Originaire du Jiangsu, Chen Zhongfu étudie à l’Université Hōsei 法政大学 (Tokyo). Durant son séjour au Japon, il adhère à la Ligue jurée (tongmenghui 同盟會) dirigée par Sun Yat-sen. À la veille de la Révolution d’octobre 1911, il effectue une mission secrète dans le Nord-Est de la Chine aux côtés de Shang Zhen 商震 (1887-1978). Durant l’insurrection d’octobre, Chen sert comme agent de liaison dans la région. En 1913, il participe à la seconde révolution contre Yuan Shikai et suit Sun en exil au Japon où il occupe des fonctions au sein du Parti révolutionnaire chinois (Zhonghua gemingdang 中華革命黨). Sur ordre de Sun Yat-sen, il rentre en Chine en 1915 pour participer à l’organisation de l’Armée révolutionnaire dans le Nord-Est (Zhonghua gemingjun dongbeijun 中華革命軍東北軍). Sous le commandement de Ju Zheng 居正 (1876-1951), dont il est le principal lieutenant, Chen supervise l’approvisionnement des troupes. En octobre 1923, Chen Zhongfu est nommé au Grand Quartier général du gouvernement militaire de Canton (Guangzhou zhonghua junzhengfu dabenying 廣州中華軍政府大本營). Après la mort de Sun Yat-sen, il se range dans le camp anti-communiste du Groupe des collines de l’Ouest (xishan huiyipai 西山會議派) qui soutient Hu Hanmin 胡漢民 (1879-1936) et dont Ju Zheng est l’un des principaux membres. En octobre 1927, Chen devient chef du Bureau des Finances (caizhengting 財政廳) dans l’administration provinciale de l’Anhui, où il a notamment pour collègue He Shizhen. En 1928, le Gouvernement national l’envoie à Qingdao dans l’équipe chargée de prendre le contrôle de l’administration municipale. Il doit faire face à la mauvaise volonté des Japonais qui font tout pour gêner les nouvelles autorités. En juillet 1929, Chen intègre l’administration provinciale du Jiangsu. Peu après, il est nommé maire de Qingdao, mais n’a pas le temps de prendre ses fonctions.

En mai 1931, Chen participe au Gouvernement national dissident mis en place à Canton par une coalition opposée à Jiang Jieshi qui réunit notamment le Groupe des collines de l’Ouest et la faction de Wang Jingwei. Au lendemain de l’invasion de la Mandchourie en septembre 1931, Chen participe aux négociations entre le gouvernement de Canton et les Japonais aux côtés de Yamada Junzaburō 山田純三郎 (1876-1960) et de Zhang Ming 張鳴 (1906-1950). Ce Taïwanais arrivé en Chine en 1920 pour étudier à Xiamen puis à Pékin avait intégré le Groupe des collines de l’Ouest à l’été 1929. Zhang est très proche du mentor de Chen, Ju Zheng, dont il épouse en 1936 la fille, Ju Yingjiu 居瀛玖 (?-1969) alias Kayano Hanae 萱野華恵 car adoptée par un ancien soutien de Sun Yat-sen, Kayano Nagatomo 萱野長知 (1873-1947). Après l’Incident de Mukden, le même Kayano est dépêché à Nankin par le premier ministre Inukai Tsuyoshi 犬養毅 (1855-1932) pour négocier avec Jiang Jieshi. Il évoque alors l’idée de mettre en place un comité chinois en Mandchourie, pour lequel sont notamment pressentis Ju Zheng et Chen Zhongfu. Au même moment, le gouvernement dissident de Canton tente de convaincre les Japonais de transformer la Mandchourie en une zone administrative spéciale sino-japonaise. En octobre 1931, Chen et Zhang Ming se rendent en Mandchourie pour défendre ce projet auprès d’Itagaki Seishirō.

Les deux hommes retournent à la fin du mois à Shanghai pour la “conférence de paix entre Canton et Nankin”. À la faveur de l’union sacrée qui suit l’invasion de la Mandchourie, Chen est élu en décembre 1931 membre suppléant du Comité central de contrôle (zhongyang jiancha weiyuanhui houbuweiyuan 中央監察委員會候補委員) du GMD. Les luttes de factions au sein du Parti nationaliste ne cessent pas pour autant. On perd la trace de Chen Zhongfu jusqu’en 1933, mais il est probable qu’il soit resté actif dans le mouvement anti-Jiang. Le 15 novembre 1931, Zhang Ming lance le Ahan ribao 阿含日報 (Quotidien du canon bouddhique) pour poursuivre la lutte contre Jiang Jieshi. Soutenu financièrement par Sun Ke 孫科 (1891-1973) et patronné par Hu Hanmin, qui en calligraphie le titre, le journal cesse de paraître au bout d’un mois, après avoir perdu le soutien de Sun Ke. Il reparaît en janvier 1932 sous le nom de Xin Yazhou ribao 新亞洲日報 (Quotidien de la nouvelle Asie). La référence au panasiatisme ne doit rien au hasard, alors que Zhang Ming a apporté son soutien à la lutte indépendantiste de Gandhi et que Hu Hanmin développe à la même époque une interprétation du panasiatisme suniste critique à la fois de la politique de Jiang Jieshi et de Wang Jingwei, mais aussi de l’expansionnisme nippon. Au même moment, Ju Zheng dirige la branche nankinoise de la Fédération des peuples opprimés d’Orient (dongfang bei yapo minzu lianhehui 東方被壓迫民族聯合會), dont les liens avec l’organisation quasi homonyme lancée en 1925 par Ho Chi Minh notamment et avec le Congrès des peuples d’Orient créé en 1920 par le Komintern ne sont pas très clairs. Ce qui est certain, c’est que les militaires et les diplomates japonais suivent de près ces activités et qu’ils trouvent dans Zhang Ming un intermédiaire privilégié.

En avril 1933, Chen et plusieurs autres soutiens de Hu Hanmin installés à Canton, parmi lesquels Zhang Ming, Ren Yuandao et He Shizhen, décident de partir pour la Chine du Nord afin d’y relancer le mouvement anti-Jiang. Ce projet fait long feu en raison de la décision prise par Feng Yuxiang 馮玉祥 (1882-1948) de se retirer à la suite du siège de Zhangjiakou par les troupes de Jiang Jieshi. L’année suivante, Hu Hanmin demande au même groupe de former, sous la houlette de Xiong Kewu 熊克武 (1885-1970), un comité des affaires militaires (junshi weiyuanhui 軍事委員會) dans la concession japonaise de Tianjin, mais ce plan échoue à son tour. Vers la même période, Chen Zhongfu représente les dirigeants de la nouvelle clique du Guangxi, Li Zongren 李宗仁 (1890-1969) et Bai Chongxi 白崇禧 (1893-1966), dans des discussions qui prennent place à Tianjin à propos du mouvement autonomiste alors promu par Doihara Kenji, dans la perspective d’une possible alliance Nord-Sud contre Nankin. En décembre 1935, il prend la tête du Comité des affaires extérieures du Conseil des affaires politiques du Hebei-Chahar (Ji-Cha zhengwu weiyuanhui waijiao weiyuanhui 冀察政務委員會外交委員會). Chen est l’un des principaux acteurs des négociations entre le président du Conseil Song Zheyuan 宋哲元 (1885-1940) et la partie japonaise (Doihara et Itagaki) à propos d’une éventuelle fusion entre le Conseil des affaires politiques du Hebei-Chahar et le Conseil autonome anticommuniste du Hebei oriental (Jidong fangong zizhi weiyuanhui 冀東反共自治委員會) de Yin Rugeng. Chen Zhongfu démissionne toutefois l’année suivante en raison, affirment certaines sources, de sa mésentente avec Song Zheyuan. Il est toutefois plus probable que ce soit là un moyen pour Chen de ne plus représenter officiellement le Conseil pour mieux agir en coulisses dans les négociations qui se poursuivent jusqu’à la veille de l’Incident du 7 juillet 1937. De fait, Chen est envoyé par Song Zheyuan à Tokyo en avril 1937, peu avant la visite du ministre des Affaires étrangère Zhang Qun 張羣 (1889-1990), sans que l’on sache dans quelle mesure Nankin approuve cette initiative.

Au début de l’occupation, Chen Zhongfu continue à jouer les entremetteurs dans les tractations visant l’ancien seigneur de la guerre Wu Peifu 吳佩孚 (1874-1939), dont la stature intéresse les Japonais en quête de collaborateurs de premier plan. En octobre 1937, Chen publie dans la revue japonaise Kaizō 改造 (La Réforme) un portrait du “maréchal de jade” qu’il décrit comme immensément populaire, mais peu en phase avec la nouvelle ère qui s’ouvre. Chen séjourne ensuite à Shanghai, où il participe, semble-t-il, à l’opération visant à recruter Tang Shaoyi 唐紹儀 (1862-1938). Après la fondation du Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府) de Nankin, en mars 1938, il sert sont principal dirigeant, Liang Hongzhi, comme conseiller. En juin 1939, Chen représente Wu Peifu dans ses négociations avec Wang Jingwei. Dans le cadre du plan conçu par Doihara Kenji, il se rend à Wuhan pour y établir la branche locale du Comité de salut national et de pacification (jiuguo suijing weiyuanhui 救國綏靖委員會) que doit présider Wu, mais la mort de ce dernier en décembre met un terme à ces préparatifs. Alors que le projet de nouveau gouvernement central est désormais porté par le seul Wang Jingwei, Doihara ne renonce pas pour autant à peser sur les affaires chinoises à travers Chen en gênant la formation du nouveau régime. À en croire la presse anglophone de l’époque, c’est en effet à l’instigation de Doihara, qui revient à Shanghai le 21 février 1940, que Chen et He Shizhen fondent le Nouveau Parti nationaliste (xin guomindang 新國民黨), rapidement rebaptisé Nouvelle Ligue jurée (xin tongmenghui 新同盟會). Étant donnés les liens secrets qu’entretient He avec le camp de la résistance, on peut toutefois supposer que cette organisation ait reçu le feu vert de Chongqing qui s’emploie alors à décrédibiliser le GMD “orthodoxe” de Wang Jingwei. Cette position dissidente parmi les collaborateurs issus du GMD n’empêche pas Chen Zhongfu de finalement intégrer le Gouvernement national réorganisé à des postes dépourvus de pouvoir. Il siège ainsi en 1942 et 1943 au Comité du Gouvernement national (guomin zhengfu weiyuanhui 國民政府委員會), un organe consultatif offrant un salaire à des personnalités importantes pour beaucoup issues du Gouvernement provisoire de Pékin, ainsi que dans le Comité central de contrôle du GMD (guomindang zhongyang jiancha weiyuanhui 國民黨中央監察委員會). Chen demeure un souci pour le groupe de Wang, comme en témoignent les quelques mentions dans le journal personnel de Zhou Fohai du “problème Chen Zhongfu”. Son nom apparaît même dans la presse anglophone hongkongaise en novembre 1941 à propos d’une rumeur selon laquelle Chen serait pressenti pour remplacer Wang Jingwei comme président du Yuan exécutif à l’occasion d’un remaniement orchestré par l’Allemagne. En octobre 1944, Chen compte parmi les organisateurs de l’Association pour l’autonomie locale de la municipalité spéciale de Shanghai (Shanghai tebieshi difang zizhi xiehui 上海特別市地方自治協會). Cette organisation, à laquelle participe également Wu Chengyu, se donne pour objectif de préparer le passage au gouvernement constitutionnel.

Si l’on sait donc peu de choses des activités de Chen sous l’occupation, il semble qu’il soit étroitement associé à He Shizhen, un agent double œuvrant pour Chongqing et, dans une moindre mesure, pour Yan’an. On peut supposer toutefois que les états de service de Chen dans la résistance ont été moins nombreux que ceux de He ou du moins qu’ils n’ont pas bénéficié de la même reconnaissance. En effet, contrairement à celui-ci, qui retrouve des fonctions dans le régime nationaliste d’après-guerre, Chen Zhongfu choisit lui de s’exiler au Japon. Il est accueilli à Kumamoto par Shigaki Takashi 紫垣隆 (1885-?), un vieil ami de Miyazaki Tōten 宮崎滔天 (1871-1922), qui réunit chez lui un petit groupe d’ex-collaborateurs comprenant le ministre de l’Économie du Manzhouguo Han Yunjie 韓雲階 (1894-1982), Zhao Yusong et Hu Lancheng ; groupe que fréquente également Nishimura Tenzō. Animé par un fort anticommunisme, Shigaki est alors proche de dirigeants d’abord purgés par l’occupant américain et qui reviennent au pouvoir à la faveur de la Guerre froide tels que Kishi Nobusuke 岸信介 (1896-1987). Un rapport du Gaimushō datant du 17 août 1953 à propos des anciens collaborateurs chinois résidant dans l’archipel décrit Chen Zhongfu comme un homme rompu aux intrigues politiques et à la collecte de renseignements qui possède une certaine influence à Taiwan. Si les autorités nationalistes sont susceptibles de faire appel à ses services, poursuit le rapport, il apparaît peu probable qu’elles autorisent son retour. Il décède à Tokyo en 1958.

Sources : Xu Youchun 2007, p. 1388 ; Wikipedia ; Qingdaoshi qingwang ; Seki 2019, p. 103-137, 144, 195, 328, 457, 463-464 ; Weber 2018, p. 275-279 ; Dryburgh 1993, p. 142, 175, 271 ; Park, p. 6 ; HSN, p. 209 ; MZN, p. 1034, 1035 ; South China Morning Post, 22/02/1940, 14/11/1941 ; The North China Herald, 27/03/1940 ; The China Weekly Review, 20/04/1940 ; Yang Tianshi 1999 ; ZR, p. 227, 454 ; Iwai 1983, p. 70.

Chen Bijun est certainement l’une des personnalités les plus puissantes du gouvernement de son mari Wang Jingwei et peut-être la seule à inspirer une certaine crainte aux dirigeants japonais de l’État d’occupation, en raison de son caractère bien trempé. Elle voit le jour à Penang (Malaisie) dans une riche famille originaire de Xinhui (Guangdong). Son père, Chen Gengquan 陳耕全, est un ancien bachelier des examens impériaux sans le sou qui a fait fortune dans le caoutchouc et l’étain. Elle reçoit une éducation chinoise et occidentale solide.

En 1908, elle fait la connaissance de Wang Jingwei alors que celui-ci accompagne Sun Yat-sen et Hu Hanmin 胡漢民 (1879-1936) à Singapour. Elle adhère à la Ligue jurée (Tongmenghui 同盟會) et part étudier au Japon après avoir rompu ses fiançailles avec un cousin. Couvée par les cercles nationalistes de Tokyo dont elle contribue au financement, elle participe aux côtés de Wang au complot visant à assassiner le Prince régent en 1910. La veille de l’attentat, Wang et Chen se promettent en mariage. Le complot est déjoué et Wang emprisonné pour être exécuté. Hu Hanmin les marie à la libération de Wang, devenu entre-temps un héros national. En 1912, ils partent en France poursuivre leurs études. Durant ce séjour, marqué par la Grande Guerre, Chen met au monde deux enfants et travaille comme infirmière pour la Croix rouge. Elle rentre en Chine cinq ans plus tard pour suivre son mari.

À cette époque déjà, Wang Jingwei est accusé d’être contrôlé par son épouse. Dans le contexte de division que connaît le mouvement nationaliste après l’échec de la seconde révolution en 1913, des membres du Parti révolutionnaire font circuler un pamphlet sur le sujet. Sun Yat-sen, lui-même, regrette dans une lettre que Wang soit le jouet de sa femme. Cela ne l’empêche pas de reconnaître les talents de cette dernière qu’il charge de lever des fonds. Au cours d’une tournée aux États-Unis en 1923, elle donne naissance à un cinquième enfant, qui décède peu après. Chen est l’une des trois représentantes du premier congrès du GMD en janvier 1924 et reste au chevet de Sun lors de son agonie l’année suivante. Wang Jingwei accède alors aux plus hautes fonctions du nouveau Gouvernement nationaliste établi en juillet 1925.

Chen Bijun écrit peu après à son mari pour lui demander de démissionner par respect pour l’idéal anarchiste qu’ils prônaient après la Révolution de 1911 ; preuve qu’elle n’hésite pas à donner son avis, mais aussi que Wang ne l’écoute pas toujours. Chen se montre inquiète face à la montée des tensions à Canton entre les héritiers de Sun. Après l’assassinat de Liao Zhongkai 廖仲愷 (1877-1925), elle écrit ainsi à Wu Zhihui 吳稚暉 (1865-1953) pour lui confier ses enfants en cas de malheur. Elle suit Wang dans son nouvel exil en France après l’incident de la canonnière Zhongshan en mars 1926, puis lors de son retour un an plus tard, alors que le délitement du front uni s’accompagne d’un schisme du GMD dans lequel Wang s’oppose désormais frontalement à Jiang Jieshi. Chen Bijun siège au Comité des femmes du bureau central du GMD aux côtés de la veuve de Sun, Song Qingling 宋慶齡 (1893-1981) et de celle de Liao Zhongkai, He Xiangning 何香凝 (1878-1972). Chen repart ensuite en France durant les troubles qui prennent fin en 1931 avec la réconciliation entre Jiang et Wang dans laquelle elle joue un rôle important en représentant son époux dans ses négociations avec Jiang.

Durant la « décennie de Nankin », Chen siège dans les instances du GMD où elle se bat pour les droits des femmes. Au titre d’« épouse Wang » (Wang furen 汪夫人), elle préfère d’ailleurs celui de « membre du comité Chen » (Chen weiyuan 陳委員). Le jour de l’attentat dont est victime Wang en novembre 1935, elle fait irruption dans le bureau de Jiang Jieshi et l’accuse d’en être le commanditaire. Chen reste en Chine durant la convalescence de Wang en Europe pour défendre ses intérêts jusqu’à son retour en 1937. Le rôle que joue dans la défection de son mari celle que l’on dépeint souvent en Lady Macbeth a fait couler beaucoup d’encre. Dans ses Mémoires, Tao Xisheng affirme qu’elle n’a cessé de pousser Wang à rompre avec Jiang Jieshi. Au milieu de l’année 1938, elle lui aurait envoyé une lettre depuis Hong Kong pour qu’il la rejoigne et se déclare publiquement en faveur de la paix. Alors que Wang ne parvient pas à se décider en décembre, c’est elle, toujours selon Tao Xisheng, qui finit par le convaincre de franchir le Rubicon. Peu avant la défection du 18 décembre, elle se rend à Kunming pour rencontrer Long Yun et tenter de le rallier au futur Mouvement pour la paix.

Les officiers japonais chargés de l’ « opération Wang Jingwei » découvrent une femme à poigne, bien décidée à défendre l’honneur de son mari. À l’arrivée en bateau de Wang à Shanghai en mai 1939, alors que Kagesa Sadaaki souhaite le placer sous protection japonaise, Chen Bijun menace de traverser la crique de Suzhou à la nage si les Japonais ne le laissent pas s’installer dans la concession française. Si l’image de la « grosse vieille dame » pataugeant dans l’eau boueuse fait sourire Inukai Ken, ce caractère fier inspire un certain respect à Imai Takeo qui écrira après-guerre un essai sur Chen Bijun. Elle conserve cette attitude à l’égard des Japonais tout au long de l’occupation. Yazaki Kanjū, qui l’a souvent fréquentée, dira de Chen qu’elle a toujours mis un point d’honneur à être désagréable avec ses interlocuteurs japonais, quel que soit leur rang, de sorte qu’ils la craignaient tous. Cette attitude agace jusqu’au général Hata Shunroku. Le 7 octobre 1942, Zhou Fohai rapporte ainsi que ce dernier s’est plaint des interférences incessantes de Chen dans les affaires politiques, allant même jusqu’à affirmer que si cela devait continuer, le Gouvernement national s’effondrerait et qu’il en serait fini de la Chine. Et Zhou d’ajouter : « j’entends souvent des propos semblables chez les dirigeants japonais, mais il m’est difficile d’en faire part à M. Wang […] Toutefois, si je ne fais rien, je crains que les Japonais ne finissent par lui en faire la remarque, ce qui serait une perte de face considérable. Comment faire ? ».

Peu après l’installation de Wang à Shanghai en mai 1939, Chen Bijun repart à Hongkong pour s’occuper de sa mère en échappant aux agents de Dai Li qui ont ordre de la tuer. Tout en participant activement aux préparatifs du futur régime – Hu Lancheng la compare alors à un premier ministre de l’ombre, elle commence sa conquête du pouvoir dans la région de Canton. À travers elle, Wang réussit là où Jiang Jieshi avait longtemps échoué en contrôlant, depuis Nankin, le berceau du régime nationaliste. Nommée « superviseur politique du Guangdong » (Guangdong zhengzhi zhidaoyuan 廣東政治指導員), Chen Bijun supplante les collaborateurs déjà en place en les remplaçant par des parents (Chen Yaozu, Chen Chunpu, Chu Minyi) qui forment le noyau d’une faction connue sous différents noms : « clique du Palais » (gongguan pai 公館派), « clique de Madame » (furen pai 夫人派) ou encore « bande du Guangdong » (Guangdong bang 廣東幫). À la tête de ce sérail au service de Wang que l’usage du cantonais contribue à couper des autres dirigeants, Chen Bijun exerce un pouvoir sans commune mesure avec les postes qu’elle occupe dans les différents comités du gouvernement, notamment parce qu’elle contrôle l’accès à la personne de Wang. Le consul Pierre Salade écrit que ce dernier est « presque toujours guidé par sa femme qui a une fâcheuse tendance à désigner trop souvent pour des postes importants des protégés sans valeur qui lui doivent tout et sur lesquels elle exerce une influence tyrannique » (4 août 1941). Cet éternel procès en manipulation intenté à Chen découle en partie du contraste qu’elle offre avec son mari. Comparée aux manières douces et au physique avenant de ce dernier, elle apparaît comme une virago irascible que les membres du gouvernement surnomment « vieille bique » (lao taipo 老太婆) derrière son dos.

Au moment de l’invasion de Hongkong en décembre 1941, Chen Bijun organise l’accueil des réfugiés à Canton et, à la fin de la guerre, obtient une baisse du prix du riz pour éviter une famine. Si son arrogance la sert dans ses négociations avec les autorités d’occupation, elle apparaît comme une diva capricieuse aux yeux des responsables chinois. Chen ne se déplace jamais sans sa cour composée notamment de l’épouse de Chu Minyi et de la veuve de Zeng Zhongming. En tournée dans les zones de pacification, elle se déplace en train spécial et accapare des antiquités pour sa collection. Cette réputation la dessert à partir de 1944, après l’assassinat de son frère Chen Yaozu en avril et la marginalisation de la clique du Palais à la suite de la disparition de Wang Jingwei en novembre. Pierre Salade écrit alors que la « personnalité et le caractère de Mme Wang Tsing Wei créent un problème malaisé. Elle s’est attirée l’animosité de la plupart des membres du Gouvernement à commencer par M. Tcheng Kong Po [Chen Gongbo], et a eu de nombreuses difficultés avec les autorités japonaises. La solution qui serait propre à satisfaire presque tout le monde consiste pour elle à établir sa résidence à Canton. Comme, toutefois, elle est membre du […] [Comité politique central], il est à craindre […] qu’elle continue à imposer aux milieux gouvernementaux de Nanking une présence indésirable que l’on subira en mémoire de son mari » (15 nov. 1944). De fait, si elle passe désormais l’essentiel de son temps à Canton, Chen Bijun garde un certain ascendant à Nankin. Lorsqu’en mars 1945 on l’avertit qu’il manque des fonds pour financer l’armée et les fonctionnaires du Guangdong, Chen fait pression avec succès sur les Japonais et ne prévient Zhou Fohai qu’après coup. De même, lorsque son choix de nommer Chu Minyi à la tête du Guangdong en avril est rejeté, elle prend l’avion pour Nankin et fait plier Chen Gongbo. Elle est, avec Chu Minyi, la première dirigeante du régime à être arrêtée par Chongqing.

Chen Bijun passe en procès à Suzhou le 16 avril 1946. Sa défense éloquente manque de transformer le procès de la collaboration en celui de l’abandon de la population par le régime de Jiang Jieshi. Soulignant les contradictions du GMD et le patriotisme de Wang Jingwei, elle s’attire les applaudissements de l’assistance. Condamnée à la prison à perpétuité, elle purge sa peine à Shanghai où elle décède dix ans après l’arrivée des Communistes au pouvoir. La légende veut que ses anciennes camarades de l’aile gauche, Song Qingling et He Xiangning, aient plaidé sa cause auprès de Mao Zedong, mais que fière jusqu’au bout, Chen Bijun ait refusé de reconnaître ses crimes en échange de la liberté. Il semble toutefois que cette histoire soit sortie de l’imagination d’un historien peu scrupuleux. Chen Gongbo aurait un jour déclaré : « Sans Chen Bijun, Wang Jingwei n’aurait pas réussi mais il n’aurait pas non plus échoué ».

Sources : Zhang Yingfu 1993 ; http://wangjingwei.org/en/ chen-bijun-en/ ; MRDC, p. 1073 ; Li Zhiyu 2014, p. 40-41, 57, 69 ; WKS, p. 717-721 ; Tao Xisheng 2008, p. 157-161 ; Boyle 1972, p. 281 ; Imai Sadao, 2009 ; Wu Shu-feng 2015 ; Yick 2014ab ; ADF 327 ; Musgrove 2005 ; Zhang Jiajun 2014, p. 343-345 ; ZR, p. 656.

[souvent transcrit Chan Cheong-choo]

Plus jeune frère de Chen Bijun, Chen Changzu passe son enfance en Malaisie avant de suivre sa sœur et Wang Jingwei en France au lendemain de la Révolution de 1911. Installé en Chine à partir de 1918, il étudie au Datong xueyuan 大同大學 (Utopia School) de Shanghai, puis, à partir de 1923, à la Technische Hochschule de Berlin, où il reçoit une formation d’ingénieur en aéronautique. Chen travaille ensuite pour le fabricant d’avions Heinkel, avant de rentrer en Chine en 1931. Il est alors recruté comme ingénieur par les Forces aériennes de Nankin et dirige la Compagnie aéronautique sino-allemande (Zhong-De lianhe hangkong gongsi 中德聯合航空公司). Chen Changsu épouse entre-temps la fille aînée de Zhu Zhixin 朱執信 (1885-1920), un proche de Sun Yat-sen, mort lors d’une campagne militaire contre les seigneurs de la guerre du Guangxi.

Membre de la suite de Wang Jingwei lors de sa défection en décembre 1938, Chen ne joue qu’un rôle secondaire dans le Mouvement pour la paix, notamment en servant d’intermédiaire occasionnel entre son beau-frère et les diplomates européens. Au moment de la formation du régime de Nankin en 1940, il intègre le Comité des affaires militaires comme chef du bureau de l’Aviation (junshi weiyuanhui hangkong shuzhang 軍事委員會航空署長). En juillet 1940, Wang Jingwei l’envoie en Indochine pour une énième tentative de rallier Long Yun à la cause de la paix. Rêvant de doter son régime d’une force aérienne, Wang crée à Changzhou une École centrale d’aviation (Zhongyang hangkong xuexiao 中央航空學校) présidée par Chen. À l’été 1941, 32 cadets des trois académies militaires de Shanghai et de Wuhan sont sélectionnés pour constituer sa première promotion. Dans un témoignage laissé après-guerre, l’un d’entre eux affirme qu’en réalité, Chen n’occupe pas le poste de directeur, auquel se succèdent Gao Zhaxin 高乍新, Liu Zhongtan 劉中檀 et Zhang Tiqin 張惕勤.

En 1943, Chen prend la tête de l’Université centrale (zhongyang daxue 中央大學) qui accueille quelque deux mille étudiants. Suite à l’assassinat de Chen Yaozu et à la démission de Chen Chunpu, Chen Bijun pense à lui, au printemps 1944, pour occuper le poste de gouverneur du Guangdong. Malgré la crainte que lui inspire celle qu’il considère davantage comme une mère que comme une sœur, Chen Changzu refuse cette charge qu’il sait trop lourde pour lui. Arrêté à la fin de la guerre, il bénéficie de l’amnistie de 1948 pour les « traîtres » de second rang. Il se réfugie à Hong Kong, avant de vivre en Malaisie, en Thaïlande puis au Canada où il décède à l’âge de 90 ans. Il a publié en 1978 ses Memoirs of a Citizen of Early XXth Century China. Il y revient notamment sur son rôle auprès de ceux qu’il nomme « Fourth Brother » et « Fourth Sister ».

Sources : wangjingwei.org ; Chan Cheong-choo 1992 ; Gu Qing 1989.

[zi Xinshu 心叔]

Originaire de Xilin (Guangxi), Cen Deguang est le fils de Cen Chunxuan 岑春煊 (1861-1933), ancien vice-roi du Liangguang (liangguang zongdu 兩廣總督), qui continue à jouer un rôle important au début de la République. Cen effectue ses études au Japon puis en Angleterre. Il est membre de la délégation chinoise lors de la Conférence de Washington en 1922. Par la suite, il occupe les postes d’inspecteur général des douanes à Wuzhou, de représentant diplomatique spécial au Guangxi, ou encore de conseiller dans l’état-major de l’Armée alliée du Yunnan et Guangxi (Dian-Gui lianjun 滇桂聯軍). Il épouse la fille de Tang Shaoyi 唐紹儀 (1862-1938).

Au début de la guerre, il prend part aux tractations autours de son beau-père, que les Japonais espèrent recruter pour former un gouvernement collaborateur. Après l’assassinat de Tang par le Juntong 軍統 en septembre 1938, Cen participe, semble-t-il, à la mise en place du Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府). Si son rôle au sein du Mouvement pour la paix de Wang Jinwgei a laissé peu de traces, il apparaît néanmoins comme un acteur particulièrement bien introduit. C’est chez lui que se réunissent, autour de Chen Gongbo, les quelques anciens de la clique réorganisationniste (gaizupai 改組派). Cela ne l’empêche pas d’être également l’un des visiteurs du soir les plus assidus de Zhou Fohai, comme en atteste le journal personnel de ce dernier, dans lequel le nom de Cen est l’un des plus cités.

Après la formation du gouvernement de Nankin en mars 1940, Cen siège dans de nombreux comités, parmi lesquels le Comité de secours aux sinistrés (zhenwu weiyuanhui 賑務委員會), dont il prend la tête, ou encore le Comité de pacification rurale (qingxiang weiyuanhui 清鄉委員會) qui voit le jour au printemps 1941. En juin 1945, il est nommé secrétaire du Conseil suprême de défense nationale (zuigao guofang huiyi mishuzhang 最高國防會議秘書長). Arrêté à la fin de la guerre, il parvient à s’enfuir à Hongkong où il décède en 1972.

Sources : ZKD, p. 352 ; ZR ; Wikipedia.

Originaire de Wuxi (Jiangsu), Cai Pei se forme au droit à l’Université Waseda 早稲田大学 (Tokyo). À son retour en 1911, il travaille dans l’administration de sa province natale. Durant la « décennie de Nankin », il exerce diverses responsabilités au ministère des Transports (jiaotongbu 交通部) et de l’Intérieur (neizhengbu 內政部). À la création du gouvernement de Wang Jingwei en mars 1940, Cai Pei est nommé vice-ministre de l’Industrie et du commerce (gongshangbu zhengwu cizhang 工商部政務次長) et maire de Nankin. Alors qu’il est recommandé par Mei Siping pour lui succéder à la tête du Comité de gestion des vivres (liangshi guanli weiyuanhui 糧食管理委員會) en décembre 1941, Cai remplace tous les proches de ce dernier pour asseoir sa propre autorité, ce qui lui vaut d’être, à son tour, rapidement remplacé par Gu Baoheng. En mars 1943, Cai est nommé ambassadeur au Japon, poste dont il démissionne en mai 1945 pour intégrer le Comité du gouvernement (guomin zhengfu weiyuanhui 股民政府委員會). Arrêté en septembre 1945, il est condamné à mort en juillet 1946 par le Tribunal de grande instance de Shanghai, puis en appel, à une peine de réclusion à perpétuité.

Sources : MRDC, p. 1359 ; SWHB, p. 964-985 ; Jiang Nanchun 1981, p. 107.

Allié le plus fidèle de Wang Jingwei, dont il est un parent par alliance (son épouse Chen Shunzhen 陳舜貞 est la fille adoptive de la mère de Chen Bijun), Chu Minyi est le visage de la diplomatie de Nankin durant la guerre. Son poids politique au sein du régime est à l’image de sa charge : prépondérant en théorie, secondaire en réalité. Il n’en reste pas moins une personnalité attachante dont les connaissances dans des domaines très variés est exemplaire de la grande curiosité dont fait preuve sa génération.

Chu voit le jour à Wuxing (Zhejiang) dans une famille de lettrés fonctionnaires pratiquant la médecine traditionnelle. Il reçoit une éducation classique et baigne dans un environnement bouddhiste. Comme beaucoup de jeunes de son milieu, confrontés aux bouleversements des dernières années de la dynastie Qing, il se forme également au savoir occidental, étudiant l’anglais, la littérature européenne et les sciences physiques. En 1903, il part au Japon où il suit un cursus universitaire en économie politique. Il fréquente alors les cercles anti-mandchous au côté de Wang Jingwei, sans pour autant adhérer à la Ligue Jurée (tongmenghui 同盟會) fondée deux ans plus tard. Attiré par les idées révolutionnaires, Chu change son nom Mingyi 明遺 en Minyi (ami du peuple) et se lie avec Zhang Renjie 張人傑 (1877-1950), un riche compatriote du Zhejiang influencé par le socialisme français. Il accompagne ce dernier à Paris où il s’associe au groupe des anarchistes chinois tels que Li Shizeng 李石曾 (1881-1973). Devenu membre de la Ligue Jurée à l’occasion d’un passage à Singapour, Chu Minyi travaille pour l’organisation à Shanghai après le début de la Révolution de 1911. Il repart en Europe dès l’année suivante, avant de passer le début de la guerre en Asie, à la suite de Zhang Renjie qui collecte des fonds pour le GMD. En 1915, il reprend des études de médecine et de pharmacie à l’Université de Strasbourg dont il sort diplômé en 1921. La même année, il prend la tête de l’Institut franco-chinois de Lyon.

De retour en Chine en 1925, il intègre le Gouvernement nationaliste comme membre du Comité sur l’éducation, tout en dirigeant la faculté de médecine de l’Université de Canton. À l’été 1926, il abandonne ses fonctions pour participer à l’Expédition du Nord en tant que chef du corps médical de l’Armée nationale révolutionnaire. Partisan de Wang Jingwei au moment du schisme entre Wuhan et Nankin, il est exclu du gouvernement mis en place par Jiang Jieshi. Chu devient alors président de l’Institut technique franco-chinois de Shanghai. À la faveur du retour en politique de Wang, il est élu membre du Comité exécutif central du GMD (zhongyang zhixing weiyuanhui 中央執行委員會) en février 1928. Missionné pour étudier les systèmes de santé publique en Europe, Chu dirige à son retour en Chine le Comité pour l’établissement de l’hygiène nationale (weisheng jianshe weiyuanhui 衛生建設委員會). En 1931, il participe à l’Expédition Citroën Centre-Asie entre Tianjin et le Xinjiang, voyant là un moyen d’affirmer la souveraineté chinoise sur les marches occidentales de l’ancien empire mandchou. L’année suivante, Chu suit Wang Jingwei au Yuan exécutif (xingzhengyuan 行政院), dont il est désigné secrétaire général. À côté de ses fonctions dans le gouvernement, il poursuit son entreprise de sensibilisation aux questions d’hygiène et de promotion des nombreux sports qu’il pratique en expert, du cerf-volant au taijiquan 太極拳 (ses exploits filmés sont visibles sur Youtube). Son activisme en faveur de la culture physique (tiyu 體育) s’accompagne d’un discours empruntant aux fascismes européens et au bushidō 武士道 japonais, qui prône le renforcement du corps national à travers celui de ses membres. Il se produit également sur les planches dans des troupes d’amateurs. Chu démissionne de ses fonctions après l’attentat dont est victime Wang Jingwei en novembre 1935.

Logiquement, il fait défection aux côtés de Wang fin 1938 et devient secrétaire général de son GMD pro-japonais. En mars 1940, il est nommé ministre des Affaires étrangères (waijiao buzhang 外交部長) et, jusqu’en décembre, vice-président du Yuan exécutif, avant d’être remplacé par Zhou Fohai à ce dernier poste. Dans le jeu des factions qui divise la cour nankinoise, Chu occupe une place de choix dans le sérail de Wang Jingwei qui, bien que souvent agacé par ses maladresses, aime à dire qu’il a deux frères cadets : Chu Minyi et Zeng Zhongming, secrétaire privé assassiné à sa place à Hanoï, et lui aussi un ancien de l’Institut franco-chinois de Lyon. C’est à Chu que Wang pense pour le représenter à Pékin lorsqu’il tente, en vain, d’obtenir des Japonais de pouvoir présider le Conseil des affaires politiques de Chine du Nord (Huabei zhengwu weiyuanhui 華北政務委員會) en 1941. Les fonctions de Chu Minyi à la tête de la diplomatie l’amènent à multiplier les tentatives pour obtenir la reconnaissance de son gouvernement, en particulier auprès de la représentation française, dont il est l’un des meilleurs contacts. Cette bonne entente n’empêche pas les diplomates français de rapporter avec une ironie cruelle les déboires de Chu au sein du gouvernement de Nankin. Ainsi, lors de son envoi comme ambassadeur au Japon en décembre 1940, Pierre Salade note que la principale raison expliquant cette mutation est que « cumulant 17 postes, il touchait 17 traitements différents et, tout en coûtant trop cher au gouvernement, excitait trop de jalousies ». Celle de Zhou Fohai notamment. En l’absence de véritable diplomatie possible avec le Japon, dans le contexte de la collaboration, le représentant de fait de Nankin dans la négociation permanente avec l’occupant est Zhou. La seule faiblesse de ce dernier, outre sa difficulté à contenir l’ambition des membres de sa faction, est de ne pas appartenir au cercle intime de Wang Jingwei.

Dépourvu de véritable pouvoir politique malgré sa proximité avec Wang, Chu Minyi se rend utile en revenant à ses marottes à l’occasion du Mouvement des nouveaux citoyens (xin guomin yundong 新國民運動) lancé en 1942. Salade note ainsi en novembre que l’« infatigable Dr. Tsu Min-yee » a prononcé, devant le comité d’organisation du mouvement, un discours de « deux heures sur la méthode de gymnastique dont il est le promoteur et qu’il est parvenu à faire adopter comme système officiel d’éducation physique ». En mai 1943, Robert de Boisseson observe que « M. Tsu Min Yi, dont l’activité est très dispersée, qui préside un grand nombre de sociétés sportives, médicales, bouddhistes, etc… [sic] qui a peu de mémoire et qui désire contenter tout le monde, n’a donc qu’une influence réduite sur la conduite des affaires diplomatiques ». Comme l’a bien montré Jonathan Henshaw, le bouddhisme de Chu est indissociable de son activité de diplomate. Il vise, en effet, à contrer l’instrumentalisation qui est faite à la même époque de cette religion par le gouvernement de Chongqing, dans le but de diffuser la cause de la résistance en Chine et en Asie méridionale. Après la mort de Wang Jingwei en novembre 1944, Chu démissionne de son poste de ministre des Affaires étrangères. L’ambassadeur de Margerie y voit le signe du discrédit dans lequel est tombé le clan de Wang. Fidèle à celui-ci, Chu remplace au pied levé Chen Chunpu comme gouverneur du Guangdong en avril 1945. Retardé par l’agonie de sa belle-mère, Chu n’arrive à Canton qu’en juillet. Durant les cinq semaines qui précèdent la reddition japonaise, il cherche à assurer une transition politique ordonnée dans l’espoir que sa contribution au recouvrement de la zone occupée par le gouvernement de Chongqing soit retenue en sa faveur.

Le 20 août 1945, un agent du Juntong 軍統, Zheng Jiemin 鄭介民 (1897-1959), propose à Chu de se rendre à Chongqing. Ce dernier refuse mais envoie un télégramme à Jiang Jieshi dans lequel il lui rapporte la situation à Canton. La réponse arrive deux jours plus tard. Le Généralissime assure à Chu que, s’il sera puni pour avoir collaboré avec l’ennemi, ses états de service révolutionnaires lui vaudront d’être traité avec indulgence. Finalement Chu et Chen Bijun, également présente à Canton, se décident à partir pour Chongqing le 12 septembre, mais leur avion atterri à Nankin où ils sont mis en détention en attendant leur procès. À en croire certaines sources, un coup de théâtre se serait produit à la fin du procès de Chu Minyi. Après la confirmation de sa condamnation à mort par la Haute cour du Jiangsu, le 24 avril 1946, Chu déclare qu’il a un message à transmettre à Jiang Jieshi. Devant le refus du juge d’obtempérer, il affirme alors qu’il possède un trésor national qui sera perdu à jamais s’il devait être exécuté : les viscères de Sun Yat-sen. Chu avait supervisé leur transfert au mausolée de Nankin en mars 1942, avant de les voler à la fin de la guerre. Les reliques du « père de la nation » sont finalement découvertes. Souillées par leur contact avec un hanjian 漢奸 (traître à la nation), elles sont brûlées. Si elle est vraie, cette histoire ne dit pas comment Chu Minyi réussit à s’emparer desdites viscères à Nankin en août 1945, alors qu’il se trouve à Canton. Une chose est sûre : il est fusillé à Suzhou le 23 août 1946.

Sources : BDRC, vol. 1, p. 467-469 ; Henshaw 2019, p. 92-149 ; Tian Shoucheng 1981 ; ADF 327, 503 ; Morris 2004, p. 132 ; SWHB, p. 266 ; Cao Fengjun 2010 ; Wagner 2011, p. 265.

Originaire de Suzhou (Jiangsu), Chen Zemin effectue des études de droit au Japon avant de siéger comme député et de servir comme conseiller du bureau présidentiel de Yuan Shikai au début de la République. Par la suite, Chen exerce comme avocat au barreau de Shanghai (Shanghai lüshi gonghui 上海律師公會), dont il prend la présidence en 1915. À ce titre, il mobilise ses confrères pour aider le gouvernement chinois à rédiger un plan pour la fin de l’extraterritorialité devant servir de base aux négociations de la Conférence de Paris en 1919. Ces efforts se révèlent vains puisque la question de l’abolition des concessions est écartée de l’ordre du jour. Représentatif de l’essor des corps intermédiaires en Chine républicaine, Chen préside également la Fédération des Chambres de commerce de Shanghai (Shanghai gelu shanghui lianhehui 上海各路商會聯合會) et siège au Conseil d’administration des contribuables chinois (nashui huaren lishihui 納税華人理事會). De 1920 à 1923, il dirige la Compagnie d’électricité de Suzhou (Suzhou dianqi gongsi 蘇州電氣公司).

Au début de l’occupation, Chen prend la tête du Comité de maintien de l’ordre (zhi’an weichihui 治安維持會) de Suzhou avant d’être nommé ministre de l’Éducation (jiaoyu buzhang 教育部長), puis gouverneur du Jiangsu dans le Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府). En 1938, un projet d’assassinat le visant est déjoué, conduisant à l’arrestation de Ruan Qingyuan 阮清源 (1909-?). Chen conserve son poste de gouverneur au début du gouvernement de Wang Jingwei, mais doit le céder à Gao Guanwu dès juin 1940. Il occupe dès lors un poste d’inspecteur du Yuan de contrôle (jianchayuan jianchashi 監察院監察使). Ses rapports sur la persistance de la guérilla dans les “zones de pacification rurale” (qingxiangqu 清鄉區) lui valent l’hostilité de Li Shiqun. Après la guerre, il est condamné à la prison à perpétuité et meurt dans sa cellule de Suzhou.

Sources : MRDC, p. 1037 ; Xu Xiaoqun 2004, p. 217, 220, 231 ; Xu Youchun 2007, p. 411 ; MZN, p. 1052-1054 ; AH 118-010100-0017-008.

Shanghaien, diplômé de l’Université Qunzhi, Chen Jicheng est spécialisé dans l’éducation des jeunes enfants qu’il contribue à développer en créant des établissements et en publiant plusieurs travaux sur le sujet. Selon son propre témoignage, publié sous forme de wenshi ziliao, il est approché par Chen Chunpu au moment de l’arrivée de Wang Jingwei à Shanghai en 1939. Ce dernier cherche un répétiteur en physique chimie pour sa fille. Il commence alors à fréquenter les membres du Mouvement pour la paix qui s’affairent à préparer le « retour à la capitale » (huandu 還都) du Gouvernement national.

Après la formation du nouveau régime de Nankin en mars 1940, Chen Jicheng occupe des fonctions dénuées de pouvoir. Président du Comité des affaires des Chinois d’outre-mer (qiaowu weiyuanhui 僑務委員會), il se rend à Taiwan où il s’entretient avec le gouverneur-général. Par la suite, il est nommé ambassadeur au Manzhouguo 滿洲國 où il réside plus d’un an puis, en 1944, représentant du gouvernement de Nankin lors de l’assemblée de la Xinminhui 新民會 à Pékin. Condamné à la prison à vie après-guerre, il est libéré en 1976.

Sources : ZMSD, p. 1098 ; Chen Jicheng 1987.

Natif de Haifeng (Guangdong), Chen Juemin adhère à la Ligue jurée (tongmenghui 同盟會) alors qu’il est étudiant en droit à Tokyo avant de participer à la Révolution de 1911. Proche du principal rival de Sun Yat-sen à Canton, Chen Jiongming, il perd ses fonctions officielles à la chute de ce dernier en 1923.

Réfugié à Hongkong au début de la guerre, il est recruté par Peng Dongyuan pour participer au Comité de maintien de l’ordre (zhian weichihui 治安維持會) de Canton, fondé le 20 décembre 1938. À l’été 1939, les troupes japonaises s’emparent de la zone de Chaoshan et son chef lieu Shantou, à l’extrémité orientale du Guangdong, à la frontière avec le Fujian. Faute de trouver un collaborateur à son goût pour diriger le Comité de maintien de l’ordre de Shantou, l’occupant fait appel à Chen Juemin, qui en prend la tête après sa fondation le 1er juillet 1939. Le développement de cette organisation étant gêné par l’absentéisme de Chen Juemin, qui préfère rester à Canton, les Japonais la remplacent, dès le 15 août, par un Comité de reconstruction (shanhou weiyuanhui 善後委員會) dont la gestion est confiée à un groupe d’hommes originaires de Xiamen dirigé par Zhou Zhizhen 周之禎.

Sources : MRDC, p. 1075 sq. ; Chen Qiao 2008 ; Chen Gongbo 2013 ; Chaoshan lunxianqu baogao, p.6-7, 17.

Fils d’un pasteur chrétien de Dongguan (Guangdong), Chen Fumu est immergé, dès son plus jeune âge, dans les milieux révolutionnaires cantonais par l’intermédiaire de ses grands frères. L’aîné, Chen Yichuan 陳逸川 (1880-1959), est un intime de Sun Yat-sen. Le cadet, Chen Qiulin 陳秋霖 (1893-1925), est journaliste et militant anarchiste. En 1921, Chen Jiongming envoie Chen Qiulin et Chen Fumu à Hong Kong pour y éditer le Xinwenbao 新聞報 (Les Nouvelles). Le 19 juillet 1924, en plein conflit entre Chen Jiongming et Sun Yat-sen, les frères Chen annoncent le ralliement de leur journal au camp de Sun. Wang Jingwei envoie un messager pour les féliciter.

Chen Qiulin est élu au Comité central de contrôle du GMD et nommé rédacteur en chef du Minguo ribao 民國日報 (Le Républicain), où il est assisté par Chen Fumu. Ils sont proches de Wang Jingwei qui dirige alors la propagande du GMD, dont le Minguo ribao est le principal organe de presse. Le 20 août 1925, Chen Qiulin est tué par une balle perdue dans l’attentat qui coûte la vie à Liao Zhongkai. Ce drame lie à jamais Chen Fumu à la famille de Liao ; un lien dont il profitera après la guerre. En octobre 1925, il est nommé chef du département de la jeunesse du Bureau du GMD au Guangdong. L’année suivante il devient inspecteur au sein du Yuan de contrôle (jianchayuan 監察院) et responsable de l’agriculture et de l’industrie dans le gouvernement provincial.

S’étant rapproché du PCC, Chen fait libérer dix personnes lors de la purge des Communistes par les autorités nationalistes de Canton, le 15 avril 1927. Une fois l’alliance nouée entre Jiang Jieshi et Wang Jingwei, à la fin de l’année 1931, Chen est élu membre suppléant du Comité exécutif central (zhongyang zhixing weiyuanhui 中央執行委員會) du GMD. Après la démission de Chen Mingshu 陳銘樞 (1889-1965) de son poste de ministre des Communications (jiaotongbu 交通部), en raison de son opposition à Jiang Jieshi, Chen Fumu le remplace. Il s’associe avec l’ancien secrétaire de Chen Jiongming, Huang Jusu 黃居素 (1897-1886), et le petit-fils de Li Hongzhang, Li Guojie 李國杰, pour détourner une forte somme d’argent des caisses du ministère. Chen et Huang s’enfuient à Hong Kong, tandis que Li est arrêté. L’argent sert, semble-t-il, à financer les activités dissidentes de Chen Mingshu. À l’hiver 1933, ce dernier fonde le « gouvernement populaire du Fujian » (Zhonghua gongheguo renmin geming zhengfu 中華共和國人民革命政府), auquel participe Chen Fumu. Suite à son écrasement par le GMD l’année suivante, Chen s’exile à Londres.

Il rentre quelques années plus tard à Hong Kong en compagnie d’une ancienne prostituée anglaise, dont il s’est entiché et qu’il surnomme son « dictionnaire de chambre » (chuangshang zidian 床上字典). Après le lancement du Mouvement pour la paix au début de l’année 1939, Chen est invité par Wang Jingwei à le rejoindre, mais il ne donne pas suite. Il est alors approché par l’agent communiste Pan Hannian 潘漢年 (1906-1977) qui lui demande d’infiltrer le groupe de Wang. Chen accepte à condition que la veuve de Liao Zhongkai, He Xiangning, se porte garante pour le cas où il serait pris pour un véritable traître. À l’automne 1939, Chen part pour Shanghai en compagnie d’un ancien de la clique réorganisationniste (gaizupai 改組派), son vieil ami Tang Chengbo 湯澄波 (1902- ?). À leur arrivée, ils s’entretiennent avec Wang Jingwei, qui espère rallier Chen Mingshu par l’intermédiaire de Chen Fumu. Ce dernier commence alors à faire du renseignement pour le compte du PCC aux côtés de Yuan Shu. Tous deux participent au Mouvement pour l’essor de l’Asie et la reconstruction nationale (xingya jianguo yundong 興亞建國運動) d’Iwai Eiichi, qui sert de couverture à leurs activités.

Après la dissolution de cette organisation en décembre 1940, Chen et Yuan sont élus au Comité exécutif central du GMD de Nankin. Au début de l’année 1941, ils sont les principaux organisateurs de la branche chinoise du Mouvement de la Ligue d’Asie orientale (Dongya lianmeng yundong 東亞聯盟運動) lancé par Wang Jingwei pour fusionner les organisations de masse rivales dans son GMD « orthodoxe ». Le PCC ne tarde pas à noyauter le bureau de Shanghai de la Ligue grâce à ses agents Yun Yiqun 惲逸群 (1905-1978) et Ye Wenjin 叶文津 (1916-1980). Vieille connaissance du maire de la ville, Chen Gongbo, Chen Fumu devient son compagnon de beuverie. En mai 1941, il fonde la Nanyang shangye yinhang 南洋商業銀行 (Banque commerciale du Sud) avec deux Chinois de la diaspora, Chen Yancheng 陳衍成 et Wang Yisen 王益森.

Grâce aux bonnes relations qu’entretient Chen Fumu avec les autorités japonaises, Ye Wenjin parvient à faire libérer les agents communistes Dai Yinglang 戴英浪 (1906-1985), Yu Shouzhong 俞守中 et Tan Chong’an 譚崇安. En novembre 1944, Chen mène des discussions secrètes avec le général de brigade Kawamoto Yoshitarō 川本芳太郎 (1898-1975) en vue d’hypothétiques négociations avec Chongqing. Peu après la reddition japonaise, Chen quitte Shanghai pour Dalian. Après la victoire communiste, il devient directeur général de la Banque Guohua, mais il est révoqué en 1951 pour s’être rendu à Hong Kong. Il retourne à Canton en 1957. Grâce à l’appui de He Xiangning et du fils de celle-ci, Liao Chengzhi 廖承志 (1908-1983), Chen obtient un poste dans le gouvernement provincial comme membre du Conseil des affaires des Chinois d’outre-mer. Il doit sans doute à la protection de la famille de Liao Zhongkai d’avoir réchappé à l’ « Affaire Pan Hannian » qui envoie Pan et Yuan Shu en prison pendant plusieurs décennies.

Source : Chen Xiaoping 2015.

Biographical Dictionary of Occupied China

A database from ENPChina Project