-japonaises en 1935-1936. Wang Jingwei, qu’il interviewe pour la première fois le 20 juin 1935, lui laisse une impression profonde. Si la politesse excessive de Wang suscite d’abord chez lui une certaine gêne, il en ressort frappé par la force de conviction de l’ancien bras droit de Sun Yat-sen, qui dit croire encore dans l’entente entre la Chine et le Japon.

Le principal fait d’arme du journaliste Matsumoto est d’avoir publié le scoop de l’Incident de Xi’an au cours duquel Jiang Jieshi est pris en otage par Zhang Xueliang et le PCC pour le forcer à former un nouveau front uni contre le Japon. Le 12 décembre 1936, alors qu’il dîne avec le rédacteur en chef du Dagongbao 大公報 (L’Impartial), Zhang Jiluan 張季鸞 (1888-1941), qui revient tout juste de Xi’an, Matsumoto apprend que Jiang est injoignable. Il contacte alors le secrétaire de Kong Xiangxi, Qiao Fusan 喬輔三, avec lequel il joue régulièrement au tennis. Celui-ci l’informe du contenu d’un télégramme que vient d’envoyer Zhang Xueliang à Kong Xiangxi. Matsumoto s’empresse de câbler plusieurs dépêches à Tokyo. Publiée à la une des principaux quotidiens japonais le lendemain matin, la nouvelle de l’arrestation du généralissime est reprise par les journaux du monde entier. L’information ayant été révélée par une agence de presse japonaise, Staline craint que l’incident n’ait été provoqué par les services secrets nippons dans le but d’accélérer l’entrée en guerre. Alors que la rumeur d’une rencontre entre Wang Jingwei et Adolphe Hitler se répand au même moment, Moscou imagine le pire scénario possible : l’exécution de Jiang Jieshi et la participation d’une Chine dirigée par Wang au Pacte anti-Komintern.

Au début de la guerre sino-japonaise, Matsumoto est l’un des plus actifs avocats japonais d’une désescalade du conflit. Il avertit ainsi Gotō Ryūnosuke 後藤隆之助 (1888-1984), fondateur de l’Association de recherche Shōwa (Shōwa kenkyūkai 昭和研究会) chargée de conseiller le premier ministre Konoe Fumimaro, que la prise de Nankin marquerait un point de non-retour. Le 18 décembre 1937, Matsumoto arrive dans la capitale nationaliste pour couvrir l’entrée des troupes japonaises qui s’accompagne d’exactions contre les civils d’une ampleur inédite, dont il témoignera après-guerre contre les négationnistes. Son rôle dans la naissance du Mouvement pour la paix de Wang Jingwei, qui débouche sur la formation d’un gouvernement collaborateur en mars 1940, débute le 17 janvier 1938. Ce jour-là, Matsumoto est contacté par son ami Nishi Yoshiaki, avec lequel il rencontre à Shanghai Dong Daoning 董道寧 (1902-c.1940). Adjoint de Gao Zongwu au sein du service Asie (yazhousi 亞洲司) du ministère des Affaires étrangères, Dong a fait le voyage depuis Wuhan via Hong Kong pour maintenir le fil ténu des négociations avec le Japon. Cette rencontre intervient au lendemain de l’annonce par Konoe Fumimaro que son gouvernement cessera dorénavant tout contact avec celui de Jiang Jieshi. Les sources se contredisent quant à savoir qui de Matsumoto, Gao ou Dong lui-même initie le voyage secret de ce dernier au Japon entre le 26 février au 10 mars 1938. Afin de préparer l’arrivée de Dong à Tokyo, Matsumoto pense à Kagesa Sadaaki, qu’il a connu à Shanghai avant-guerre et dont l’épouse est une amie d’enfance de sa femme.

Le 5 mars 1938, Matsumoto rencontre Gao Zongwu à Shanghai, où ce dernier est venu pour s’informer de la position du Cabinet Konoe et de la situation de Dong Daoning. Les deux hommes se réunissent avec ce dernier le 16 mars en compagnie d‘Itō Yoshio 伊藤芳男 (1906-1950), ancien représentant officieux du Manzhouguo à Shanghai chargé par Nishi d’escorter Dong durant son séjour dans l’archipel. Leur discussion sur les possibles termes d’un accord sino-japonais se poursuit à Hong Kong le 26 mars, avant que Gao ne retourne à Wuhan prendre ses ordres. Matsumoto se rend de nouveau à Hong Kong le 17 juin 1938 à la demande de Gao qui souhaite connaître son avis sur les termes d’une possible négociation avant de partir à son tour pour Tokyo. Matsumoto lui dit craindre que le retrait des troupes japonaises exigé par la partie chinoise ne rende toute négociation impossible, à moins que le Gouvernement nationaliste n’accepte de changer de dirigeant. Il suggère que Wang Jingwei serait un interlocuteur plus acceptable que Jiang Jieshi. Gao juge indispensable que Jiang reste à la tête du régime car il est le garant de son unité. Les deux hommes s’entendent finalement pour une solution alternative : c’est Wang qui démissionnerait de son poste de vice-président pour prendre la tête d’un mouvement en faveur de la paix.

Matsumoto accompagne Gao à Tokyo où, début juillet 1938, il présente leur plan à Kagesa Sadaaki, Imai Takeo et Inukai Ken. Il demande également conseil au président de la Dōmei, Iwanaga Yūkichi 岩永裕吉 (1883-1939), ancien camarade de classe de Konoe, qui le rassure quant à la volonté du premier ministre de revenir sur sa déclaration du 16 janvier, tout en se montrant pessimiste sur l’accueil par la partie japonaise du retrait des troupes. Gao Zongwu ayant été hospitalisé à son retour en Chine, il se fait remplacer par Mei Siping dans ses discussions avec Matsumoto. Les deux hommes se rencontrent à Hong Kong entre le 29 août et le 2 septembre 1938 avant de transmettre le fruit de leurs discussions à Zhou Fohai et Wang Jingwei pour le premier et à Imai Takeo et Kagesa Sadaaki pour le second. Chaque partie formalise une proposition qui sert de base à la réunion du Chongguangtang 重光堂 organisée du 2 au 20 novembre 1938 dans le quartier japonais de Shanghai. Hospitalisé en septembre pour une fièvre typhoïde, Matsumoto ne participe pas aux négociations qui portent sur la défection de Wang Jingwei et le lancement de son Mouvement pour la paix. Tenu au courant de la teneur de l’accord signé, il est heureux d’apprendre que celui-ci contient la promesse d’un retrait partiel des troupes japonaises dans les deux ans – un des principaux points abordés lors de ses pourparlers avec Mei Siping à la fin de l’été. Matsumoto vit donc comme une trahison l’escamotage de cette clause fondamentale pour la légitimité du futur Mouvement pour la paix dans la déclaration radiodiffusée de Konoe le 22 décembre 1938. En dépit de cette déception, il conserve son amitié pour Konoe jusqu’à la fin de sa vie.

Très affaibli par la maladie, Matsumoto passe la première moitié de l’année 1939 en convalescence à Hakone et Karuizawa. Le 1er octobre, il prend ses fonctions au siège de la Dōmei où l’a nommé Iwanaga à la veille de sa mort. Après le retour aux affaires de Konoe en juillet 1940, Matsumoto se voit proposer par le ministre des Affaires étrangères Matsuoka Yōsuke le poste d’ambassadeur aux États-Unis. Il refuse au motif qu’il a promis à Iwanaga de prendre soin de la Dōmei. Matsumoto continue à conseiller Konoe dans le cadre de l’Association du petit-déjeuner (asameshi-kai 朝飯会), un think tank informel en partie issu de l’Association de recherche Shōwa qui se réunit plusieurs fois par mois et compte notamment dans ses rangs Inukai Ken. Sans le savoir, Matsumoto collabore ainsi de près avec le réseau monté par l’espion soviétique Richard Sorge (1895-1944), dont le démantèlement en octobre 1941 conduit à l’exécution d’Ozaki Hotsumi 尾崎秀実 (1901-1944) et vaut de graves ennuis à Saionji Kinkazu, petit-fils de Saionji Kinmochi 西園寺 公望 (1849-1940) et, dans une moindre mesure, à Inukai Ken ; tous trois membres de l’Association du petit-déjeuner.

Le 12 juillet 1945, Matsumoto reçoit la visite de l’ancien premier ministre Konoe à qui l’empereur à demandé, deux jours plus tôt, de préparer la fin de la guerre en contactant Staline dans l’espoir que l’Union soviétique joue les médiateurs avec les autres puissances alliées. Konoe tente de convaincre Matsumoto de partir avec lui pour Moscou, persuadé que ses liens avec l’ambassadeur Sir Archibald Clark Kerr (1882-1951), qu’il a fréquenté à Shanghai en 1938, faciliteront l’implication de la Grande-Bretagne. L’espoir d’une paix négociée est toutefois rapidement douché par la Conférence de Potsdam (17 juillet-2 août 1945) à laquelle prend part Staline. La reddition du Japon le 2 septembre et l’occupation de l’archipel sont rapidement suivies d’une épuration de grande ampleur. Conscient que la Dōmei risque d’être inquiétée, Matsumoto décide de fermer l’agence le 31 octobre 1945. Le 1er décembre, il lance avec ses employés le journal Minpō 民報 (Journal du peuple), dont le titre renvoie à l’organe de presse de la Ligue jurée de Sun Yat-sen. Dans son premier éditorial intitulé “Notre mission”, Matsumoto appelle au redressement du Japon par la démocratie. Le 8 décembre, dans un éditorial à propos du quatrième anniversaire de l’attaque de Pearl Harbor, il n’hésite pas à pointer la responsabilité de l’empereur, sans pour autant réclamer l’abolition de l’institution impériale à la manière des Communistes japonais. Matsumoto et Ushiba Tomohiko passent la nuit du 15 décembre 1945 chez Konoe, qui doit être arrêté le lendemain par les autorités d’occupation, craignant qu’il ne supporte pas cette humiliation. Ils découvrent son corps sans vie au matin. Matsumoto est, à son tour, visé pour son rôle au sein de la Dōmei, le contraignant à démissionner de la direction du Minpō le 31 mars 1947 et à cesser ses activités de journaliste.

Loin d’en tenir rigueur à l’occupant américain, Matsumoto participe la même année à la mise en place de la Japanese Association for American Studies (Amerika gakkai アメリカ学会) avec Takagi Yasaka 高木八尺 (1889-1984), dont il avait été l’assistant à l’Université impériale de Tokyo. Avec le soutien financier de John D. Rockefeller III (1906-1978), qu’il avait rencontré en 1929 à la conférence de l’Institute of Pacific Relations, Matsumoto aide Kabayama Aisuke 樺山愛輔 (1865-1953) à fonder l’International House of Japan (kokusai bunka kaikan 国際文化会館). Partie prenante de la politique d’endiguement du communisme, cette institution est conçue pour renforcer le lien des intellectuels japonais avec le bloc occidental, alors que beaucoup d’entre eux sont rebutés par la volte-face de l’occupant américain qui réhabilite la droite japonaise dans le contexte de la Guerre de Corée. Elle joue plus largement un rôle important dans la réinsertion du Japon au sein de la communauté internationale en recevant des conférenciers prestigieux tels que Jawaharlal Nehru (1889-1964) ou encore Henry Kissinger (1923-). Principal dirigeant de la “I-House” jusqu’à la fin de sa vie, Matsumoto devient une figure incontournable de la diplomatie culturelle japonaise, tout en déclinant les postes d’ambassadeur à Londres, Washington et à l’ONU qui lui sont proposés. Il œuvre en particulier au développement des études japonaises aux États-Unis, entretenant des relations privilégiées avec le japonologue et ambassadeur Edwin O. Reischauer (1910-1990), dont l’épouse Haru est l’une de ses cousines. Signe de l’importance qu’a eue son expérience en Chine dans sa longue carrière, Matsumoto publie en 1974-1975 des mémoires intitulés Shanhai jidai : jānarisuto no kaisō 上海時代 : ジャーナリストの回想 (Mes années à Shanghai : Mémoires d’un journaliste) qui portent sur la période 1932-1938. Il les complète en 1986-1987 avec Konoe jidai : jānarisuto no kaisō 近衛時代 : ジャーナリストの回想 (Mes années Konoe) dans lequel il revient sur la période 1938-1945, et notamment sur la genèse du gouvernement collaborateur de Wang Jingwei. Témoin privilégié de son siècle, Matsumoto Shigeharu s’éteint en janvier 1989, trois jours après l’empereur Hirohito.

Sources : NKJRJ, p. 485 ; Wikipedia ; Kamai 2012 ; Matsumoto 1974-1975, vol. 1 p. 135, vol. 2, p. 16-20 ; Matsumoto 1986-1987 ; Kato 2013, p. 129-130 ; Akami 2013 ; H-Diplo Roundtable XXIV-9 ; Itoh 2016, p. 147, 154 ; Shao Minghuang 1999, p. 131 ; Boyle 1972, p. 141, 177-178 ; Bunker 1972, p. 75 ; Auslin 2011, p. 197-203, 233 ; Huffman 2013, p. 142.

Militaire d’ethnie Hui originaire de Qingyuan (Zhili, act. Hebei), formé à l’Académie militaire de Tianjin (Tianjin wubei xuetang 天津武備學堂), Ma Liang intègre l’Armée Beiyang (Beiyang lujun 北洋陸軍). Au début de la République, il se voit confier divers commandements dans sa province d’origine et réprime les manifestations patriotiques en mai 1919. Considéré comme un protégé de Duan Qirui, il prend part en 1920 à la guerre entre les cliques du Zhili et de l’Anhui (zhiwan zhanzheng 直皖戰爭) dans les troupes gouvernementales. Après la défaite de la clique de l’Anhui, Ma est limogé. À partir de 1925, il occupe des postes de conseiller militaire pour le gouvernement de Pékin. Lors de la brève occupation de Jinan par les troupes japonaises, à la suite de l’incident provoqué par l’arrivée des troupes de l’Expédition du Nord dans la capitale du Shandong en mai 1928, Ma Liang est choisi pour diriger un Comité de maintien de l’ordre (zhi’an weichihui 治安維持會). Il s’efforce de convaincre les autorités nippones d’évacuer la ville au profit des autorités nationalistes. À partir de 1933, il sert le Gouvernement nationaliste comme conseiller militaire. En novembre 1934, Ma Liang obtient des autorités de Nankin l’autorisation pour former l’Association générale des musulmans de Chine (Zhonghua huijiao zonghui 中華回教總會) qui établit son siège dans la capitale et des branches dans chaque provinces. En janvier 1936, il est élevé au grade de général de division (zhongjiang 中將).

Lorsque les troupes japonaises s’emparent de principales villes du Shandong en janvier 1928, Ma Liang accepte de collaborer avec l’occupant en prenant la tête du Comité de maintien de l’ordre de Jinan (Jinan zhi’an weichihui 濟南治安維持會) établi le 5 janvier à l’initiative de Doihara Kenji et de Tada Hayao 多田駿 (1882-1948). Sa nomination provoque une certaine confusion dans la presse japonaise et occidentale, qui le confond un temps avec son homonyme, le prêtre jésuite Ma Liang 馬良 (1840-1939). Outre ses liens avec la classe politique des années 1920, Ma constitue un atout pour les Japonais en raison de sa confession musulmane. Afin de rallier les musulmans du Shandong, les autorités d’occupation leur accordent des privilèges et diffusent une propagande les présentant en alliés. Cette politique, qui entraîne des représailles contre la communauté Hui, est dénoncée par les principaux représentants de la communauté musulmane. Suite au passage de la province sous l’autorité du Gouvernement provisoire (linshi zhengfu 臨時政府), Ma est nommé gouverneur du Shandong (Shandongsheng gongshuzhang 山東省公署長) le 5 mars 1938. En visite à Pékin le 17 mars pour présenter un rapport sur la situation dans la péninsule, il se plaint en conférence de presse que les 300 000 yuans accordés par le Gouvernement provisoire afin de réparer les digues du Shandong sont totalement insuffisants pour faire face aux dommages provoqués par les combats qui continuent du reste à faire rage.

Le chaos qui règne est tel, que la presse annonce à tort, le 12 avril, la prise de Jinan par les forces de la résistance et l’exécution de Ma Liang à l’issue d’un procès expéditif. La fausse nouvelle provient semble-t-il d’un communiqué des troupes nationalistes. Il faut attendre le 9 avril pour que Ma, bien vivant, soit officiellement installé comme gouverneur provincial. Une fois n’est pas coutume dans un État d’occupation largement dominé par les militaires, le principal “conseiller” (komon 顧問) de Ma Liang est le diplomate Nishida Kōichi 西田畊一 (1885-?), ancien consul-général à Jinan ayant déjà exercé comme conseiller pour le Gouvernement autonome anticommuniste du Hebei oriental (Jidong fangong zizhi zhengfu 冀東反共自治政府) de Yin Rugeng. Le 25 janvier 1939, Ma Liang présente sa démission au chef de l’exécutif de Pékin, Wang Kemin. Il invoque son grand âge pour se retirer à Pékin et recommande son chef du Bureau des finances publiques Tang Yangdu pour lui succéder. C’est du moins ainsi que la chose est présentée à la presse, même si le bruit court qu’il a été démis de ses fonctions au profit d’un administrateur plus compétent. Après la fondation du gouvernement de Wang Jingwei en mars 1940, il obtient une sinécure comme membre du Conseil des affaires politiques de Chine du Nord (Huabei zhengwu weiyuanhui 華北政務委員會).

Ma Liang est par ailleurs connu pour avoir contribué à institutionnaliser le wushu 武術, dont il est un maître renommé, comme discipline nationale sur le modèle des arts martiaux japonais. Il conçoit une méthode d’enseignement moderne alors qu’il est instructeur de boxe et de lutte à l’Académie militaire du Shanxi en 1900-1901. En 1911, il publie quatre manuels (lutte, boxe, bâton et épée) dans lesquels il fait la promotion des “Nouveaux arts martiaux chinois” (Zhonghua xin wushu 中華新武術). En 1917, il fonde un centre d’entraînement à Jinan, duquel 730 étudiants sont déjà sortis diplômés en 1925. Cette promotion des arts martiaux est notamment critiquée par Chen Duxiu, qui voit dans l’enseignement de Ma Liang un retour à l'”esprit des Boxeurs de 1900″, apparu dans le Shandong, synonyme de chaos et d’anti-occidentalisme. Arrêté pour trahison après-guerre, Ma décède en détention.

Sources : MRDC, p. 669 ; SSY, p. 176 ; Qi Ren 1995 ; MZN, p. 1125 ; Ma 1993 ; Fu Tongxian 1996, p. 207 ; Martin 2009 ; The China Press, 29/05/1928, 17/02/1933, 06/03/1938, 12/04/1938, 04/06/1938 ; The China Weekly Review, 25/08/1934, 12/03/1938, 16/04/1938, 28/01/1939, 11/02/1939, 29/04/1939 ; South China Morning Post, 08/03/1938, 19/03/1938 ; Bodde 1946, p. 432 ; AS, 24/06/1936, 21/04/1938 ; Morris 1998, p. 434, 446, 452.

Diplômé de l’École d’officiers de l’armée de terre (rikugun shikan gakkō 陸軍士官学校) en 1910, puis de l’École supérieure de guerre (rikugun daigakkō 陸軍大学校) en 1919, Matsui Takurō participe à l’Expédition de Sibérie l’année suivante avant d’être nommé en 1920 à la Section Chine (Shina-ka 支那課) de l’état-major général de l’Armée de terre (sanbōhonbu 参謀本部). Il sert ensuite sur le continent, notamment dans l’Armée du Guandong (Kantō-gun 関東軍) en 1921, puis dans l’Armée expéditionnaire de Vladivostok (Urajio hakengun 浦塩派遣軍) en 1922. Après un nouveau passage à l’état-major général et une courte mission en Europe entre février et août 1930, il travaille pour le Service de presse du ministère de l’Armée (rikugunshō shinbunhan 陸軍省新聞班), avant de retrouver l’Armée du Guandong en septembre 1931, au moment de l’invasion de la Mandchourie. En décembre 1936, il prend la tête de l’agence des services spéciaux (tokumu kikan 特務機関) de Beiping 北平 (Pékin).

Dans les jours qui suivent l’Incident du 7 juillet 1937, Matsui est le principal représentant japonais lors de la signature des différents accords passés avec les autorités chinoises locales, dont le rejet par Nankin débouche sur un conflit à l’échelle du pays. Il dirige à partir de septembre 1937 les services spéciaux à Zhangjiakou 張家口 (Hebei), accédant au grade de général de brigade (shōshō 少将), avant d’être nommé en août 1939 conseiller militaire suprême de l’Armée du Manzhouguo (Manshūkokugun saikō gunji komon 満州国軍最高軍事顧問). Matsui est promu général de division (chūshō 中将) un an plus tard et affecté au commandement de la 5e division d’infanterie (dai-go shidan 第5師団) qui prend part à la Bataille de Malaisie puis à la prise de Singapour entre décembre 1941 et février 1942.

Muté au sein de l’Armée expéditionnaire de Chine (Shina hakengun 支那派遣軍), Matsui exerce la charge de conseiller militaire suprême auprès du gouvernement de Wang Jingwei de mai 1942 à mars 1943. Il a la lourde tâche de succéder à Kagesa Sadaaki dans une période de transition pour le régime de Nankin qui, deux ans après sa fondation, peine à maintenir la fiction du “retour à la capitale” (huandu 還都) censé faire de lui le prolongement légitime du Gouvernement national d’avant-guerre. Du point de vue japonais, l’espoir placé dans le “nouveau gouvernement central” pour sortir du bourbier chinois apparaît d’autant plus lointain que les premiers revers dans le Pacifique à l’été 1942 obligent Tokyo à repenser sa politique chinoise. C’est dans ce contexte qu’en juillet 1942, Matsui fait pression sur Wang Jingwei pour que le “renforcement” (qianghua 強化) du gouvernement de Nankin espéré par celui-ci – dans le sens d’une plus grande marge de manœuvre politique et financière, s’accompagne d’une rationalisation de l’administration, autrement dit le dégraissage d’un organigramme enflé de sinécures distribuées pour acheter le soutien des différentes factions en présence.

Après avoir laissé son poste de conseiller militaire suprême à Shibayama Kenshirō, Matsui demeure à Nankin comme chef d’état-major de l’Armée expéditionnaire de Chine (sōsanbōchō 総参謀長) ; mutation dont Zhou Fohai se félicite car elle devrait, estime-t-il, faciliter les relations avec les autorités militaires. Matsui n’en continue pas moins à exercer son ingérence dans les affaires du gouvernement de Nankin, alors même qu’il n’est plus conseiller suprême et en dépit de la “Nouvelle politique” censée respecter l’autonomie des collaborateurs. Le 5 mars 1944, il réclame ainsi à Zhou Fohai la peine capitale pour Hou Dachun et Hu Zheng, tous deux impliqués dans le scandale du ministère des Vivres. Il explique à Zhou que son intention première avait été de confier leur jugement à la partie chinoise, mais que la chose est rendue difficile par l’hospitalisation récente de Wang Jingwei au Japon. En outre, l’implication de dirigeants comme Gu Baoheng et Zhou Naiwen risque, selon lui, de « créer des problèmes politiques », en raison de leurs relations haut placées à Nankin. Il exige, par conséquent, que le procès soit confié à un tribunal militaire japonais. Bien qu’elle fasse « un peu perdre la face au gouvernement », cette solution présente, selon Matsui, l’avantage de régler rapidement l’affaire. Soucieux de maintenir les apparences d’une justice chinoise souveraine, Zhou Fohai parvient finalement à trouver un compromis avec Matsui en organisant un tribunal spécial qui condamne à mort Hou et Hu.

Si Matsui continue donc de peser sur le gouvernement collaborateur, la même chose n’est pas vraie dans l’armée japonaise. Le 2 mars 1945, Zhou se plaint en effet que son “vieil ami” Matsui ne lui soit pas d’une grande aide dans sa gestion de Shanghai en vue de la sortie de guerre, faute de contrôler ses subordonnés hostiles à toute initiative des collaborateurs chinois. Amer, Zhou en tire le constat que, au sein de l’appareil d’occupation, “personne n’est capable d’apporter son aide, mais n’importe qui est en mesure de mettre son veto. Les difficultés que nous rencontrons au gouvernement viennent principalement de là“. En février 1945, Matsui prend le commandement de la 13e armée (dai-jū-san gun 第13軍) stationnée à Shanghai. Il est démobilisé en juillet 1946. En dépit de ses états de services en Malaisie et à Singapour, où de nombreuses exactions ont été commises sous son commandement, Matsui n’est pas inquiété après-guerre.

Sources : NJDJ ; NRSJ, p. 147 ; Wikipedia ; Zhonggong zhongyang dangxiao… 1986, p. 26 sqq. ; AH 118-010100-0039-043 ; ZR, p. 720, 861-862, 991.

Né à Wuxi (Jiangsu), fils d’un prêtre taoïste, Miao Bin sort diplômé en 1922 du département d’ingénierie électrique de l’Université Nanyang (nanyang daxue 南洋大學), avant de débuter sa carrière dans l’administration ferroviaire. En 1924, il rejoint Canton et adhère au GMD. Il devient instructeur à l’Académie militaire de Huangpu (Huangpu lujun junguan xuexiao 黃埔陸軍軍官學校), puis occupe de hautes fonctions dans le Jiangsu à l’issue de l’Expédition du Nord. Révoqué pour corruption en 1931, Miao séjourne au Japon. À son retour il publie un ouvrage intitulé Wudelun 武德論 (La morale martiale), dans lequel il exalte une “voie du guerrier” (bushidō 武士道) chinoise. À la même époque, son épouse meurt à la suite d’une chute. Il se remarie et retourne dans sa ville natale où il dirige les minoteries de l’oncle de sa nouvelle femme, le célèbre industriel Rong Zongjing 榮宗敬 (1873-1938).

Miao fait son retour en politique en 1937 à la faveur de l’occupation japonaise, au sein du Gouvernement provisoire (linshi zhengfu 臨時zhengfu) de Pékin. Il met en place la Xinminhui 新民會, une organisation de masse anti-GMD qui lui assure un certain poids au sein de l’État d’occupation. À la création du gouvernement de Nankin en 1940, il est nommé au Comité pour la mise en place du gouvernement constitutionnel (xianzheng shishi weiyuanhui 憲政實施委員會) aux côtés de Wu Kaisheng. Il intègre alors la direction du GMD « orthodoxe » et n’hésite pas à faire des appels du pied au groupe de Wang Jingwei. En juin 1940, il publie ainsi un article soulignant la compatibilité de la doctrine de Sun Yat-sen avec celle de la Xinminhui, qui contredit ses prises de position anti-GMD au début de la guerre. Désireux d’étendre son autorité sur la Chine du Nord, le groupe de Wang Jingwei décide, le 27 juillet 1940, de lui verser secrètement de fortes sommes d’argent tous les mois afin qu’il favorise l’absorption de la Xinminhui par le GMD. L’échec de ce plan, qui suscite la colère des militaires japonais à Pékin, conduit Miao à démissionner de son poste de vice-président de la Xinminhui, le 13 décembre 1940.

À la même époque, Miao représente Zhou Fohai lors de négociations avec des généraux nationalistes à Xuzhou. En février 1941, elles aboutissent à la défection de Li Changjiang 李長江 (1890-1956), accompagné de 20 000 hommes. En guise de récompense, Miao obtient la vice-présidence du Yuan législatif (lifayuan 立法院). Dans les mois qui suivent, il établit des contacts avec les agents du chef des services secrets militaires de Chongqing, Dai Li 戴笠 (1897-1946). La méfiance qu’il inspire à Wang Jingwei explique peut-être que, le 23 juillet 1942, il soit révoqué de son poste au Yuan législatif. La décision est tenue secrète, par crainte que la propagande de Chongqing ne s’empare de l’affaire. La disgrâce de Miao prend la forme d’une nomination au poste de vice-président du Yuan d’examen (kaoshiyuan 考試院). Le 16 novembre 1944, Miao rend visite à Zhou Fohai pour lui dire que Jiang Jieshi veut éviter que les armées japonaises et américaines ne livrent bataille sur le sol chinois. Miao prétend être en mesure de représenter Chongqing dans des négociations avec le Japon. Zhou note dans son Journal : « Quel imbécile présomptueux ! Je ne veux plus discuter avec lui ». Début 1945, Miao a plus de succès à Tokyo, où le premier ministre japonais Koiso Kuniaki 小磯國昭 (1880-1950) croit pouvoir mettre un terme à la guerre par son intermédiaire. Bien mal lui en prend : ce projet se transforme presque aussitôt en un fiasco qui coûte son poste à Koiso.

Si ses liens avec Dai Li permettent, dans un premier temps, à Miao Bin d’être épargné par l’épuration qui suit la capitulation japonaise, il est arrêté en avril 1946, peu après la mort du maître-espion. Selon Li Shengwu, l’épouse de Miao est directement responsable du raidissement des autorités nationalistes vis-à-vis des “traîtres”. Cherchant à faire libérer son mari, elle publie dans la presse des documents sur sa visite à Tokyo au printemps 1945 pour jouer les intermédiaires avec Chongqing. Ces révélations plongent le Gouvernement nationaliste dans le plus grand embarras non seulement vis-à-vis de l’opinion chinoise, mais aussi des Américains, car ces contacts sont susceptibles de constituer une violation de l’interdiction qu’ont les pays Alliés d’entamer des pourparlers unilatéraux avec le Japon. De fait, Miao Bin est le premier dirigeant du gouvernement collaborateur de Nankin à être condamné à mort, le 8 avril 1946, puis à être fusillé le 21 mai. 

Sources : Wakeman 2003, p. 409 ; Wu Wenliang 1989 ; BDRC, vol. 3, p. 36-37 ; AH 118-010100-0039-042 ; AH 118-010100-0035-061 ; ZR, p. 328, 432, 950 ; ADF 503 ; Tōyō kyōkai chōsabu 1940, p. 80 ; Boyle 1972, p. 332.

Natif de Yongjia (Zhejiang), fils d’un avocat réputé, Mei Siping est un étudiant brillant. Diplômé en sciences politiques de l’Université de Pékin, il travaille comme éditeur aux Presses commerciales de Shanghai (Shanghai shangwu yinshuguan 上海商務印書館), avant d’entrer au gouvernement où il devient un jeune cadre de la clique CC, tout en enseignant dans plusieurs universités. Bien qu’il occupe des postes subalternes, il est remarqué par Jiang Jieshi. Magistrat du district de Jiangning 江寧 (Jiangsu), il y dirige la mise en place d’une zone expérimentale de gouvernement autonome censée servir de modèle à la politique de modernisation des campagnes du GMD.

Au début de la guerre, alors qu’il loge chez son ami Zhou Fohai, Mei fait partie de ce que Hu Shi appelle le « club du ton bas » (didiao julebu 低調俱樂部) ; un salon de dirigeants nationalistes inquiets des conséquences de la guerre de résistance, dont plusieurs habitués suivront Wang Jingwei dans la collaboration. Envoyé par le Comité des affaires militaires (junshi weiyuanhui 軍事委員會) à Hong Kong, il dirige avec Lin Baisheng l’Association de recherche en art et littérature (yiwen yanjiuhui 藝文研究會) qui sert de couverture à la propagande anticommuniste dirigée depuis Hankou par Zhou Fohai et Tao Xisheng, eux-mêmes chapeautés par Wang Jingwei.

C’est dans le cadre de ces activités qu’il participe en 1938 aux premiers contacts avec des émissaires japonais au côté de Gao Zongwu. Contraint de soigner sa tuberculose au retour de son voyage secret au Japon en juillet, ce dernier est remplacé par Mei dans les discussions avec les Japonais, qui rechignent à traiter avec un homme qu’ils ne connaissent pas et qui ne parle pas leur langue. Rapidement, toutefois, Imai Takeo et Kagesa Sadaaki développent une véritable admiration pour Mei, alors même que leur méfiance à l’égard de Gao va croissant. Fin octobre, Mei rapporte à Chongqing le projet d’accord avec le Japon. Après avoir reçu le feu vert de Zhou Fohai et, semble-t-il, de Wang Jingwei, Mei prend part avec Gao, en novembre, aux négociations du Chongguangtang à Shanghai, à l’issue desquelles un accord organisant la défection de Wang est signé. Il repart pour faire son rapport à Zhou et Wang le 26 novembre.

Après la défection de ce dernier, Mei assiste Lin Baisheng à Hong Kong avant de participer aux préparatifs du futur régime à Shanghai dans la seconde moitié de l’année 1939. Au sein du groupe de Wang Jingwei, il compte parmi les anciens de la clique CC, réunis autour de Zhou Fohai, qui ne tardent pas à s’émanciper et à rivaliser entre eux. S’appuyant sur sa propre faction composée de Shen Erqiao, Wang Minzhong 王敏中 et Cai Pei, Mei bâtit son pouvoir personnel depuis son poste de ministre de l’Industrie et du commerce (gongshangbu buzhang 工商部部長). Il occupe également brièvement, en 1941, le poste de gouverneur du Zhejiang, avant de le laisser en août 1941 à Fu Shiyue, originaire de la même région du Zhejiang que lui.

Dans une longue lettre envoyée à Wang Jingwei en novembre 1941, Mei se plaint des attaques menées contre lui par Ding Mocun et menace de démissionner. Ses rapports avec Wang sont distants même si ce dernier apprécie ses talents de bureaucrate-né et son sens de la répartie. Un jour qu’il l’interroge après que Li Shiqun l’a calomnié, Mei répond à Wang en citant l’une de ses propres formules ce qui lui permet de l’emporter. Une autre affaire plus embarrassante vient cependant entamer le crédit de Mei. Une certaine Mlle Yang, traductrice du japonais au ministère de l’Intérieur et future épouse de Zhou Longxiang, avec qui Mei entretient alors une liaison, écrit une lettre à Wang Jingwei dans laquelle elle menace de porter plainte pour viol contre Mei. Très pointilleux sur les mœurs, Wang est pris d’une grande colère mais décide d’étouffer le scandale en demandant à Zhou Fohai de lui verser 40 000 yuans tirés des fonds publics. Dès lors, Mei se voit affubler du sobriquet de Xiangsheng gongsi du nom d’une société de taxis bien connue dont le numéro de téléphone est 40000.

L’opposition entre l’entourage de Wang et Mei Siping se cristallise autour du contrôle des revenus du trafic d’opium. Le monopole de ce trafic est contrôlé par la Société de bienfaisance Hongji (hongji shantang 宏濟善堂) créée par le Kōa-in 興亜院 en 1939. Celle-ci verse notamment plusieurs millions de yuans chaque mois à Mei Siping. Ce monopole est remis en cause fin 1943 par Chen Gongbo et Lin Baisheng qui font pression sur les Japonais en mobilisant la jeunesse. En février 1944, la Société Hongji est supprimée et son activité transférée à un Bureau général d’interdiction de l’opium (jinyan zongju 禁煙總局) rattaché au ministère de l’Intérieur (neizhengbu 內政部) que dirige Mei Siping depuis septembre 1943. Une bataille rangée débute alors au sein du ministère entre Mei et son vice-ministre Yuan Yuquan pour le contrôle du Bureau. Proche de Chen Gongbo, désormais numéro un du régime, Yuan dénonce les agissements de Mei. Chen finit par trancher en transférant les compétences du Bureau sous l’autorité du Comité des affaires militaires (junshi weiyuanhui 軍事委員會) en novembre 1944, privant ainsi Mei Siping de tout pouvoir en la matière.

Arrêté par le Juntong 軍統 en septembre 1945, Mei est condamné à mort en mai 1946 et fusillé à Nankin le 14 septembre de la même année. L’un de ses fils, Mei Shaoguang 梅紹光, s’exile au Japon sous le pseudonyme de Huang Shaoguang 黃紹光. Réduit à la misère, il se suicide dans le dortoir du YMCA de Yokohama où il séjournait.

Sources : Zhou Hong 1993 ; Merkel-Hess 2015, p. 120 ; Shao Minghuang 1993 ; Boyle 1972, p. 381 ; Hu Lancheng 2009, p. 216 ; WKS, p. 149, 313 ; AH 118-010100-0025-084 ; Brook 2000 ; SWHB, p. 388-467 ; Iwai 1983, p. 281.

Originaire de Cixi, près de Ningbo (Zhejiang), né dans la concession française de Shanghai, Mu Shiying est le fils d’un banquier mort de dépression après avoir connu la ruine. Il étudie la littérature occidentale à l’Université Guanghua (guanghua daxue 光華大學) de Shanghai. Après s’être essayé au conte chevaleresque marxiste, Mu écrit sur son milieu de dandy shanghaien. Sa nouvelle la plus célèbre, « Shanghai de hubuwu 上海的狐步舞 (Le fox-trot de Shanghai) », est une déambulation entêtante dans les night-clubs et les allées obscures d’un Shanghai décrit comme un « paradis construit sur l’enfer ». Immédiatement reconnu pour son style novateur, Mu s’impose comme le représentant le plus talentueux de l’« école néo-sensationniste » (xin ganjue pai 新感覺派), importée du Japon par son ami Liu Na’ou 劉吶鷗 (1905-1940).

À la suite de Liu, Mu est influencé par Paul Morand (1888-1976) et Yokomitsu Riichi 横光利一 (1898-1947). Il entretient une amitié avec ce dernier, que son modernisme littéraire conduira à se faire le héraut de l’impérialisme nippon. La prédilection de Mu Shiying pour la bourgeoisie hédoniste lui vaut le mépris des membres de la Ligue des écrivains de gauche (Zhongguo zuoyi zuojia lianmeng 中國左翼作家聯盟) comme Lu Xun ou Qu Qiubai 瞿秋白 (1899-1935), et les critiques d’écrivains conservateurs comme Shen Congwen 沈從文 (1902-1988). Son cas s’aggrave aux yeux des premiers lorsqu’il devient, en 1934, éditeur du supplément littéraire du Chenbao 晨報 (Le Matin), dirigé par Pan Gongzhan 潘公展 (1895-1975), chef du bureau de l’Éducation de Shanghai et cadre de la clique CC. Passionné de cinéma, Mu défend, aux côtés de Liu Na’ou, les films de divertissement (ruanxing dianying 軟性電影) contre les intellectuels de gauche. En avril 1936, il part pour Hong Kong à la suite de son épouse.

Surpris par la guerre, il reste dans la colonie britannique et commence à travailler pour la revue Shijie zhanwang 世界展望 (Perspectives mondiales), début 1938. Celle-ci est contrôlée par la Société de rédaction et de traduction internationale (guoji bianyi she 國際編譯社) dirigée par Lin Baisheng, dans le cadre de l’Association de recherche en art et littérature (yiwen yanjiuhui 藝文研究會), qui sert de matrice au Mouvement pour la paix de Wang Jingwei. Ainsi, Mu devient proche de Lin et de Hu Lancheng et suit le groupe de Wang Jingwei à Shanghai, où il devient une figure importante de la scène culturelle pro-japonaise. Il accompagne notamment une délégation de l’industrie cinématographique au Japon. Mu écrit pour les organes de la propagande, tels que le Zhonghua ribao 中華日報, dans lequel il signe ses articles sous le pseudonyme Longqi 龍七. À la fondation du régime de Wang Jingwei en mars 1940, Mu est nommé à la tête du bureau des Nouvelles (xinwen xuanchuan chu 新聞宣傳處) du ministère de la Propagande (xuanchuanbu 宣傳部). Il dirige également la revue Guomin xinwen 國民新聞 (Nouvelles du citoyen).

Le 28 juin 1940, il est abattu dans les rues de Shanghai et décède à l’âge de 28 ans. Son ami Liu Na’ou est, à son tour, assassiné le 3 septembre 1940. En 1972, une revue de Hongkong publie le témoignage d’un certain Ji Kangyi 嵇康裔. Celui-ci affirme avoir chargé Mu Shiying, en novembre 1939, d’infiltrer le l’organisation de Wang Jingwei pour le compte des services secrets civils de Chongqing (le Zhongtong 中統). L’assassinat de Mu par les services secrets militaires (Juntong 軍統) l’année suivante serait une bavure causée par le manque de communication entre les deux polices politiques de Chongqing. Dans une enquête récente, Jie Zhixi avance que le vrai nom de cet agent est sans doute Ji Xizong 嵇希宗/Ji Xicong 嵇希琮 ; lui-même un membre du Zhongtong apparenté au chef de celui-ci, Chen Lifu 陳立夫 (1900-2001). En réalité, Ji était alors prisonnier du n°76 (la police politique pro-japonaise), pour lequel il travaille ensuite. La réhabilitation de Mu Shiying comme héros méconnu de la résistance serait donc infondée. À défaut d’être débarrassé de son étiquette de “hanjian 漢奸” (traître à la nation), Mu a bénéficié, au même titre que Zhang Ailing 張愛玲 (1920-1995) – elle aussi liée au régime collaborateur de Nankin, de la redécouverte du « style shanghaien » (haipai 海派) dans les années 1980. Il a, depuis, fait l’objet de nombreuses études et traductions.

Sources : Shih 2001, p. 29, 302-338 ; Field 2014 ; Chen Sihe 2004 ; Rabut 1996, p. 189-213 ; Jie Zhixi 2016.

Originaire du Jilin, diplômé de l’Académie militaire de Baoding (Baoding lujun junguan xuexiao 保定陸軍軍官學校) en 1914, Men Zhizhong sert sous les ordres de Feng Yuxiang 馮玉祥 (1882-1948) à partir de 1918. Il épouse la petite-fille de Zaiyi 載漪 (1856-1922), plus connu sous le nom de Prince Duan, bras droit de l’impératrice douairière Cixi 慈禧 (1835-1908). En mars 1928, il intègre le Comité des affaires militaires (junshi weiyuanhui 軍事委員會) du Gouvernement nationaliste, et se voit nommer la même année gouverneur du Ningxia. Commandant en chef de la campagne anti-communiste au Hebei en 1932, il est promu au rang de général de division (zhongjiang 中將) en avril 1935.

Cette même année, Men est nommé au Conseil des affaires politiques du Hebei-Chahar (Ji-Cha zhengwu weiyuanhui 冀察政務委員會) où il siège aux côtés de plusieurs futurs figures de la collaboration en Chine du Nord telles que Wang Kemin et Wang Yitang. En 1940, il intègre le Comité des affaires militaires du gouvernement de Wang Jingwei et devient, en 1944, l’un des principaux dirigeants militaires en Chine du Nord. Après la capitulation japonaise, Jiang Jieshi le charge de maintenir l’ordre dans le Hebei en lui confiant un commandement au sein de l’Armée avancée de Chine du Nord (Huabei xianqianjun 華北先遣軍). En 1949, Men s’installe à Hong Kong où il décède en 1964.

Sources : Xu Youchun 2007, p. 951 ; Park, p. 16 ; Wikipedia.

Biographical Dictionary of Occupied China

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