Agronome anticommuniste et francophile au parcours sinueux originaire de Jiading 嘉定 (Jiangsu), Liao Jianan, connu également sous le nom de Liao Nancai 廖南才, effectue ses études en France à l’Institut national agronomique (« l’Agro »). Membre du GMD, chargé de la question paysanne au sein du bureau provincial du Jiangsu, Liao prend, en 1927, la tête de l’École d’agriculture de Suzhou (Suzhou nongye xuexiao 蘇州農業學校). L’installation cette même année du Gouvernement national à Nankin s’accompagne d’une réorganisation profonde de l’enseignement supérieur. Liao participe au débat houleux qui accompagne cette réforme. Menée par Cai Yuanpei 蔡元培 (1868-1940) à la tête de l’Institut universitaire (Daxueyuan 大學院), qui remplace le ministère de l’Éducation, elle consiste à organiser les établissements en académies dépendant d’une université suivant le modèle français. En août 1927, l’École d’agronomie n°2 du Jiangsu (Jiangsu shengli di-er nongye xuexiao 江蘇省立第二農業學校) est ainsi placée dans l’académie de l’Université Sun Yat-sen n°4 (Di-si Zhongshan daxue 第四中山大學), rebaptisée Université du Jiangsu (Jiangsu daxue 江蘇大學), puis Université centrale (Zhongyang daxue 中央大學) en 1928. Avec d’autres directeurs d’établissements du Jiangsu, Liao pétitionne auprès du président de l’Université centrale, Zhang Naiyan 張乃燕 (1894-1958) à ce sujet, tout en se désolidarisant des protestataires. Finalement, la réforme est abrogée en 1929, victime des luttes intestines à la tête du GMD. Liao doit lui-même faire face à des luttes au sein de son propre établissement. Le 31 octobre 1930, les étudiants de l’École d’agriculture de Suzhou refusent de poursuivre les cours, exigeant le départ du directeur des études, Dai Qixiang 戴起祥. En dépit de la démission de ce dernier et de l’intervention des autorités locales, la colère des étudiants ne faiblit pas. Il apparaît finalement que l’affaire était une manipulation ourdie par le directeur de la discipline chargé d’enseigner la doctrine du Parti, Pan Tianjue 潘天覺, dans le but d’obtenir le poste de Dai. Démasqué, Pan se réfugie dans le bureau local du GMD, ce qui provoque le lancement d’une enquête au niveau des instances provinciales.
Parallèlement à l’enseignement des techniques agricoles modernes au sein de son école, Liao Jianan s’implique dans leur mise en pratique à travers des projets s’inscrivant dans le « mouvement de reconstruction rurale » (nongcun jianshe yundong 農村建設運動). Initié par des réformateurs tels que Liang Shuming 梁漱溟 (1893-1988) et Yan Yangchu 晏陽初 (1893-1990), ce mouvement ne vise pas seulement à moderniser les campagnes, mais participe d’une réflexion plus large sur le sens de la modernité elle-même en encourageant la jeunesse urbaine à opérer un retour à la terre. Il prend la forme de projets distincts visant à développer des villages modèles. Au début des années 1930, ce mouvement est en partie récupéré par le parti-État nationaliste, qui cherche à étendre son influence dans les zones rurales en développant des zones expérimentales, telles que celle gérée par Mei Siping à Jiangning. Décidé à piloter sa propre expérimentation, Liao consulte deux personnages incontournables à Suzhou, dont il est proche : l’ancien bras droit de Yuan Shikai, Zhang Yilin 張一麐 (1867-1943), et Li Genyuan 李根源 (1879-1965), un vétéran de la Ligue jurée. Avec leur appui, il initie le projet du « Nouveau village de Shanrenqiao » (Shanrenqiao xincun 善人橋新村) situé à 18 km au sud-ouest de Suzhou. En février 1930, la Société chinoise de l’enseignement professionnel (Zhonghua zhiye jiaoyu she 中華職業教育社) crée officiellement la « Zone de progrès rural de Shanrenqiao » (Shanrenqiao nongcun gaijin qu 善人橋農村改進區) en coordination avec les autorités locales. Outre Liao, Zhang Yilin et Li Genyuan, le comité préparatoire compte des personnalités de premier plan telles que Cai Yuanpei, Huang Yanpei 黄炎培 (1878-1965), Hu Shuhua 胡庶華 (1886-1968) et Jiang Jianyu 江間漁 ( ?). Le projet est encadré par des poids lourds de la Société chinoise de l’enseignement professionnel tels que Huang Yunshen 黃蘊深 (1872-1953), alors magistrat du district de Wuxian (Suzhou), Pan Wen’an 潘文安 (1894- ?) et Yao Huiquan 姚惠泉 (1895-1988). Financé pour partie par l’administration de district, le projet doit durer trois ans, période à l’issue de laquelle les paysans de la zone expérimentale sont censés devenir triplement autonomes : ils doivent pouvoir se gouverner par eux-mêmes (zizhi 自治), être autosuffisants (ziji 自給) et assurer leur propre protection (ziwei 自衛). Suivant les préceptes de l’ « éducation des masses » (minzhong jiaoyu 民眾教育), plusieurs établissements scolaires sont créés, de même qu’une bibliothèque ou encore une « maison de thé des masses » (minzhong chayuan 民眾茶園). La diffusion auprès des paysans des techniques agricoles modernes est assurée par une quarantaine d’experts sous la houlette de Liao Jianan. Elle n’est pas sans susciter des résistances de la part des intéressés. La première tâche à laquelle s’attellent les hommes de Liao consiste à remplacer les latrines à ciel ouvert, qui jalonnent les chemins, par des pièces à compost (duifeishi 堆肥室), afin d’améliorer l’hygiène et de mettre en valeur les excréments. Si le « Nouveau village de Shanrenqiao » partage les objectifs du mouvement de reconstruction rurale, ainsi qu’un certain paternalisme vis-à-vis des paysans, il contribue toutefois moins à renforcer une véritable autonomie locale que l’emprise de l’État nationaliste en organisant à son profit la police locale. Durant ces années, Liao est régulièrement amené à traiter avec le chef du Bureau de l’éducation du gouvernement provincial du Jiangsu, Zhou Fohai, et avec celui des Travaux publics, Dong Xiujia.
À l’automne 1933, Liao Jianan démissionne de son poste de directeur de l’École d’agriculture de Suzhou pour occuper des fonctions dans les instances centrales du GMD à Nankin (Zhongyangbu 中央部) à la tête d’un « groupe sur l’agriculture » (Nongyezu 農業組) créé en 1936. Il pilote des chantiers de défrichage de grande ampleur, au nord du Jiangsu, dans les districts de Haizhou 海州 et Guanyun 灌雲. Parallèlement à la poursuite de ses activités dans le domaine rural, Liao prend, en novembre 1935, la direction de l’Institut de rééducation de la capitale (Shoudu fanxingyuan首都反省院), qui voit officiellement le jour l’année suivante. Nommé à l’essai, Liao est confirmé dans ses fonctions en juin 1937. Il s’agit de l’un des centres de détention mis en place entre 1929 et 1937 pour endoctriner les dissidents communistes arrêtés par les autorités nationalistes. Outre des cours d’idéologie, la rééducation des prisonniers politiques repentis passe notamment par le travail aux champs. Cette nomination laisse penser que Liao est proche de la Clique C.C. des frères Chen Guofu 陳果夫 (1892-1951) et Chen Lifu 陳立夫 (1900-2001), qui ont la haute main sur les services secrets civils du GMD chargés de traquer les communistes. En effet, bien que les instituts de rééducation dépendent en principe du ministère de la Justice (Sifa xingzheng bu 司法行政部), ils passent sous le contrôle de fait des services secrets du GMD en avril 1933. Comment expliquer que le directeur d’une école professionnelle en vienne à occuper une telle position ? Faute de réponse dans les sources, on peut émettre l’hypothèse que Liao est peut-être devenu proche de Chen Lifu après que celui-ci a été nommé à la tête du Comité agraire (Tudi weiyuanhui 土地委員會) créé en 1934 pour mener une vaste enquête préalable au lancement de la réforme agraire. On sait qu’il est, par ailleurs, bien introduit auprès des dirigeants provinciaux du Jiangsu, parmi lesquels le gouverneur Chen Guofu et Zhou Fohai. Durant son mandat à Nankin, Liao développe des liens avec Ju Zheng 居正 (1876-1951), président du Yuan judiciaire et l’un des dirigeants du groupe des Collines de l’Ouest (Xishan huiyi 西山會議). Située à l’extrême droite du GMD, cette faction a vu le jour en 1925, au lendemain de la mort de Sun Yat-sen, parmi les opposants au Front uni avec le PCC. Après la rupture sanglante de celui-ci en 1927, elle œuvre pour « nettoyer le Parti » (qingdang 清黨) des communistes. À cette fin, et avec l’appui de la Clique C.C., elle favorise la « partification » (danghua 黨化) de l’administration judiciaire et initie la mise en place des instituts de rééducation que Ju Zheng centralise. L’entrée en vigueur du second front uni au début de la guerre sino-japonaise met fin, pour un temps, à cette terreur blanche. Le 18 août 1937, Liao reçoit la visite de deux représentants du PCC, Zhou Enlai 周恩來 (1898-1976) et Ye Jianying 葉劍英 (1897-1986). Ils viennent s’enquérir de ses « pensionnaires », dont le nombre, leur explique Liao, est passé de 91 lors de sa prise de fonctions en 1935 à une dizaine seulement. Zhou Enlai s’inquiète en particulier du sort de trois militantes communistes : Wang Genying 王根英, épouse de Chen Geng 陳賡 (1903-1961) arrêtée en 1933 ; Xia Zhixu 夏之栩, veuve de Zhao Shiyan 趙世炎 (1901-1927), également tombée aux mains des Nationalistes en 1933 ; et Zhang Qinqiu 張琴秋, dirigeante militaire et veuve de Shen Zemin 沈澤民. Liao accepte la libération des deux premières mais refuse d’élargir Zhang Qinqiu, au motif qu’elle n’est pas une prisonnière politique, mais une prisonnière de guerre. Par conséquent, il exige l’autorisation préalable de Gu Zhutong 顧祝同 (1893-1987), qui l’a transférée à Nankin. Zhou Enlai demande à voir l’ensemble des prisonniers à qui il annonce l’accord passé entre le GMD et le PCC, leur promettant une libération rapide pour rejoindre le front. Après avoir fait signer à Zhou et Ye des formulaires par lesquels ils se portent garants des trois femmes, Liao libère celles-ci.
Après la fermeture de l’Institut de rééducation de la capitale, on perd la trace de Liao Jianan dans les sources de l’époque jusqu’en 1940. Les seules informations sur cette période se trouvent dans une longue lettre qu’il adresse en décembre 1949 à Ju Zheng dans laquelle Liao ne dit rien de son rôle en zone occupée. Selon son récit, après avoir rejoint Chongqing fin 1937, Liao est l’objet d’attaques et décide de ne pas se battre pour obtenir un poste. Il s’installe à Mengzi 蒙自, au Yunnan, où il prend la direction de l’École spéciale d’agriculture et de sylviculture (Nonglin zhuanke xuexiao 農林專科學校) gérée par le gouvernement provincial. Élu à la tête de l’Association chinoise pour la reconstruction rurale (Zhongguo nongcun jianshe xiehui 中國農村建設協會), il dirige un Groupe d’enquête sur l’activité économique dans les zones frontalières du Sud-Ouest (Xinan bianjiang shiye diaocha tuan 西南邊疆實業調查團), mais n’est pas en mesure de mener à bien cette entreprise en raison du manque de moyens et de personnels. Le récit enchaîne ensuite directement avec ses activités au lendemain de la victoire en 1945, laissant croire qu’il a passé la guerre au fin fond du Yunnan. Selon le témoignage de He Fangzhou 何芳洲, un jeune disciple de Liao au sein du « Nouveau village de Shanrenqiao », Liao se trouve à Hong Kong en 1940 où il rencontre par hasard Zhang Yilin. Les circonstances dans lesquelles il accepte de rallier le Gouvernement national réorganisé établi par Wang Jingwei à Nankin en mars 1940 ne sont pas connues, mais on sait que Hong Kong voit alors passer plusieurs cadres du Mouvement pour la paix. Le nom de Liao apparaît dans une liste non datée des « membres postulants du Comité central de contrôle » (Zhongyang jiancha weiyuanhui houbu weiyuan 中央監察委員會候補委員), c’est-à-dire un strapontin dans la plus faible des trois instances centrales du GMD « orthodoxe » formé par Wang Jingwei en août 1939. Le 7 juillet 1940, il est chargé de mission (gongshi zai bu banshi 公使在部辦事) au sein du ministère des Affaires étrangères (Waijiaobu 外交部), autrement dit un poste dénué de tout pouvoir. Liao a-t-il trop tardé avant de rallier le camp de la collaboration, ce qui expliquerait ces postes obscurs ? Il finit néanmoins par percer au printemps 1941 dans une administration qu’il connaît bien – celle du Jiangsu –, alors que le lancement de la campagne de pacification rurale (Qingxiang gongzuo 清鄉工作) en juillet est précédé par un renouvellement progressif du personnel provincial. En mai 1941, Liao est nommé à la tête du Département des travaux publics (Jiansheting 建設廳) et devient membre du comité provincial, où il retrouve Dong Xiujia. En octobre, il cumule également la direction du Bureau de gestion des vivres (Liangshi guanli ju 糧食管理局). Il est remplacé à ces deux postes dès mars 1942, tout en conservant son siège au comité provincial. Après la nomination de Li Shiqun comme gouverneur du Jiangsu en décembre 1941, l’administration provinciale fusionne avec celle de la Pacification rurale. Liao n’obtient pas de fonctions dans cette dernière, hormis comme membre du Comité préparatoire de l’Assemblée générale pour la commémoration du premier anniversaire de la Pacification rurale (Qingxiang zhounian jinian dahui choubei weiyuanhui 淸鄉週年紀念大會籌備委員會). Entre janvier et juin 1943, il sert comme vice-ministre des Travaux publics (Jianshebu cizhang 建設部次長) dans un ministère né, cette même année, de la fusion entre le Comité d’hydraulique (Shuili weiyuanhui 水利委員會) et le ministère des Communications (Jiaotongbu 交通部). Dans un entretien accordé à la presse au moment de sa prise de fonctions, Liao explique que, dans le cadre du « régime de guerre » (zhanshi tizhi 戰時體制), le nouveau ministère entend s’atteler à la reconstruction des infrastructures fluviales, routières et des PTT nécessaires au développement de l’économie et à la victoire dans la Guerre de la grande Asie orientale. Après ce bref passage à la tête d’un ministère, Liao est récompensé par un poste de conseiller en affaires politiques (zhengwu canzan 政務參贊) du gouvernement central, une sinécure créée à cette époque pour recaser les victimes méritantes des multiples remaniements.
Parallèlement à ces charges dans l’administration provinciale et centrale, Liao Jianan reste très actif dans le domaine de la reconstruction rurale. En mars 1942, il prend la direction de l’Institut central d’expérimentation agricole (Zhongyang nongye shiyan suo 中央農業實驗所) rattaché au ministère de l’Industrie (Shiyebu 實業部) dirigé par Mei Siping. Inauguré en janvier 1932 et dirigé un temps par Chen Gongbo, cet organisme a pour missions de réaliser des enquêtes sur le secteur agricole, de tester de nouveaux produits (semences, engrais, insecticides) et de former des experts aux nouvelles techniques agricoles. Déplorant que tous ces aspects aient été délaissés par le Gouvernement national réorganisé depuis son « retour à la capitale » en raison des crises multiples auxquelles il fait face, Liao peine à relancer l’institut. Il se plaint du manque de fonds, d’ouvrages, d’outils et de produits chimiques, ainsi que des difficultés à recruter du personnel qualifié – il emploie tout de même une centaine d’agronomes, auxquels s’ajoutent 140 paysans employés à l’année. L’institut gère également une École des apprentis paysans (Nongmin zidi xuexiao 農民子弟學校) en association avec le Nouveau village de Yanziji (Yanziji xincun 燕子磯新村). S’il obtient une forte augmentation des financements, celle-ci reste inférieure à l’inflation. Les bâtiments d’avant-guerre ayant été en grande partie détruits au début des combats, ils doivent être reconstruits. Sur les quelque 2600 mu (160 ha) de terres que possédaient l’institut dans les environs de Nankin en 1937, il ne dispose plus que d’environ 1000 mu ; le reste ayant été réquisitionné par l’« armée amie » pour y cultiver des plantes à usage médicinal. L’institut emploie comme conseillers trois ingénieurs agronomes japonais passés par le ministère de l’Agriculture et des Forêts (Nōrin-shō 農林省) et détachés auprès du Kōa-in : Yamazaki Shōjirō 山崎昇二郎, Kawamata Koreyoshi 川又是好 et Iida Saichi 飯田左翼. Yamazaki a dirigé, entre 1921 et 1925, la Station d’expérimentation agricole du département de Hyōgo (Hyōgoken-ritsu nōji shikenjō 兵庫県立農事試験場) établie en 1894 à l’ouest de Kobe. Liao cherche à redonner à l’institut son rôle d’avant-guerre en obtenant, en août 1942, que soit rétabli le décret plaçant les différentes fermes expérimentales du pays sous son autorité scientifique. En 1943, au moment du lancement du « Mouvement d’augmentation de la production agricole » (Nongye zengchan yundong 農業增產運動) qui accompagne l’entrée en guerre de Nankin, Liao envoie des experts au Jiangsu, au Zhejiang et dans l’Anhui pour rationaliser la production. Nankin est désignée zone du riz non glutineux et du blé (xiandao xiaomai qu 秈稻小麥區), Suzhou celle du riz glutineux (jingdao qu 粳稻), Xuzhou celle du blé et du maïs (xiaomai yumi qu 小麥玉米區), Bengbu celle du soja (dadou qu 大豆區) et Nantong (Shanghai) celle du coton (mianzuo qu 棉作區).
Le rôle moteur de Liao Jianan dans l’organisation et la défense de la « reconstruction rurale » en Chine occupée passe également par l’Association chinoise pour la reconstruction rurale (Zhongguo nongcun jianshe xiehui 中國農村建設協會) que Liao refonde à Suzhou en août 1941. Dès octobre 1940, il réunit une dizaine de spécialistes de l’agriculture à Nankin dans l’idée d’obtenir la création d’une agence ad hoc avec le soutien du gouvernement. Les deux ministères avec lesquels il est alors en contact, celui de l’Agriculture et des Mines (Nongkuangbu 農礦部) et celui des Affaires sociales (Shehuibu 社會部), disparaissent lors du premier remaniement d’août 1941. Désormais en poste à Suzhou, Liao décide de faire aboutir son projet sous la forme d’une association qui compte une soixantaine de membres à sa création en août 1941, contre 380 deux ans plus tard. Présidée par Liao, elle est dirigée par des experts travaillant pour certains au sein de l’Institut central d’expérimentation agricoles tels que Lu Yitang 陸錫愓, Shao Younong 邵友農, Wang Fusheng 王復生, ou encore Gu Boming 顧伯明. Elle pétitionne auprès du gouvernement central pour que soient établies des écoles agricoles dans chaque district, une manufacture d’outils agricoles ou encore pour une augmentation du salaire des experts agronomes. En janvier 1943, l’association se dote d’une revue, le mensuel Nongcun jianshe 農村建設 (Reconstruction rurale) patronné par Chu Minyi, Mei Siping et Li Shiqun. Dès son deuxième numéro, la revue est touchée par les pénuries de papier, qui l’oblige à passer à une parution tous les deux voire trois mois. Liao y publie régulièrement des articles dans lesquels il met notamment en avant le modèle français. Selon son analyse, en favorisant un secteur agricole composé de nombreux petits propriétaires terriens la France est parvenu à relancer son économie après sa défaite contre la Prusse. Liao fait l’éloge d’un système agricole français alliant des organes spécifiques à chaque échelon de l’administration et un réseau de coopératives et de crédit agricoles, dans lequel travaillent des dizaines de milliers d’experts formés dans les écoles agricoles dont lui-même est issu. Il souhaite également que la Chine s’inspire de l’ordre du Mérite agricole français pour redonner au monde rural l’importance qu’il mérite. Bien qu’il s’agisse avant tout d’une revue spécialisée dans laquelle on peut lire des articles pointus, la ligne éditoriale n’est pas imperméable à la propagande pro-japonaise. Elle publie ponctuellement des textes sans rapport avec l’agronomie, tels que la traduction d’une allocution prononcée par le consul Horiuchi Tateki 堀内幹城 (1889-1951) lors d’un « camp d’entraînement pour fonctionnaires » (gongwuyuan jixunying 公務員集訓營) appelant le peuple chinois à dépasser son individualisme atavique pour développer son sens du sacrifice. Liao, lui-même, adapte son discours à l’air du temps. Dans un article publié en octobre 1943, il se réjouit ainsi qu’à la faveur de la Guerre de la Grande Asie orientale, les peuples est-asiatiques se soient « éveillés », mais critique l’influence persistante des « nouveaux intellectuels obsédés par la civilisation matérielle » qui, au nom des sciences occidentales modernes, méprisent la Chine rurale en ne jurant que par l’industrialisation des villes. À ses yeux, la modernisation de la Chine doit commencer par celle de son agriculture. Sa défense de la légitimité et des intérêts de sa profession l’amène à critiquer à demi-mot le régime de Nankin. En décembre 1943, il dénonce ainsi les « beaux discours sur l’augmentation de la production [增產八股] », appelant à agir plutôt qu’à parler, alors que le ministre des Vivres, Gu Baoheng, vient de réunir le 15 octobre un Conseil national pour la promotion de l’augmentation de la production vivrière (Quanguo liangshi zengchan cejin huiyi 全國糧食增產策進會議). Alors qu’il estime la surface des terres en friches aux Jiangsu, Zhejiang et Anhui à 3 793 009 mu, il déplore le manque de personnels qualifiés pour encadrer leur exploitation. Citant la formule « il faut dix ans pour élever un arbre, mais cent ans pour élever un peuple [十年樹木,百年樹人 ] », Liao regrette que trop peu d’ingénieurs agronomes aient été formés par le passé. Sur le millier d’étudiants passés par l’École d’agriculture de Suzhou durant ses sept années comme directeur, une partie se sont, selon lui, reconvertis en raison des salaires trop bas auxquels peuvent prétendre ces experts, « bien inférieurs à celui d’un marchand ambulant ». Dans une Chine comptant de nombreux chômeurs, mais trop peu de personnes disponibles sachant cultiver la terre, Liao préconise l’organisation de stages de formation pour répondre à l’objectif d’« augmentation de la production ». Lors de la 3e assemblée générale de l’Association chinoise pour la reconstruction rurale en octobre 1943, Liao se félicite tout de même de la forte augmentation du nombre de structures agricoles privées qu’il explique par l’explosion des prix des produits agricoles, mais aussi par l’activisme de l’association, dont les membres participent à ces nombreuses entreprises.
Dans ce contexte, l’association décide de recentrer ses activités à Shanghai pour y mener ses projets éducatifs et d’expérimentation rurale. En janvier 1944, elle remet sur pied l’École spéciale d’agriculture de Shanghai (Shanghai nongye zhuanke xuexiao 上海農業專科學校), dont Liao prend la direction. Le conseil d’administration de l’école compte des personnalités notoires telles que le nouveau directeur du Shenbao, Chen Binhe, et certains des principaux hommes d’affaires de la ville comme Lei Xianzhi 雷顯之 (1898-1970), Shen Shi 沈世, Xiang Kangyuan 項康元, Xu Guanqun 許冠羣 (1896-1976), Xu Xiaochu 許筱初 (1898-1983), You Dao 尤島 et Zhu Boquan 朱博泉 (1898-2001). Ayant réuni un capital de 2 millions de yuans, Liao et d’autres membres du conseil d’administration de l’école font chacun un don personnel de 10 000 yuans pour financer l’ouverture de l’établissement. Dans le même temps, l’association de Liao lance le Nouveau village de Chensiqiao (Chensiqiao xincun 陳思橋新村) grâce à des subsides du gouvernement et avec l’aide de camarades « constructionnistes » déjà établis dans l’ouest de Shanghai au sein de la ferme de Jiafeng (Jiafeng nongchang 嘉豐農場). Il semble que l’École spéciale d’agriculture de Shanghai n’ait pas rencontré le succès escompté, puisqu’en juillet et août 1944, des annonces paraissent dans la presse shanghaienne annonçant un examen d’entrée ouvert à 30 étudiants, garçons et filles compris, pour l’École de la reconstruction rurale (Nongcun jianshe xueyuan 農村建設學院) dirigée par Liao. En janvier 1945, celui-ci décide de transférer l’établissement à Suzhou afin, explique-t-il, de permettre aux étudiants d’être plus proches de la campagne pour réaliser leurs travaux pratiques. Dans le même temps, l’Association chinoise pour la reconstruction rurale s’associe avec le gouvernement provincial du Jiangsu, dont le siège est à Suzhou, pour diriger la mobilisation de la population locale afin d’« augmenter la production ».
On perd ensuite de nouveau la trace de Liao Jianan, jusqu’en juillet 1948. Il est alors visé, aux côtés de Dong Xiujia et Cai Hongtian 蔡洪田 (1901-?), par un mandat d’arrêt émis par le Bureau du procureur de la Haute cour du Jiangsu (Jiangsu gaodeng fayuan jiancha chu 江蘇高等法院檢察處) contre ces trois anciens dirigeants de l’administration provinciale ayant disparu après la victoire. À en croire sa lettre de décembre 1949 à Ju Zheng, qui occulte totalement son rôle dans la collaboration, Liao décide au lendemain de la victoire de partir pour l’Europe. Désespéré, écrit-il, par la décadence du GMD et la corruption ambiante, il suit les conseils pressants de son ami, le consul français de Nankin Pierre Salade – principal interlocuteur des membres francophiles du gouvernement de Wang Jingwei sous l’occupation. Liao se convainc qu’il sera plus utile à sa patrie en étudiant sur place la reconstruction des pays européens. Parti au printemps 1947, il séjourne en Angleterre, en France, en Belgique, en Suisse, en Italie et aux Pays-Bas, sans expliquer comment il finance un tel voyage. Comparant la situation économique, politique et diplomatique de ces pays, il se lamente que son propre gouvernement, « tout imbu de son statut de vainqueur, n’ait pas tenu compte des souffrances du peuple », conduisant à la montée en puissance des communistes, dont Liao suit, atterré, les progrès dans la presse européenne. Alors même, écrit-il, que ses amis l’exhortent à repousser son départ, Liao décide de rentrer en Chine en avril 1949, emportant avec lui le fruit de ses recherches, qu’il compte soumettre aux autorités centrales pour qu’elles en fassent bon usage. Liao ne dit rien dans sa lettre à Ju Zheng de la thèse de doctorat intitulée « Perspectives de l’économie rurale en Chine » (146 pages), qu’il soutient en 1949 sous le nom de Liao Nam-tse (Liao Nancai 廖南才) à la faculté de droit de l’Université de Paris.
Apprenant à son arrivée que la capitale est déjà perdue, Liao se rassure en pensant que le Gouvernement national contrôle encore Shanghai et un grand nombre de provinces. Devant la tournure que prennent les événements, il se hâte d’embarquer pour Taiwan. En chemin, il croise son vieil ami Ge Jianshi 葛建時 (1896-1981), élu en 1947 à l’Assemblée nationale (Guomin dahui 國民大會). Les deux hommes se sont connus en 1927 au sein du bureau du GMD au Jiangsu. Enthousiasmé, selon lui, par le rapport que Liao souhaite transmettre au gouvernement, Ge l’encourage à écrire séparément à Jiang Jieshi et à Li Zongren 李宗仁 (1890-1969). Mais craignant que la poste n’égare son précieux travail, Liao le confie à Xu Enzeng 徐恩曾 (1896-1985), qui doit se rendre dans la capitale provisoire de Canton. Mal lui en prend : Xu perd les documents avant d’avoir pu les remettre (ou bien pour ne pas avoir à les remettre ?). Liao trouve un autre moyen de se faire valoir auprès des autorités. Alarmé que la population ne mesure par le danger que représente le PCC, il publie en novembre 1949 à Taipei une brochure sobrement intitulée Critique du communisme (Gongchan zhuyi pipan 共產主義批判) sous le pseudonyme de Liao Chunfeng 廖春風 – une référence à l’expression « brise printanière se transforme en pluie » (chunfeng huayu 春風化雨), métaphore des bienfaits de l’éducation. Il y déroule une critique très générale de la pensée marxiste, en n’abordant le cas de la Chine que dans les dernières pages, sans attaquer le PCC sur sa politique agraire. Outre ladite brochure, Liao gratifie Ju Zheng d’un long développement sur la diplomatie chinoise. Il dénonce la naïveté des États-Unis vis-à-vis du communisme et l’aide insuffisante apportée à la Chine, indiquant qu’il a écrit en mars 1948 au Président Truman pour l’exhorter à faire plus pour endiguer le communisme. Liao attaque au passage la responsabilité de l’entourage de Jiang Jieshi – Kong Xiangxi et la famille Song – dont la corruption notoire a irrémédiablement abimé l’image de la Chine en Occident ; critique alors répandue chez les soutiens historiques mais désillusionnés du Généralissime tels que Chen Lifu. Il reproche aux médias occidentaux de relayer la propagande du PCC présentant les communistes comme des tenants de la « réforme agraire » qu’il défend lui-même. Le plan miraculeux, dont Liao croit qu’il sauvera le régime nationaliste, prévoit notamment une révolution des traitements dans la fonction publique. À l’inverse des pays européens qui ont opéré des licenciements massifs après-guerre, Liao recommande de garder tous les fonctionnaires en leur versant un même salaire quel que soit leur échelon. Les agents désœuvrés pourront se consacrer à la propagande anticommuniste. Liao définit également sa grande idée en matière de relations internationales : les États-Unis n’étant pas un allié fiable, la Chine doit s’appuyer sur une « seconde ligne diplomatique [di-er waijiao luxian 第二外交路線] » en renforçant ses relations avec la Grande-Bretagne et surtout la France. La raison d’être de cette logorrhée apparaît dans les dernières lignes et elle est répétée dans une seconde lettre envoyée à Ju Zheng deux semaines plus tard : à défaut de pouvoir contribuer à la réforme agraire que le GMD n’a pas eu le temps de mettre en place en Chine, Liao laisse entendre qu’il serait le candidat idéal pour être envoyé en mission en Europe, afin de construire ladite « seconde ligne diplomatique ». Liao finit sa première lettre en précisant, dans le post-scriptum, qu’il a décidé de ne plus utiliser que son deuxième nom Nancai 南才 (« talent du Sud »). Si ce nom est parfois utilisé avant 1949, celui de Jianan disparaît totalement après cette date, signe que Liao cherche à effacer les traces de sa participation au gouvernement collaborateur de Wang Jingwei.
Sa carrière de diplomate ayant tourné court, Liao se rabat sur un domaine dans lequel il a davantage de compétences. En 1951, il cosigne un « Mémorandum pour la renaissance des campagnes chinoises » (Fuxing Zhongguo nongcun jianyishu 復興中國農村建議書) adressé au Yuan d’examen (Xingzhengyuan 行政院). On y lit que les « bandits communistes » ont exploité les inégalités existant dans une société rurale chinoise où la plupart des paysans ne possèdent pas la terre qu’ils cultivent. La rénovation rurale doit donc passer par une « réforme en profondeur du problème de la terre [tudi wenti 土地問題], afin de supprimer les inégalités entre riches et pauvres » et réaliser la promesse de Sun Yat-sen : « la terre à ceux qui la cultivent [gengzhe you qi tian 耕者有其田] ». À partir de ce constat très consensuel, les auteurs critiquent certains des « Cinq principes de la réforme agraire après la reconquête du continent [收復大陸土改五原則] » ébauchés par le Comité de planification du Yuan exécutif (Xingzhengyuan sheji weiyuanhui 行政院設計委員會), notamment celui prévoyant que des terres seront distribuées à tous les soldats. Ils craignent qu’une réforme poursuivant le noble objectif de permettre à tous les paysans de manger à leur faim n’aboutisse à l’émergence d’une nouvelle classe de propriétaires terriens. Ils plaident également pour une unification des compétences relatives au monde rural, dont les organismes (éducation agricole, crédit agricole, etc.) relèvent de ministères distincts. Ils préconisent qu’elles soient centralisées à l’intérieur d’une seule structure, dont on peut penser qu’ils espèrent être les cadres. Ils voient dans le manque de coordination administrative la cause principale de l’incapacité du Gouvernement national à obtenir des résultats en matière agricole en dépit de tous ses beaux discours sur la question. Ils conseillent de rebaptiser le ministère de l’Agriculture et des Forêts (Nonglinbu 農林部), « ministère de la Politique agricole » (Nongzhengbu 農政部) ou « ministère de l’Agriculture » (Nongyebu 農業部) et d’établir des bureaux équivalents dans l’administration locale, ainsi qu’un Institut central de recherche sur l’agriculture (Zhongyang nongye yanjiu yuan 中央農業研究院) ou un Institut central d’agronomie (Zhongyang nongxueyuan 中央農學院). Ils demandent, enfin, que soit étendu le maillage des établissements agricoles pour diffuser l’enseignement des techniques modernes au niveau local. Ils espèrent ainsi promouvoir le travail manuel en allant contre une société chinoise qui considère traditionnellement qu’il faut « étudier pour devenir fonctionnaire [為做官而讀書] ». Parmi les coauteurs de Liao, on trouve d’autres agronomes notables de sa génération ayant également étudié en France comme Xu Tinghu 徐廷瑚 (1890-1965) et Pi Zuoqiong 皮作瓊 (1897-?). Ce dernier occupe la charge de vice-ministre du Personnel (Quanxubu zhengwu cizhang 銓敘部政務次長) et de ministre par intérim au moment du transfert de l’administration nationaliste à Taiwan. Il est nommé au sein du Département de l’agriculture et des forêts (Nonglinting 農林廳) du gouvernement provincial de Taiwan (Taiwansheng zhengfu 台灣省政府) en 1952, au même moment que Liao Jianan.
On peut donc faire l’hypothèse que Pi Zuoqiong n’est pas étranger au retour de Liao dans l’administration nationaliste, en dépit de son passé de collaborateur ; un cas de figure très rare pour un fonctionnaire ayant occupé, certes brièvement, un poste de vice-ministre en zone occupée. Est-ce cette tache sur son C.V. ou bien le fait de ne pas pouvoir faire valoir sa longue expérience dans le domaine de l’agriculture une fois son nom changé ? Toujours est-il que Liao doit se contenter d’un poste relativement modeste : celui de spécialiste technique (jizheng 技正) au sein de ce même Département de l’agriculture et des forêts de l’administration provinciale. À la tête du Bureau de supervision de la mise en culture des terres défrichées (Nongken dudao chu 農墾督導處), Liao est notamment amené à gérer les conséquences de l’installation à Taiwan des « compatriotes vertueux des îles Dachen » (Dachen yibao 大陳義胞). En février 1955, lors de la 1ère crise du détroit, les autorités nationalistes aidées par l’armée américaine transfèrent environ 18 000 habitants de ce petit archipel au large du Zhejiang vers Taiwan. Ces familles de pêcheurs sont installées dans des régions reculées de l’est et du sud de l’île afin d’y développer l’agriculture. Face aux grandes difficultés rencontrées sur place, elles se mobilisent en envoyant notamment de nombreuses pétitions. En avril 1958, l’une d’elles, rédigée par les représentants du canton de Gaoshu 高樹鄉, au Nord de Pingtung 屏東, vise le service de Liao Jianan. Elle accuse ses agents de détourner les matériaux fournis par l’État et de ne pas réaliser les travaux d’irrigation indispensables pour la mise en culture des terres. Dans le rapport qu’il rédige en réponse à cette pétition, Liao justifie les retards des travaux d’irrigation par leur difficulté et le manque de moyens. Il réfute catégoriquement les accusations de fraude et explique que seul un petit nombre de ses agents ont eu maille à partir avec les habitants. En application du principe d’autonomie locale, Liao demande à chaque ville d’élire un représentant afin qu’il coordonne avec les agents de l’administration la lutte contre les « mauvais éléments », notamment à la suite d’actes de sabotage contre les digues. Ces mesures apaisent, semble-t-il, les tensions. En décembre 1961, Liao Jianan part à la retraite. Les sources restent muettes sur les dernières années de sa vie.
Sources : Yang Jialuo 1937, p. 1-19 ; Shenbao 05/08/1927, 28/03/1929, 15/09/1935, 15/04/1943, 22/01/1944, 03/01/1945, 30/07/1944, 28/08/1944, 03/01/1945, 30/07/1948 ; Jiangsu jiaoyuting 1932, p. 284-288 ; Merkel-Hess 2015 ; Zhao Junyan 2015 ; Xu Yinglian et al. 1935, p. 451-456 ; Hu Yongjun 2016 ; MZN, p. 689, 1092, 1103-1104 ; ZGJZ, p. 933, 939, 943, 950, 957, 959 ; Yang Shulin 2013 ; Wang Xiaohua 2017 ; Mitsuhashi 2012 ; Jiangsusheng difangzhi bianzuan weiyuanhui 2006, p. 577 ; ZGJZ, p. 939 ; Ch’en Li-fu 1994, p. 113-114 ; Nongcun jianshe vol. 1, n°1, janv. 1943, p. 125, vol. 1, n°2-3, avril 1943, p. 21, 26-28, 113, vol. 1, n°4-6, juill. 1943, p. 2, 17, vol. 1, n°7-9, oct. 1943, p. 1, 73-75, vol. 1, n°10-12, déc. 1943, p. 1-4, 52, vol. 2, n°1-3, mars 1944, p. 97 ; Shiye gongbao, n°24, 31 août 1942, p. 10 ; Shiyebu Zhongyang nongye shiyansuo 1943 ; Hyōgo-kenritsu nōji shikenjō 1943, p. 8-9 ; Yuan Tung-li 1964, p. 26 ; Ju Zheng 2004, vol. 7, p. 106-110, 417-430 ; AH 008-010502-00024-014 ; Xu Youchun 2007, p. 299, 1209 ; Yang 2025 ; Yang Meng-Hsuan 2025.
Militaire cantonais, Lü Chunrong rejoint la Ligue jurée (tongmenghui 同盟會) en 1910 et occupe des postes de commandement dans sa région natale, notamment sous les ordres de Chen Jiongming 陳炯明 (1878-1933). Après la défaite de ce dernier contre les troupes loyales à Sun Yat-sen en 1925, Lü prend sa retraite. En février 1930, il est visé par un mandat d’arrêt du Gouvernement national, sans laisser d’autres traces durant toute la décennie.
Au lendemain de la chute de Canton, à l’automne 1938, Lü est recruté par les Japonais pour organiser un comité de maintien de l’ordre (zhi’an weichihui 治安維持會) dirigé par Peng Dongyuan, dont il devient le vice-président. La prise de contrôle de la faction de Wang Jingwei sur la province, un an plus tard, entraîne un déclin de son influence, malgré ses appuis dans l’armée japonaise locale. Ainsi sa nomination au poste de Haut-commissaire à la pacification du Guangdong est-elle contestée par Wang qui tente de le faire venir à Nankin pour mieux le priver de pouvoir.
Il occupe, par la suite, des postes honorifiques à la capitale, notamment comme membre du Conseil supérieur de la guerre (junshi canyiyuan 軍事參議院), mais demeure essentiellement à Canton. Arrêté par les autorités nationalistes de la ville en septembre 1945, il est fusillé le 14 octobre.
Sources : Chen Yuhuan 1994, p. 96 ; Shenbao, 07/02/1930 ; Chen Musha 1996, p. 60 sqq. ; MZN, p. 1069 sq.
Originaire de Yibin (Sichuan), Lü Yifeng est lycéen lorsque, sous l’influence de son aîné Lü Chao 吕超 (1890-1951), il participe aux événements de 1911 au sein de la Ligue des camarades pour la protection du chemin de fer du Sichuan (Sichuan baolu tongzhi hui 四川保路同志會). Devenu membre du Parti révolutionnaire chinois (Zhonghua gemingdang 中華革命黨) de Sun Yat-sen en 1915, il anime la résistance contre Yuan Shikai à Yibin. En 1918, Lü échoue au concours d’entrée de l’Université de Pékin avant d’intégrer, l’année suivante, sa classe préparatoire.
Entre-temps, il prend une part active aux grandes manifestations du printemps 1919. À la tête d’une association d’étudiants sichuanais, il rencontre Sun Yat-sen à Shanghai en 1920. Sun lui enjoint de retourner dans sa province natale pour convaincre les militaristes locaux de rallier sa cause. L’aventure ayant tourné court, Lü part étudier à l’Université Columbus (Ohio), où il obtient un master en 1924. De retour à Pékin, Lü reprend son activisme en faveur de Sun mais ne tarde pas à s’attirer les foudres de Zhang Zuolin. Il s’installe à Yibin où il tente de soulever la population contre le seigneur de la guerre local, Liu Wencai 劉文彩 (1887-1949).
Après l’échec du premier Front uni, Lü participe au Troisième parti (disandang 第三黨) alors qu’il enseigne la sociologie à l’Université normale de Chengdu. Menacé par les autorités locales, il part pour Nankin. Devenu membre du PCC en 1933, Lü participe à l’éphémère gouvernement populaire du Fujian. L’année suivante, le PCC l’envoie au Sichuan pour mener une enquête sur la situation économique dans les villages. À son retour à Nankin en juin 1935, il est chargé par les Communistes de mobiliser la population locale en faveur de la résistance contre le Japon. Soutenu par le président du Gouvernement nationaliste, Lin Sen 林森 (1868-1943), Lü créé dans ce but le Jinling ribao 金陵日報 (Quotidien de Nankin).
En novembre 1937, il se réfugie à Hong Kong avant de recevoir l’ordre, au printemps 1939, de retourner à Shanghai. Le 30 août, il est arrêté par la police secrète du n°76 et rallie le Mouvement pour la paix de Wang Jingwei comme agent infiltré du PCC. Il obtient un poste de conseiller au Yuan de contrôle (jianchayuan 監察院) et de chef du Bureau des communications de la branche « sichuanaise » du GMD pro-japonais. En lien avec les autres agents communistes Pan Hannian 潘漢年 (1906-1977), Yang Fan 揚帆 (1912-1998) ou encore Fan Changjiang 范長江 (1909-1970), Lü utilise sa couverture pour faire du renseignement. En décembre 1942, son nom apparaît dans le scandale du Comité de gestion des Vivres (liangshi guanli weiyuanhui 糧食管理委員會) dirigé par Gu Baoheng. Il est accusé avec d’autres membres du Yuan de contrôle, dont Ma Mengzhuang 馬孟莊 et Zhao Shiyu 趙世鈺, d’avoir rendu public un acte d’accusation à l’encontre des fonctionnaires spéculateurs, dans le cadre d’une enquête du Yuan de contrôle menée à la suite d’une pétition signée par Tao Xisan. Révoqué le 9 décembre 1942, Lü est finalement rétabli dans ses fonctions en raison du scandale provoqué par l’affaire, dans laquelle les lanceurs d’alerte sont davantage punis que les fonctionnaires corrompus, du fait de la protection dont bénéficie Gu Baoheng de la part de Wang Jingwei.
Au lendemain de la défaite japonaise, le général Liu Bocheng 劉伯承 (1892-1986) envoie Lü au Sichuan pour y propager la Révolution. Après la victoire communiste, il est nommé à Chongqing avant de décéder des suites d’une maladie à Shanghai.
Sources : Sichuan shengzhi, p. 225-226 ; ZG, n°419, p. 1-2.
Originaire du Sichuan, mais né à Canton, Li Jingwu est le fils aîné de Li Zhun 李準 (1871-1936), commandant de la marine du Guangdong (shuishi tidu 水師提督) et commandant en chef de la milice locale (xunfangying zongling 巡防營總領), qui réprime les nationalistes anti-mandchous et manque d’être assassiné à la veille de la Révolution de 1911, avant de finalement rallier les insurgés. Ironie de l’histoire, il a engagé quelques années plus tôt, comme précepteur pour ses enfants, un jeune homme de dix-sept ans, qui vient de se distinguer comme l’un des meilleurs élèves de la région et tentera bientôt d’assassiner le prince régent : Wang Jingwei.
Les liens entre Li Jingwu et Wang remontent donc à son enfance. Étudiant brillant, Li séjourne en Allemagne et au Japon. En 1931, il devient recteur de l’École supérieure des officiers de police (jingguan gaodeng xuexiao 警官高等學校) de Beiping (Pékin), dont il cherche à élargir le recrutement à la Chine méridionale et aux femmes. À la demande du ministère de l’Intérieur (neizhengbu 內政部), il organise le déménagement de l’École de police à Nankin en 1934, contre la volonté de Zhang Xueliang, qui tente de le faire assassiner à Shanghai. Un an plus tard, Wang Jingwei, alors président du Yuan exécutif (xingzhengyuan 行政院), le fait nommer au ministère des Chemins de fer (tiedaobu 鐵道部).
En 1938, Li obtient un poste dans le ministère des Finances du Gouvernement provisoire (linshi zhengfu 臨時政府) sous la direction de Wang Shijing. En 1939, Li Jingwu et Jiao Ying aident les émissaires de Wang Jingwei, Zhou Huaren et Chen Yunwen, à recruter dans le Nord des députés pour le 6e congrès du GMD “orthodoxe”. Li Jingwu est un intermédiaire précieux pour Wang Jingwei dans ses relations mouvementées avec les collaborateurs de Chine du Nord. Lorsque Wang décide, début 1940, de se débarrasser de Wang Kemin, il demande à Li d’approcher Wang Yitang pour lui proposer la présidence du Yuan d’examen (kaoshiyuan 考試院) et celle du Conseil des affaires politiques de Chine du Nord (huabei zhengwu weiyuanhui 華北政務委員會).
De son côté, Li est désigné vice-ministre chargé des affaires courantes du ministère du Personnel (quanxubu changwu cizhang 銓敘部常務次長). Il séjourne fréquemment à Pékin afin d’y superviser l’évaluation des fonctionnaires et pour surveiller Wang Yitang. L’absentéisme de ce dernier à Nankin pousse Wang Jingwei à le remplacer par Jiang Kanghu, qui le supplée au Yuan d’examen en sus de sa charge de ministre du Personnel. Li est une nouvelle fois à la manœuvre pour obtenir que Wang Yitang démissionne en douceur. Il quitte ses fonctions au ministère du Personnel en mai 1942 et les postes qu’il occupait au sein du Conseil des affaires politiques de Pékin. Il s’installe alors à Shanghai et se fait appeler Li Zailu 李再盧.
Après la guerre, cet athée convaincu trouve à se loger dans un monastère bouddhique. À l’arrivée des troupes communistes à Shanghai en 1949, il se fait passer pour un membre du Parti national-socialiste (guojia shehui dang 國家社會黨) et convainc les nouveaux maîtres des lieux de transformer le monastère en cellule du parti afin de le protéger. Craignant toutefois que sa véritable identité ne soit découverte, Li part pour Pékin, avant de s’enfuir à Hong Kong. De manière assez étrange, il réapparaît à Taiwan, où les autorités nationalistes ne semblent pas lui tenir rigueur de son passé de « traître », puisqu’il occupe un poste de professeur à l’Université Wenhua (certes privée), tout comme Hu Lancheng ; autre collaborateur proche de Wang Jingwei. De même que son père avant lui, Li consacre les dernières années de son existence à mener une vie de lettré raffiné, excellant dans la calligraphie. Il a laissé un témoignage oral publié en 2014 sous le titre Qingmo Minchu guanchang suoji 清末民初官場瑣記 (Notes éparses sur les milieux officiels à la fin des Qing et au début de la République).
Sources : Li Jingwu 2014 ; 3/12/16 ; Gao Baishi 2002, p. 227-233 ; Su Tongbing 1996, p. 239 ; MZN, p. 1050 ; KG, n°15, p. 33.
Né à Xinglong (Heilongjiang) dans une famille de paysans riches, Li Shiyu étudie à la faculté de droit de l’Université de Pékin (Beiping daxue faxueyuan 北平大學法學院) à partir de 1927 et adhère au PCC après l’Incident de Mandchourie qui provoque l’invasion de sa province natale par l’armée japonaise. Actif dans le mouvement étudiant anti-japonais, il organise en décembre 1931 un voyage de manifestants pékinois à Nankin pour réclamer l’envoi de troupes dans le Nord, afin de résister à l’occupant. Agent clandestin du PCC, il travaille pour le GMD au sein du quartier général d’extermination des bandits dans le Nord-Ouest.
Au début de la guerre, Li se trouve à Tianjin et reçoit l’ordre d’infiltrer le comité de maintien de l’ordre (zhi’an weichihui 治安維持會) mis en place par l’occupant dans la ville, ce qu’il fait en devenant procureur dans le tribunal de grande instance local. En août 1939, il participe au “6e congrès” du GMD “orthodoxe” de Wang Jingwei à Shanghai. Nommé membre du bureau de Tianjin du GMD pro-japonais, il est reçu en décembre par Wang Jingwei en tant que représentant de la Chine du Nord. Dans le gouvernement de Nankin formé en mars 1940, il passe pour un membre de la Clique réorganisationniste (gaizupai 改組派) en parvenant à gagner la confiance de Chen Gongbo, dont il est l’un des plus proches collaborateurs, d’abord comme membre du comité du Yuan législatif (lifayuan weiyuan 立法院委員), puis dans l’administration municipale de Shanghai. Il contribue notamment à la revue Difang xingzheng 地方行政 (Administration locale) aux côtés de la secrétaire et maîtresse de Chen, Mo Guokang 莫國康.
À la fin de la guerre, le PCC demande à Li de prendre part aux activités dirigées par Zhou Fohai en liaison avec Chongqing pour éviter que les Communistes ne s’emparent de la Chine centrale. C’est ainsi qu’il se fait nommer chef de l’une des stations du Juntong 軍統 à Shanghai. Soupçonné de travailler pour le PCC en septembre 1946, il est condamné à sept ans et demi de prison. À sa libération en février 1949, il retourne à Pékin. Après l’arrivée au pouvoir du PCC, Li travaille notamment comme secrétaire général du gouvernement provincial du Hunan et siège au bureau des Affaires religieuses du Conseil d’État (guowuyuan zongjiao shiwuju 國務院宗教事務局). Il est également vice-président de l’Académie bouddhique (foxueyuan 佛學院). Il a laissé de nombreux wenshi ziliao et des mémoires publiés sous le titre Diying shiwunian 敵營十五年 (Quinze années dans le camp ennemi).
Sources : Xu Youchun 2007, p. 511-512 ; Li Shiyu 2007, 2012 ; Cai Dejin 1983.
Natif de Changle (Fujian), Liang Hongzhi est l’arrière-petit-fils de Liang Zhangju 梁章鉅 (1775-1849), célèbre haut fonctionnaire qui s’est notamment distingué au moment des grandes inondations de 1831 au Jiangsu et comme gouverneur du Guangxi durant la première guerre de l’Opium, ainsi que pour son œuvre d’érudit et de calligraphe. Liang passe deux années de son enfance à Nagasaki, où son grand-père est consul. Se destinant à son tour à une carrière de fonctionnaire, Liang passe les examens impériaux au grade de juren 舉人 en 1903, mais l’abolition des concours mandarinaux, deux ans plus tard, le conduit à intégrer, à l’automne 1905, la Grande école métropolitaine (jingshi daxuetang 京師大學堂), ancêtre de l’Université de Pékin. Liang débute sa carrière au Shandong, en 1908, comme chef de section au sein du Bureau d’un gouverneur de circuit (daoyin gongshu 道尹公署). L’année suivante, il est nommé comme enseignant à l’École normale supérieure du Fengtian (Fengtian youji shifan xuetang 奉天優級師範學堂), avant de rejoindre le ministère de l’Instruction publique (xuebu 學部). Il s’enfuit de la capitale durant la Révolution de 1911, mais trouve rapidement à s’employer dans le gouvernement de Tang Shaoyi 唐紹儀 (1862-1938), notamment comme conseiller au Bureau des lois (fazhiju 法制局). Il travaille également comme rédacteur du Yaxiyabao 亞細亞報 (Journal asiatique), fondé à l’initiative du président Yuan Shikai. En septembre 1915, Liang compte parmi les pétitionnaires du Fujian appelant Yuan à être intronisé empereur.
À la mort de ce dernier, en 1916, Duan Qirui 段啟瑞 (1865-1936) devient l’homme fort du Gouvernement Beiyang. Recommandé à Duan par deux compatriotes du Fujian proches du premier ministre, Zeng Yujuan 曾毓雋 (1875-1967) et Chen Zhengyu 陳征宇 (1871-1940), Liang devient le secrétaire-général du commandant en chef Duan Zhigui 段芝貴 (1869-1925). Il se lie d’amitié avec Wang Yitang, qui partage son goût pour les joutes poétiques. Avec son aide, Liang devient membre du Club Anfu (Anfu julebu 安福俱樂部), créé par Wang et Xu Shuzheng 徐樹錚 (1880-1925) le 7 mars 1918. Vitrine politique de la Clique de l’Anhui (wanxi 皖系), le Club Anfu bénéficie de l’aide intéressée des Japonais. Après la victoire du Club Anfu aux élections législatives, Liang siège à l’Assemblée nationale dont il devient le secrétaire général. Suite à la défaite de la Clique de l’Anhui face à la Clique du Zhili (zhixi 直系) en juillet 1920, Liang est visé par un mandat d’arrêt et trouve refuge dans la légation japonaise de Pékin, avant de s’installer dans la concession japonaise de Tianjin. À la faveur de la victoire de Feng Yuxiang et Zhang Zuolin sur la Clique du Zhili, il revient aux affaires en novembre 1924 comme secrétaire général du gouvernement provisoire de Duan Qirui, mais doit démissionner un an plus tard. Après le renversement de Duan par Feng Yuxiang en avril 1926, Liang se réfugie à nouveau dans la concession japonaise de Tianjin et accepte de siéger au sein du Comité général pour la culture orientale (dongfang wenhua shiye zongweiyuanhui 東方文化事業總委員會). En 1927, Liang est nommé par Zhang Zuolin au Comité de discussion politique (zhengzhi taolun weiyuanhui 政治討論委員會) du Grand quartier général de l’Armée de pacification nationale (anguojun zongsilingbu 安國軍總司令部). Il se peut qu’il ait alors œuvré en faveur des intérêts japonais contre Zhang Zuolin, mais sans grand succès. Après la prise de Pékin à l’issue de l’Expédition du Nord (beifa 北伐), en juin 1928, Liang est visé par un mandat d’arrêt. Il bénéficie à nouveau de la protection japonaise en se réfugiant à Dalian. Suite à l’invasion de la Mandchourie en septembre 1931, Liang suit Duan Qirui à Shanghai. À la mort de Duan en novembre 1936, il s’installe à Hangzhou et publie un recueil de ses poèmes intitulé d’après le nom de son cabinet de lettré Yuanjuge shiji 爰居閣詩集.
Liang Hongzhi est loin d’être le premier choix des autorités militaires japonaises pour diriger la collaboration dans la région du bas-Yangzi. En décembre 1937, Matsui Iwane 松井石根 (1878-1948), général en chef de l’Armée régionale de Chine centrale (naka Shina hōmen-gun 中支那方面軍) rencontre Tang Shaoyi, mais ce dernier refuse de cohabiter avec le Gouvernement provisoire (linshi zhengfu 臨時政府) de Wang Kemin. Le représentant des services spéciaux, le colonel Usuda Kenzō 臼田寛三, propose alors le poste à Li Sihao 李思浩 (1882-1968), un ancien du Club Anfu, qui avait été pressenti pour seconder Tang. Face aux atermoiements de celui-ci, Usuda se tourne finalement vers Liang qui accepte. Cette décision n’est pas sans risque à l’heure où les tueurs du GMD sèment la terreur dans les rangs des “traîtres”. Se sachant menacé, Liang se rend à Hong Kong, où il rencontre des proches de Song Ziwen (T.V. Soong, 1894-1971), alors en discussion avec des émissaires japonais. Pendant son absence de Shanghai, les préparatifs en vue d’un nouveau gouvernement régional se poursuivent avec le recrutement de Wen Zongyao et de Chen Qun. Faute d’être parvenu à entrer en contact direct avec Song Ziwen, Liang rentre à Shanghai et entame, avec Wen et Chen, la formation du nouveau régime, sous la houlette du chef des services spéciaux, Harada Kumakichi.
Liang est largement tenu dans l’ignorance des tractations auxquelles se livrent les militaires japonais, entre Shanghai, Pékin et Tokyo, pour décider des compétences du futur gouvernement, notamment en matière fiscale. L’Armée régionale de Chine du Nord (kita Shina hōmen-gun 北支那方面軍) et les collaborateurs qu’elle a nommés à Pékin font en effet pression pour éviter qu’une centralisation de l’État d’occupation ne s’opère depuis l’ancienne base politique du Gouvernement nationaliste. Soucieux d’aplanir les différends avec son homologue de Pékin, Liang envoie une lettre à Wang Kemin le 12 mars 1938 pour lui annoncer l’inauguration prochaine du Gouvernement réformé de la République de Chine (Zhonghua minguo weixin zhengfu 中華民國維新政府) – appellation finalement préférée à « Nouveau gouvernement ». Il commet l’imprudence de présenter sa participation à la cérémonie comme se faisant sous la contrainte de l’occupant. Wang s’empresse de transmettre la lettre à Tokyo, où les autorités centrales demandent des explications à Hata Shunroku, successeur de Matsui en Chine centrale. Hata convoque alors Liang Hongzhi, Wen Zongyao et Chen Qun pour leur dire qu’aucune contrainte ne pèse sur eux. La bourde se transforme en atout (provisoire) : le triumvirat conditionne sa participation à une soutien matériel illimité de l’Armée expéditionnaire de Chine centrale (naka Shina hakengun 中支那派遣軍) et obtient la promesse de Hata qu’ils seront effectivement libres de toute contrainte.
Mais Wang Kemin ne s’avoue pas vaincu. Il menace les autorités japonaises de dissoudre le Gouvernement provisoire si un régime voit le jour à Nankin. Une fois encore, Liang est tenu dans l’ignorance de ce chantage. Les Japonais prétendent que leur décision de reporter l’inauguration du Gouvernement réformé vient de leur souci de donner sa pleine mesure à un tel événement. Fin stratège, Harada Kumakichi semble donner raison aux autorités de Pékin à Tokyo pour obtenir que le Gouvernement réformé voie enfin le jour, en formulant toutefois les choses de manière suffisamment ambiguë pour ne pas avoir à tenir compte de ces promesses sur le terrain. Liang ne prend connaissance de l’avantage obtenu en principe par Pékin sur Nankin que le 3 avril 1938, à la veille d’un sommet avec Wang Kemin. Lors dudit sommet, deux jours plus tard, Wang dresse la liste de ses exigences en application de la décision du gouvernement japonais. Liang répond qu’il doit attendre d’être rentré à Shanghai pour prendre ses instructions. Et Timothy Brook de conclure, « The foundation was set for the acrimony and distrust that poisoned the relationship between Liang and Wang for the next two years and induced the Japanese eventually to replace Wang with someone more tractable, and Liang with someone more charismatic. » (2001, p. 99).
Entre-temps, le Gouvernement réformé est inauguré à Nankin le 28 mars 1938, mais ses dirigeants rentrent aussitôt dans le quartier japonais de Shanghai, jugé plus sûr. Liang est nommé président du Yuan exécutif (xingzhengyuanzhang 行政院長) et ministre des Communications (jiaotongbuzhang 交通部長). Plus encore que son équivalent de Pékin, le régime dirigé par Liang apparaît provisoire. L’inauguration, le 22 septembre 1938 à Zhongnanhai, d’un Conseil d’union de la République de Chine (Zhonghua minguo lianhe weiyuanhui 中華民國聯合委員會), première étape dilatoire d’une fusion entre les deux régimes, est l’occasion d’un regain de tension entre Liang et Wang Kemin. Le premier est mécontent de l’avantage donné au second dans le système de vote et obtient une alternance dans la présidence du Conseil qui demeure néanmoins organisé à Pékin. Mais la vraie menace se nomme Wang Jingwei. Alors que Liang a fait de la dénonciation du GMD l’un des principaux axes idéologiques de son gouvernement, il comprend au printemps 1939 que ce dernier est destiné à être remplacé par le Gouvernement nationaliste réorganisé de Wang.
Liang met toute la mauvaise volonté possible dans le processus qui s’ouvre alors : d’abord lors des négociations avec le groupe de Wang, puis, une fois actée l’absorption du Gouvernement réformé dans le nouveau régime, au moment de l’installation de ce dernier à Nankin en mars 1940. Nommé à la présidence du Yuan de contrôle (jianchayuan 監察院) en mars 1940 – une charge prestigieuse et bien rémunérée mais dépourvue de tout pouvoir – Liang refuse de quitter l’ancien siège du Gouvernement nationaliste. Les principales instances du régime de Wang Jingwei doivent ainsi se contenter des anciens locaux du Yuan d’examen. Liang profite de cette sinécure pour reprendre sa vie de lettré. Il réunit ainsi trente-trois peintures et calligraphies de l’époque Song, vendues par des familles dans le besoin. En 1940, il finance la publication d’un ouvrage sur les Ming, après la découverte du manuscrit dans la Bibliothèque du Jiangsu. Lorsque Chen Gongbo remplace Wang Jingwei à la présidence du Yuan exécutif (xingzhengyuan 行政院) en novembre 1944, Liang hérite du Yuan législatif (lifayuan 立法院). Alors que la défaite du Japon semble de plus en plus probable, Liang cherche la protection du gouverneur du Jiangsu, Ren Yuandao, qu’il connaît de longue de date, dans l’espoir que ce dernier lui fasse profiter de ses connexions avec Chongqing.
Après la reddition japonaise, le 15 août 1945, Liang se cache à Suzhou. Mis sur la piste de Liang par l’épouse de ce dernier, revenue à Shanghai pour organiser leur déménagement, le Juntong 軍統 l’appréhende le 19 octobre 1945. Durant sa détention, Liang rédige deux nouveaux recueils de poèmes – Ruyuji 入獄集 (Derrière les barreaux) et Daisiji 待死集 (En attendant le trépas) – ainsi qu’un récit de la guerre entre les cliques de l’Anhui et du Zhili. Son procès s’ouvre à Shanghai le 5 juin 1946. La ligne de défense de Liang consiste à affirmer qu’il a été écarté du pouvoir en 1940 par la faction de Wang Jingwei et n’a donc pas pu continuer à protéger le peuple en collaborant. Il ajoute qu’il a envoyé à Chongqing des rapports secrets sur les « régimes fantoches » depuis 1938. Rien n’y fait : le 21 juin, Liang Hongzhi est déclaré coupable de toutes les charges instruites contre lui et il est condamné à mort. Cette peine est confirmée en appel par la cour suprême le 18 octobre. Liang est exécuté le 9 novembre 1946.
Sources : MRDC, p. 884 ; BDRC, vol. 2, p. 351-353, 144 ; ECCP, vol. 1, p. 499 sq. ; MRZ, vol. 11, p. 458-462 ; SKJ, p. 51 sq. ; Brook 2000 ; Brook 2001 ; Brook 2012 ; AS, 21 sept. 1938, p. 2 ; Luo Junqiang 2010, p. 33.
Figure par excellence des années noires de l’occupation, Li Shiqun est l’incarnation même du régime de Wang Jingwei : rejeton d’une révolution dispersée, il doit sa carrière météorique à son talent pour les intrigues et au soutien de ses maîtres japonais qui ne tardent cependant pas à le trahir.
Originaire de Suichang (Zhejiang), orphelin de père très jeune, Li Shiqun est élevé par sa mère qui cultive la terre pour le nourrir. Après des études à l’École spéciale des beaux-arts (meishu zhuanke xuexiao 美術專科學校) et à l’Université de Shanghai (Shanghai daxue 上海大學), il part étudier à l’Université communiste des travailleurs d’Orient de Moscou. Il rentre en Chine après le début de l’Expédition du Nord en 1926 et adhère au PCC par l’intermédiaire d’un camarade de l’Université de Shanghai. Durant la Terreur blanche, Li se forme au travail clandestin en utilisant son emploi dans une agence de presse comme couverture pour transmettre les messages du parti. Prudent, il rejoint parallèlement la Bande verte (qingbang 青幫).
Arrêté en 1932 par la police politique de la Concession internationale de Shanghai (xunbufang 巡捕房), Li parvient à être libéré plutôt que d’être livré aux autorités nationalistes, grâce à l’appui de l’un des chefs de la Bande verte, Li Yunqing 李雲卿 (1868-1939). Mais il est arrêté par la police politique du GMD peu après et décide de faire défection pour devenir un agent de la Section d’enquête des affaires du Parti du Bureau central d’organisation du GMD à Shanghai (Guomindang zhongyang zuzhibu dangwudiaochake Shanghai gongzuoqu 國民黨中央組織部黨務調查科上海工作區). C’est à cette époque que Li Shiqun fait la connaissance de Ding Mocun, pour lequel il travaille à la revue Shehui xinwen 社會新聞 (Nouvelles sociales), vitrine de la clique CC. Suite à sa participation, l’année suivante, au complot visant son chef Ma Shaowu 馬紹武 (1874-1937), Li est arrêté, torturé et emprisonné pendant dix-huit mois par les autorités nationalistes, tandis que Ding Mocun, lui aussi impliqué, est rapidement libéré grâce à ses relations. Sa femme, Ye Jiqing 葉吉卿 (1907- ?), parvient finalement à convaincre Xu Enceng 徐恩曾 (1896-1985) d’intercéder en sa faveur. Par la suite, Li occupe des postes dépourvus de pouvoir au sein de la Section d’enquête et de l’Association des anciens étudiants en Russie (liu’e tongxuehui 留俄同學會).
Après la prise de Nankin par l’armée japonaise en décembre 1937, Li Shiqun reçoit l’ordre de demeurer comme agent infiltré en zone occupée, aux côtés de Shi Linsen 石林森 et Xia Zhonggao 夏仲高. Il est alors approché par l’espionne Nakamura Kaneko 中村金子, qui travaille pour le compte de Doihara Kenji. C’est à cette époque qu’il fait défection en faveur des Japonais. À l’automne 1938, les services secrets civils du GMD, le Zhongtong 中統, le nomment au poste subalterne de responsable de la cellule des services spéciaux du Bureau spécial du GMD pour la ligne de chemin de fer Zhuzhou-Pingxiang (Guomindang Zhu-Ping tielu tebiebu tewushi 國民黨株萍鐵路特別部特務室), au Jiangxi. Emportant avec lui l’argent qui lui a été confié, Li se rend à Hong Kong pour entrer en contact avec le consul Nakamura Toyoichi 中村豊一 (1895-1971), frère de Kaneko, qui est alors l’un des principaux émissaires de Tokyo dans les tentatives de négociations secrètes avec Chongqing. Nakamura le présente à Shimizu Tōzō, pour lequel Li fait du renseignement.
De retour à Shanghai, Li recrute pour le compte de l’occupant plusieurs agents nationalistes tels que Tang Huimin 唐惠民, Zhang Zhengfan 章正范 et Liu Tangong 劉坦公. Il s’associe avec Wang Manyun, « disciple » du parrain de la Bande verte Du Yuesheng 杜月笙 (1888-1951), installé à Hong Kong et très bien introduit à Chongqing. Wang lui sauve la vie en l’avertissant d’un projet d’assassinat du Zhongtong à son encontre. Surtout, Li forme un tandem avec Ding Mocun pour démarcher les militaires japonais comme Doihara afin d’organiser des services de sécurité au profit de l’occupant destinés à mettre fin aux assassinats quotidiens visant les collaborateurs. Le 10 février 1939, alors que le projet du Mouvement pour la paix de Wang Jingwei se dessine, le lieutenant-colonel Haruke Yoshitane de l’Agence Doihara reçoit l’ordre de Tokyo d’accorder une aide financière aux deux hommes afin qu’ils montent à Shanghai une agence de renseignement et de protection. À partir de mars, ils reçoivent 30 000 yuans chaque mois ainsi que 500 armes, 50 000 cartouches et 500 kg d’explosif. Cette structure, dont le QG s’installe dans le badland shanghaien au n°76 de la Jessfield Road, n’a pas une finalité uniquement défensive mais aussi offensive, se transformant en une Gestapo chinoise n’hésitant pas à user de la terreur pour étouffer toute opposition.
Bien qu’ils aient tous deux un parcours similaire, Ding et Li présentent un profil très différent. Doté d’un visage austère au regard perçant, le premier à tous les traits du maître espion. À l’inverse, Li est décrit par Jin Xiongbai comme un « jeune homme en pantalons de soie » en raison de sa petite taille, de son visage encore juvénile et de ses manières frivoles. Il en tire un certain pouvoir de séduction, qu’il met à profit pour prendre l’avantage sur Ding Mocun qui, avant-guerre, occupait pourtant une position bien plus élevée que son cadet de deux ans. Li se lie d’une amitié intéressée avec Haruke Yoshitane, qui sera son ange gardien pour les années à venir. Afin de le convaincre de sa loyauté, il va jusqu’à proposer de lui donner son fils en otage. De la même façon, il gagne la sympathie de Wang Jingwei, lorsqu’il le rencontre en mai 1939.
Fort de ces deux appuis, Li Shiqun est en mesure d’assouvir son ambition dévorante en prenant, dans un premier temps, le contrôle de la police politique – notamment le Quartier général des services spéciaux (tewu gongzuo zongzhihuibu 特務工作總指揮部) – aux dépens de Ding Mocun. Alors que ce dernier était pressenti pour devenir ministre de la Police (jingzhengbuzhang 警政部長), Li fait jouer ses relations au sein de l’armée japonaise – consolidées par un voyage à Tokyo fin 1939 – pour l’évincer et obtenir le poste de vice-ministre sous Zhou Fohai, qui lui laisse le portefeuille de ministre le 19 décembre 1940 après sa nomination comme vice-président du Yuan exécutif. Il devient l’un des hommes les plus puissants de zone occupée, étendant son réseau d’agents jusqu’à Qingdao et Wuhan.
Li Shiqun cherche, dans un second temps, à s’émanciper de son patron Zhou Fohai, également issu de la clique CC. L’occasion se présente en 1941, lorsque le régime de Nankin lance la Campagne de pacification rurale (qingxiang gongzuo 清鄉工作) à l’instigation de Haruke. Il est nommé secrétaire général du Comité chargé d’organiser depuis Suzhou la mise en place de zones de pacification dans le Jiangsu, afin d’y renforcer le contrôle du gouvernement central. Li Shiqun se trouve du jour au lendemain à la tête de la plus grosse administration du régime, occupant une position privilégiée dans les luttes de pouvoir. Son influence s’accroît encore lorsqu’il parvient, à la fin de l’année 1941, à remplacer Gao Guanwu comme gouverneur du Jiangsu. Le 31 juillet 1941, Zhou Fohai note dans son journal personnel la mise en garde de Kagesa Sadaaki, selon qui le gouvernement de Nankin est rongé par « deux cancers » : « Li Shiqun et Ren Yuandao. Ren a un pouvoir de nuisance limité, mais Li pose un gros problème. Si nous ne prenons pas des mesures contre lui, nous allons à la catastrophe » (ZR, p. 498-499).
La maîtrise du territoire, divisé en zones étanches, qu’offre la Pacification rurale à Li Shiqun lui permet de s’enrichir en créant l’entreprise Yongxinglong 用興隆, par laquelle doivent passer les marchands qui souhaitent faire circuler des marchandises dans la région. Ce monopole se heurte cependant aux intérêts des hommes d’affaires japonais, qui se faisaient jusque-là payer par les entreprises chinoises pour assurer ces transports de marchandises en leur nom. Suite aux pressions exercées par ces négociants japonais sur l’armée d’occupation, Haruke contraint Li à fermer boutique. Le Comité de pacification rurale n’en reste pas moins une administration cruciale pour le régime, notamment sur le plan fiscal. En 1942, Wang Jingwei se félicite ainsi que les zones de pacification rapportent trente-cinq fois plus au fisc que le reste du pays. En organisant de grandes parades militaires, Li Shiqun s’assure, en outre, de flatter l’ego de Wang qui se plaît à parader en uniforme militaire lors de ses tournées d’inspection (photo ci-dessus).
Dès cette époque, Li rétablit des liens avec Chongqing en épargnant des agents du Juntong 軍統 de Dai Li arrêtés par le n°76, mettant ainsi fin à la lutte meurtrière que se livraient les deux organisations. Soucieux de ne priver son jeu d’aucune carte et nostalgique, peut-être, de son engagement de jeunesse, Li Shiqun renoue également avec le PCC. Par l’intermédiaire de Yuan Shu, il rencontre en 1942 le fameux espion communiste Pan Hannian 潘漢年 (1906-1977), qui a placé une espionne dans son entourage dès 1939 et a reçu de ses supérieurs à Yan’an la mission d’obtenir sa défection. À travers son assistant Hu Junhe 胡均鶴 (1907-1993), Li livre à Pan des renseignements précieux sur la Pacification rurale dans le Nord-Jiangsu. En avril 1943, Li organise une rencontre entre Pan et Wang Jingwei qui, cherchant à convaincre Yan’an de rompre avec Chongqing, évoque un projet de gouvernement fédéral dans lequel le PCC aurait sa place. Pan gardera cet entretien secret jusqu’à ce qu’il en fasse l’aveu à Mao Zedong en 1955, qui, usant de ce prétexte, le fait arrêter et interner dans un camp pendant vingt-deux ans.
Arrivé au faîte de sa puissance, Li voit alors son étoile pâlir. Privé de la protection de Haruke, muté à Pékin en avril 1942, il se met à dos les militaires japonais, ce que ne manquent pas de noter les nombreux ennemis qu’il s’est créés à Nankin. C’est le cas en particulier de Zhou Fohai qui n’a jamais supporté la proximité de Li avec Wang Jingwei et les conseillers japonais. Zhou avait déjà tenté de limiter les pouvoirs de Li en août 1941, lors de la suppression du ministère de la Police, transformé en bureau général de l’Administration policière (jingzheng zongshu 警政總署) au sein du ministère de l’Intérieur (neizhengbu 內政部). À cette occasion, Zhou peut mesurer le pouvoir de nuisance de Li, défendu par Wang. Si Li rassure Zhou quant à sa loyauté, en acceptant sans broncher cette compression administrative, Zhou Fohai note dans son journal que « la peur qu’éprouve M. Wang à son égard et la protection des Japonais sont la cause principale de son arrogance grandissante ». Du reste, Li conserve la tête de la police politique à la tête du Bureau des enquêtes et statistiques (diaocha tongji buzhang 調查統計部長) rattaché au Comité des affaires militaires (junshi weiyuanhui 軍事委員會).
En mai 1943, Jiang Jieshi donne depuis Chongqing l’ordre d’éliminer Li Shiqun. Après avoir reçu ses instructions de Dai Li, Zhou Fohai fusionne, en juin 1943, l’administration de la Pacification rurale dans le Yuan exécutif et place Wang Manyun à sa tête. Fou de rage, Li menace de tuer Zhou devant Haruke, qui comprend qu’il représente désormais un danger pour la stabilité du régime. Bien qu’affaibli, Li Shiqun dirige toujours le n°76 et les nombreux mercenaires à sa solde. Cette puissance lui est fatale. Un rapport préparant son assassinat est présenté à l’Agence de la prune (ume kikan 梅機関), qui confie cette tâche au chef de la section de la police politique de la Kenpeitai, le lieutenant-colonel Okamura Tekizō 岡村適三. Ce dernier invite Li Shiqun chez lui le 6 septembre 1943, sous le prétexte de régler le différend qui oppose Li au vice-chef de la Brigade fiscale (shuijing zongtuan 税警總團), Xiong Jiandong. Craignant, depuis quelque temps d’être empoisonné, Li s’administre systématiquement des injections prophylactiques avant chaque repas avec des responsables japonais et mange le moins possible. Au cours du dîner, Okamura parvient à lui faire ingurgiter un poison qui a la particularité de ne faire effet qu’au bout de 36 heures. Le 9 septembre, Li Shiqun succombe à Suzhou.
Sources : Xu Youchun 2007, p. 448 ; MRZ, vol. 5, p. 166-172 ; MZN, p. 1075 ; Martin 2001 ; Yick 2001 ; ZR, p. 498-499, 500 ; WKS, p. 355 sqq. ; Pan Min 2006, p. 135 ; Wang Manyun 2010, p. 272 ; Liu Shih-ming 2002, p. 49-54 ; Xiao-Planes 2010, p. 130 ; NKJRJ, p. 377. Photo 2 from Wang Jingwei and Lin Baisheng photograph collection, East Asia Library special collections, Stanford University.
Originaire de Tai’an (Shandong), au pied du Mont Tai, Li Shengwu est le fils d’un homme de loi sorti de la pauvreté grâce à sa maîtrise des arts martiaux. Doté d’une grande intelligence et d’une ambition rapidement à l’étroit dans l’avenir que lui réserve sa famille, il abandonne pour toujours l’épouse que lui ont imposé ses parents et leurs deux filles pour tenter et réussir le concours d’entrée de l’Université de Pékin en 1918. Il rencontre sa nouvelle femme lors d’une réunion du GMD, dont il devient membre en 1920. Sous l’influence du Mouvement du 4-mai, il décide de poursuivre ses études à l’étranger pour contribuer à la modernisation du pays. Après deux années passées à l’Université impériale de Tokyo, Li part étudier le droit international à Oxford.
Plaçant ses espoirs dans Wang Jingwei face à la militarisation du GMD, Li Shengwu rentre précipitamment en Chine à la fin des années 1920 sans achever son doctorat, afin de participer à la lutte politique. Comptant parmi les hommes les plus brillants de sa génération, il se fait rapidement remarquer. Enseignant à l’Université Fudan 復旦大學 (Shanghai), vice-éditeur en chef des Presses commerciales de Shanghai (Shanghai shangwu yinshuguan 上海商務印書館) et rédacteur en chef de l’organe de presse du GMD, le Zhongyang ribao 中央日報 (Central Daily News), il publie de nombreux livres et articles. Wang Jingwei le prend sous son aile et l’invite à participer au gouvernement. Il occupe ainsi plusieurs postes comme conseiller au Yuan exécutif (xingzhengyuan 行政院), à partir de juillet 1932, et au ministère des Affaires étrangères (waijiaobu 外交部), à partir de décembre 1933, dont il démissionne après l’attentat manqué contre Wang en décembre 1935. Il continue parallèlement à travailler dans la presse, comme rédacteur en chef de la prestigieuse revue des Presses commerciales, le Dongfang zazhi 東方雜誌 (The Eastern Miscellany).
Selon son témoignage, lors de son procès en 1946, Li refuse dans un premier temps de suivre Wang Jingwei dans la collaboration et lui conseille, rapporte Hu Lancheng, de s’exiler à l’étranger. Il accepte finalement le poste qu’on lui offre avec insistance, de crainte, explique-t-il, d’être victime des agents de Li Shiqun. Toujours est-il qu’il s’implique fortement dans la préparation du nouveau régime. Député lors du « 6e congrès » du GMD « orthodoxe » en 1939, il enrôle femme, cousins et neveux pour remplir les sièges désespérément vides de l’assemblée. Il occupe dans le nouveau régime des postes importants : ministre de la Justice (sifaxingzhengbu 司法行政部) entre 1940 et 1941, de l’Éducation (jiaoyubu 教育部) entre 1941 et 1945, et des Affaires étrangères (waijiaobu 外交部) en 1945. Il ne brille pas par son zèle, au point que Zhou Fohai écrit de lui, le 24 juin 1942, qu’il « ne fait absolument rien, mettant en danger le royaume [太不做事,實誤國也] ». Après la reconnaissance du Gouvernement national réorganisé par Berlin, en juillet 1941, Li est nommé ambassadeur en Allemagne en septembre, mais demeure à Nankin, signe du caractère largement fictif des relations extérieures du gouvernement de Wang Jingwei.
Arrêté par les services secrets militaires du Juntong 軍統 le 26 septembre 1945, il est jugé en juin 1946. Déployant ses talents de juriste, il tente de convaincre le tribunal qu’il n’est légalement pas un traître puisqu’il n’a jamais été en contact avec des conseillers japonais et justifie son refus de fuir pour la zone libre par son sens du devoir paternel, alors que l’inflation impose des privations à sa famille (on verra plus bas ce qu’il en est réellement). Il reçoit également une lettre de soutien de Tao Xisheng qui témoigne de ses réticences à rallier le Mouvement pour la paix de Wang Jingwei et il parvient à démontrer qu’il est venu en aide à des résistants à une occasion. Li Shengwu est finalement condamné à 15 ans de prison et voit ses biens confisqués. Libéré peu avant la prise de pouvoir des Communistes, il s’installe à Hong Kong où il végète en travaillant comme éditeur et enseignant. En 1989, il effectue un dernier voyage pour rendre visite aux deux filles de son premier mariage, qui travaillent dans une ferme collective sur les rives du fleuve Amour. Pris de délires, il meurt dans un asile local.
Linguiste réputé formé à l’Université de Berkeley, son fils Li Na (Charles N. Li) livre dans ses mémoires un récit passionnant de l’ambition frustrée de Li Shengwu. Né à Nankin en 1940, Li Na grandit dans le faste des résidences luxueuses réservées aux collaborateurs, avant de connaître, après l’arrestation de son père, la misère des bidonvilles des faubourgs de la capitale. Il découvrira plus tard que ce dernier avait caché une forte somme d’argent censée financer son retour en politique. Convaincu toute sa vie que la Chine a besoin de ses talents d’homme d’État, Li Shengwu ne se remet jamais de son choix de la collaboration. Dans les années 1950, il encourage son fils à poursuivre ses études en Chine communiste. Après des mois dans une école de « reformatage », Li Na se voit refuser l’entrée à l’université au prétexte qu’il est le fils d’un “traître”. Devant la réaction de son père, il comprend que ce dernier n’avait montré de l’intérêt pour ses études que dans le but de sonder l’attitude des autorités communistes à son égard. Réalisant que tout retour en Chine est impossible, Li Shengwu voit ses rêves de grandeur définitivement brisés.
Sources : Xu Youchun 2007, p. 539 ; SWHB, p. 565-646 ; Li 2008 ; Hu Lancheng 2009, p. 188 ; ZR, p. 619 ; The China Weekly Review, 20/09/1941 ; South China Morning Post, 06/06/1946.
[parfois transcrit Lin Bosheng]
Principal dirigeant de l’appareil de propagande du régime de Nankin et fidèle entre les fidèles de Wang Jingwei. Originaire du district de Xinyi (Guangdong), Lin Baisheng est le neveu de Lin Shuwei 林樹巍 (1889-1949), membre de la Ligue jurée (tongmenghui 同盟會) ayant servi comme garde du corps de Sun Yat-sen. Il travaille comme enseignant après des études à l’Université Lingnan 嶺南大學 de Canton. Remarqué pour ses capacités précoces, il est recommandé en 1924 pour un poste de secrétaire au bureau de la Propagande du GMD (guomindang zhongyang xuanchuanbu 國民黨中央宣傳部) que dirige Wang Jingwei. Lorsque ce dernier prend la tête du gouvernement l’année suivante, Lin le suit, toujours comme secrétaire. En octobre 1925, Wang l’envoie étudier à l’Université Sun Yat-sen de Moscou, qui forme les élites chinoises du front uni alors à son apogée.
De retour à Canton un an plus tard, Lin devient instructeur politique à l’Académie militaire de Huangpu. Il suit Wang dans son exil français à la fin de l’année 1927. Cherchant à promouvoir l’opposition à Jiang Jieshi, Wang charge Lin de fonder trois journaux à Hong Kong en 1929, parmi lesquels le Nanhua ribao 南華日報 (Journal de Chine du Sud). Au moment de sa réconciliation avec Jiang, Wang accepte de fermer le Nanhua ribao. Cette clause de l’accord est rejetée par les dirigeants cantonais qui rompent avec Wang. Ce dernier confie à Lin le lancement en 1932 du Zhonghua ribao 中華日報, qui s’installe dans la concession internationale de Shanghai afin de rivaliser avec les titres de presse échappant à la censure du GMD comme le Shenbao 申報. Durant la « décennie de Nankin », Lin siège également au Comité législatif et soutient Wang au sein de la clique réorganisationniste (gaizupai 改組派).
Au moment de l’invasion japonaise, Lin Baisheng s’installe à Canton où il publie, en décembre 1938, le télégramme dans lequel Wang Jingwei explique son départ de Chongqing. Le Nanhua ribao devient l’organe de presse du Mouvement pour la paix ce qui, le 17 janvier 1939, vaut à Lin d’être roué de coups en pleine rue par des agents du Juntong 軍統 de Dai Li. Il rejoint Wang Jingwei à Shanghai au printemps et relance le Zhonghua ribao sans grand succès puisqu’il ne s’en écoule alors que cinq cent copies…par mois. Face au boycott dont est victime le quotidien de la part des agences de presse chinoises, Lin prend la tête, en novembre, de l’Agence de Chine centrale (Zhonghua tongxun 中華通訊), qui alimente dès lors la presse pro-japonaise de Nankin. Cette dernière est en première ligne dans la lutte que se livrent les deux capitales par propagande interposée. Cette lutte n’est pas faite que de mots : des agents de Chongqing empêchent la diffusion du Zhonghua ribao, ce à quoi les nervis de Ding Mocun répondent en faisant sauter, en juillet 1939, les bureaux d’un journal rival. Mais le plus grave coup porté à l’appareil de propagande de Lin est la publication, le 22 janvier 1940 dans le Dagongbao de Hong Kong, du projet d’accord organisant le nouveau gouvernement de Nankin, que Gao Zongwu et Tao Xisheng ont emporté avec eux lors de leur fuite pour Chongqing. Le Mouvement pour la paix a beau prétendre qu’il ne s’agit que d’un projet, le mal est fait : avant même de voir le jour, le nouveau gouvernement apparaît soumis à la volonté du Japon.
À la fondation du Gouvernement national réorganisé en mars 1940, Lin Baisheng prend logiquement la direction du ministère de la Propagande (xuanchuanbu 宣傳部), parfois traduit “ministère de la Publicité”. Il s’agit de l’un des trois ministères (avec celui de la Police et celui de la Mobilisation sociale) absents de l’organigramme du Gouvernement nationaliste d’avant-guerre qui sont créés par le nouveau régime de Nankin. Dans un discours prononcé le 23 mars 1940, Wang Jingwei justifie l’ajout de ce ministère « très important, car grâce à lui la population dans tout le pays comprendra la politique et la doctrine » de son gouvernement. La création du ministère de la Propagande vient donc, elle-même, alimenter le discours selon lequel le « retour à la capitale » (huandu 還都) doit permettre de « rendre le pouvoir politique au peuple » (huan zheng yu min 還政於民). Pour marteler ce type de slogans, l’appareil de propagande de Nankin reçoit des moyens financiers considérables. Entouré d’une équipe presque exclusivement cantonaise, Lin occupe ce poste de manière ininterrompue jusqu’en décembre 1944. S’il peut donc apparaître à première vue comme le Goebbels de Wang, Lin est loin d’avoir les coudées aussi franches que son homologue allemand. En effet, les Japonais lui imposent au sein de son ministère plusieurs dirigeants de la Daminhui 大民會 (Association du grand peuple) issus du Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府), parmi lesquels Kong Xiankeng, également proche de Zhou Fohai.
Lin joue, par ailleurs, un rôle central dans les campagnes de masse à travers le Mouvement des nouveaux citoyens (xin guomin yundong 新國民運動) qu’il utilise pour se créer une garde rapprochée. Il mobilise notamment les Corps de jeunesse (qingniantuan 青年團) fin 1943, lors du Mouvement des trois interdits (sanjin yundong 三禁運動), à savoir l’interdiction de l’opium, de la danse et des jeux d’argent. Les manifestations anti-opium, qui donne lieu au saccage de fumerie, sont à la fois un moyen de gagner le soutien de la population mais aussi de faire pression sur la composante japonaise de l’État d’occupation pour qu’elle rende au régime de Nankin les revenus du trafic d’opium. Dans le même temps, cette mobilisation profite également au PCC qui cherche à étendre son réseau dans les milieux étudiants. Membre influent de la clique du Palais (gongguanpai 公館派), Lin ne doit son pouvoir qu’à l’appui de Wang Jingwei. Un mois après la mort de ce dernier, en novembre 1944, il perd le ministère de la Propagande et se trouve relégué par Zhou Fohai et Chen Gongbo au poste de gouverneur de l’Anhui. Durant son court mandat, il s’attelle à une Histoire des combats de M. Wang, poursuivant ainsi son travail de gardien de la mémoire de son mentor. Le 25 août 1945, il s’enfuit au Japon avec Chen Gongbo avant d’être livré aux autorités nationalistes en octobre. Il est condamné à mort en mai 1946 et fusillé le 8 octobre.
Sources : Cai Dejin 1993b ; Chiu 2008 ; Fu Poshek 1993, p. 114 ; Eykholt 2000 ; SWHB, p. 468-564 ; Taylor 2021, p. 48 ; MZN, p. 1082 ; WHJY, p. 195 ; ADF 53 ; Horii 2011, p. 247-249 ; Wikipedia.
[zi Zhuanghua 壯華]
Natif de Chongde (Zhejiang), Ling Xiao passe par l’École militaire préparatoire du Zhejiang (Zhejiang wubei xuetang 浙江武備學堂), avant de poursuivre sa formation au Japon où il sort diplômé de l’École de la marine marchande de Tokyo (Tōkyō shōsen gakkō 東京商船学校) puis de l’Académie navale d’artillerie (kaigun hōjutsu gakkō 海軍砲術学校). En 1912, Ling devient conseiller militaire dans le Gouvernement provisoire de Nankin avant d’intégrer l’état-major du gouvernement de Pékin. Dans les années 1920, il occupe différents postes de commandement dans le Nord-est. Il est démis de ses fonctions en avril 1932 après avoir participé à l’”Incident de Laoshan” (Laoshan shijian 嶗山事件) au cours duquel des officiers de marine du Nord-Est, opposés au gouvernement nationaliste, tentent de renverser l’amiral Shen Honglie 沈鴻烈 (1882-1969) à Qingdao.
Attaché naval à l’ambassade chinoise au Japon en 1937 puis aux États-Unis en 1939, Lin fait défection en faveur du gouvernement de Wang Jingwei. Il siège au Comité des affaires militaires (junshi weiyuanhui 軍事委員會) et monte progressivement en grade au sein du ministère de la Marine (haijunbu 海軍部) : brièvement nommé chef du bureau des Affaires politiques d’avril à mai 1940, il remplace Ren Yuandao au poste de ministre à la fin de l’année 1944. Au moment de sa formation, le régime de Nankin ambitionne de se doter d’une marine et d’une flotte aérienne puissantes. En réalité, la première se résume aux quelques navires hérités du Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府) et la seconde n’existe que sur le papier. Une Académie navale centrale (zhongyang haijun xuexiao 中央海軍學校) voit bien le jour en avril 1940, mais le gouvernement semble être surtout préoccupé par les beaux uniformes de ses officiers de marine, dont des croquis et les décorations allant avec sont régulièrement publiés au Journal officiel. Ling Xiao est arrêté le 26 septembre 1945 à Nankin et exécuté le 24 mai 1946.
Sources : Xu Youchun 2007, p. 1332 ; SKJ, p. 53 ; Baidu ; WZQS, p. 646-649 ; MZN, p. 1067 sq. ; Chang Li 1998 ; Zhang Shaofu 2010.