Shanghaien de naissance, Ji Guozhen aurait été membre, à la fin du XIXe siècle, de la Bande rouge (hongbang 洪幫) avant de rejoindre la Bande verte (qingbang 青幫), participant à la lutte contre les Mandchous. Après la révolution de 1911, il devient capitaine d’industrie, notamment dans le secteur des lampes à pétrole. Il dirige également le Xinshichang 新市場 (rebaptisé Minzhong leguan 民眾樂觀, “Au bonheur du peuple”), un centre commercial et culturel d’un genre nouveau à Wuhan. Philanthrope, il est à l’origine de nombreuses œuvres caritatives, en particulier d’un « réseau d’ateliers pour pauvres » qui s’étend à Nankin, Shanghai, Hankou, Changsha et Yichang.

Au début de la guerre, il ouvre à Hankou une branche de la Société Anqing (anqing daoyou zonghui 安慶道友總會) fondée – d’abord sous le nom de Société de la voie jaune (huangdao hui 黃道會) – par Chang Yuqing 常玉清 (1888-1947) ; chef de la Bande verte dans le Nord-Jiangsu chargé par l’occupant d’organiser l’élimination des éléments anti-japonais. Après la prise de la ville en octobre 1938, Ji est choisi par les autorités d’occupation locales pour diriger le Comité de maintien de l’ordre (zhi’an weichihui 治安維持會) de Wuhan, inauguré le 25 novembre 1938.

Si ce choix se fait un peu par défaut, Ji Guozhen a pour lui d’être lié à la pègre qui apparaît aux Japonais comme un relais indispensable dans une ville portuaire où la population de dockers et de bateliers est particulièrement difficile à contrôler. De fait, les services spéciaux japonais participent à la mise en place d’une  branche de la Bande verte à Wuhan, dont les membres, à l’exception de Ji, sont des militaires possédant une longue expérience du maintien de l’ordre en Chine du Nord. Lors de la fondation du gouvernement municipal de Wuhan en avril 1939, Ji est nommé à la tête du Bureau des conseillers (canshishi 參事室). Il est, l’année suivante, victime d’un attentat perpétré par les services spéciaux nationalistes.

Sources : JACAR C04121148900 ; Xu Xuyang , p. 426 ; Rowe 1982, p. 494-497 ; Cheng Hua 1990, p. 324 sq. ; Bergère 2002, p. 325 ; Martin 2001, p. 94 sq.

Originaire de Jingde (Anhui), Jiang Chaozong doit arrêter ses études à l’âge de quatorze ans, suite à l’appauvrissement de sa famille. Il entre comme apprenti dans une maison de commerce appartenant à la famille de Liu Mingchuan 劉銘傳 (1836-1896), célèbre homme d’État de l’Anhui, chargé par la cour Qing de moderniser Taiwan après s’être illustré dans la guerre contre la France de 1884-1885 à la tête de l’armée de la Huai. Jiang parvient à se faire embaucher sur l’île comme secrétaire auprès de Liu, devenu le premier gouverneur de Taiwan en 1887. Profitant de sa nouvelle position, il soutire des pots-de-vin aux fonctionnaires et notables locaux, mais ne tarde pas à être découvert. Liu Mingchuan le fait arrêter en 1889 et, après avoir envisagé un châtiment plus radical, l’expulse de Taiwan.

De retour sur le continent, Jiang trouve, grâce à la recommandation d’un parent fonctionnaire à Tianjin, un emploi de copiste pour un lieutenant-colonel des Bataillons verts (lüying 綠營). Particulièrement satisfait du jeune homme, ce dernier envisage de le marier à sa fille en lui donnant son patronyme, mais apprend qu’il est déjà marié. Décidé à ne pas laisser passer l’occasion, Jiang forge de faux papiers pour faire croire au décès de son épouse et entre dans la famille de son patron. Suite au décès de celui-ci, en 1902, Jiang hérite de tous ses biens. L’année suivante, Jiang obtient du troisième fils de Liu Mingchuan qu’il le recommande à son beau-frère Yuan Shikai, alors vice-roi du Zhili à Tianjin. Ce dernier lui promet un poste dans le gouvernement local de Zhengding, qui lui passe finalement sous le nez. À l’avènement du dernier empereur, en 1908, Yuan Shikai est mis à la retraite forcée. Jiang Chaozong se trouve alors un nouveau protecteur en la personne de Tieliang 鐵良 (1863-1939), un général mandchou qui lui confie le poste d’inspecteur du Bureau de contrôle de la banlieue pékinoise (jinji dulian gongsuo jichachu duli 近畿督練公所稽查處督理). Il parvient même à se faire nommer au sein de la garde de nuit de la Cité interdite (suwei yingwuchu 宿衛營務處). Lorsque cette dernière charge est supprimée en 1910, Jiang est promu général de 2e classe (zheng erpin zongbing 正二品總兵) en poste à Hanzhong (Shaanxi).

Lorsque le Shaanxi proclame son indépendance durant la Révolution de 1911, Jiang rentre à la capitale. Accueilli froidement par Yuan Shikai, désormais tout puissant, il gagne les faveurs du vice-ministre des Affaires civiles (minzhengbu 民政部), Zhao Bingjun 超秉鈞 (1859-1914). Ce dernier recommande Jiang à Yuan Shikai quand celui-ci, nommé entre-temps président de la République de Chine, cherche à s’assurer la loyauté de l’ancienne Garde impériale (jinweijun 禁衛軍), toujours sous l’influence de ses officiers mandchous comme Wuzhen 烏珍 (?-1912). Jiang ne tarde pas à supplanter Wuzhen et s’impose comme commandant de la gendarmerie de Pékin (bujun tongling 步軍統領). La puissance de Jiang croît avec celle de Yuan. Il s’enrichit en dépouillant l’aristocratie mandchoue et grâce aux juteuses récompenses que lui verse Yuan pour l’arrestation de ses opposants. Il compte parmi les quelques soutiens de Yuan au moment de sa tentative manquée de restauration impériale en 1915. Jiang conserve son pouvoir après la mort de Yuan l’année suivante. En mai 1917, il profite de la querelle entre le nouveau président de la république Li Yuanhong 黎元洪 (1864-1928) et son premier ministre Duan Qirui 段祺瑞 (1865-1936) pour se faire nommer, par intérim, à la place de ce dernier. Jiang rallie alors le général loyaliste Zhang Xun 張勳 (1854-1923), qui tente de restaurer Puyi 溥儀 (1906-1967) sur le trône, mais ne tarde pas à le trahir pour Duan Qirui. Lorsque ce dernier reprend le contrôle sur la capitale, le 14 juillet 1917, il retire à Jiang son poste de commandant de la gendarmerie pékinoise. Après la défaite de la Clique de l’Anhui (wanxi 皖系) en 1920, Jiang organise à Pékin une Association de soutien à l’Anhui (wanshi cunjinhui 皖事促進會) sans grand effet. En 1932, Wu Peifu 吳佩孚 (1874-1939) invite Jiang à être le vice-président de la Nouvelle association religieuse pour le salut du monde (jiushi xinjiaohui 救世新教會) qu’il préside. Sous couvert d’activisme anti-japonais, Wu cherche à remobiliser les forces de la Clique du Zhili (zhixi 直系), mais son plan est stoppé net par Jiang Jieshi.

Au lendemain de l’occupation de Pékin par les Japonais fin juillet 1937, Jiang Chaozong retrouve une position de premier plan en se faisant nommer à la tête du Comité de maintien de l’ordre (zhi’an weichihui 治安維持會), puis comme maire de l’ancienne capitale entre le 15 décembre 1937 et le 15 janvier 1938. Il est toutefois rapidement relégué à une position secondaire après la mise en place du Gouvernement provisoire (linshi zhengfu 臨時政府), le 14 décembre 1937, au sein duquel il n’obtient qu’un titre honorifique de membre du comité gouvernemental (zhengfu weiyuan 政府委員). Furieux d’être écarté, Jiang supprime toutes les taxes commerciales de la ville à la veille de quitter son poste de maire. Wang Kemin se plaint aux autorités japonaises et fait rétablir la législation antérieure. Par la suite, Jiang est nommé conseiller militaire par le vice-chef d’état-major de l’Armée régionale de Chine du Nord, Kawabe Masakazu 河辺正三 (1886-1965). Jiang participe également à la mise en place d’une Commission de stratégie économique pour la Chine du Nord (huabei jingji duice xieyihui 華北經濟對策協議會), dont il prend la vice-présidence. Après le remplacement du Gouvernement provisoire par le Conseil des affaires politiques de Chine du Nord (Huabei zhengwu weiyuanhui 華北政務委員會) en mars 1940, Jiang conserve une position honorifique. Il décède de maladie le 1er octobre 1943, bien que certaines sources datent son décès de fin 1945.

Sources : MRDC, p. 229 ; MRZ, vol. 10, p. 181-187 ; MZN, p. 1138.

Issu d’une famille de lettrés fonctionnaires originaire de Jingde 旌德 (Anhui) et occupant des postes à Pékin, Jiang Kanghu est un enfant surdoué que son milieu destine à la carrière mandarinale. Ses trois séjours au Japon entre 1900 et 1907 lui font découvrir le socialisme, dont il devient le plus important propagateur en Chine. Polyglotte (outre le japonais, il étudie l’anglais, le français et l’allemand), Jiang se rend en Europe où il fréquente les mêmes cercles anarchistes que Wang Jingwei. En novembre 1911, il fonde le Parti socialiste chinois (Zhongguo shehui dang 中國社會黨), mais doit fuir pour le Japon après la dissolution de son parti par Yuan Shikai en août 1913. Jusqu’en 1920, il réside aux États-Unis où il apporte une contribution importante à la sinologie américaine en faisant don des 13 000 volumes de la bibliothèque paternelle à l’Université de Berkeley et en aidant à organiser la collection chinoise de la Librairie du Congrès.

En 1921, Jiang représente le socialisme chinois au IIIe congrès du Komintern. Il rencontre une certaine hostilité, notamment de la part des autres délégués chinois qui l’accusent d’être à la botte du « gouvernement réactionnaire de Pékin » qui, il est vrai, a financé son voyage. Jiang rencontre les principaux dirigeants soviétiques comme Lénine et Trotsky, dont il cherche à obtenir le soutien pour un projet de zone socialiste expérimentale en Mongolie. Il s’agit de mobiliser 50 000 paysans chinois envoyés en Russie pendant la Grande guerre pour former une force encadrée par des officiers chinois et soviétiques, dont le but à court terme serait de chasser les Russes blancs de la région afin d’en faire une zone tampon. Un projet similaire est porté deux ans plus tard par Jiang Jieshi, dépêché à Moscou par Sun Yatsen. Mais l’Armée rouge s’entend finalement avec Zhang Zuolin pour intervenir directement.

Jiang cherche également à convaincre les dirigeants chinois d’appliquer ses idées. C’est le cas notamment du seigneur de la guerre Yan Xishan 閻錫山 (1883-1960), auquel Jiang rend visite à trois reprises dans son fief de Taiyuan (Shanxi) en 1922. Bien que Yan n’ait pas donné suite, il est, semble-t-il, très impressionné par les idées de Jiang. Certains voient en effet l’influence de Jiang dans la redistribution des terres menée par Yan qui, tout en dénonçant le communisme, lance une ambitieuse réforme agraire au nom d’un socialisme confucéen réactivant le système mythique des « champs en carré » (jingtian 井田). Plus largement, le programme de Jiang en faveur d’une industrialisation planifiée par l’État, appuyée sur l’autonomie locale et l’éducation universelle, y compris pour les femmes, est largement repris par Yan Xishan. De fait, en dépit de ses échecs politiques successifs, Jiang n’en demeure pas moins l’un des penseurs marquants de son temps, comme en atteste le témoignage de Mao Zedong qui confiera à Edgar Snow avoir été profondément marqué par les écrits de Jiang durant ses études.

Désormais convaincu que le modèle léniniste n’est pas adapté à la Chine, Jiang forge en 1923 le concept de « nouvelle démocratie » (xin minzhu zhuyi 新民主主義) qu’il diffuse dans les milieux étudiants à la tête de l’Université du Sud (nanfang daxue 南方大學). En juin 1924, il refonde le Parti socialiste bientôt rebaptisé Nouveau parti social-démocrate chinois (Zhongguo xin shehui minzhu dang 中國新社會民主黨). Dans le même temps, il écrit à Puyi 溥儀 (1906-1967) qu’il espère convertir au socialisme. Mal lui en prend : le dernier empereur est chassé le 5 novembre de la Cité interdite par Feng Yuxiang 馮玉祥 (1882-1948) et ses biens saisis. La divulgation en 1925 de ces lettres anodines mais présentées comme visant à restaurer la dynastie mandchoue provoque un scandale qui pousse Jiang à un nouvel exil. Loin des tumultes de la vie politique chinoise, il enseigne à l’Université McGill de Montréal où il cultive un traditionalisme croissant.

De retour en Chine à l’été 1933, il semble qu’il soit indirectement impliqué dans l’« Incident du Fujian » qui éclate le 22 novembre. Ce jour-là, des officiers de la 19e Armée et leur commandant en chef, le gouverneur du Fujian Jiang Guangnai 蔣光鼐 (1888-1967), proclament la fondation d’un Gouvernement populaire révolutionnaire de la République de Chine (Zhonghua gongheguo renmin geming zhengfu 中華共和國人民革命政府) qui s’oppose à la politique de Jiang Jieshi privilégiant la lutte contre le PCC à la résistance contre le Japon. Après plusieurs semaines de bombardements, les sécessionnistes de Fuzhou prennent la fuite le 14 janvier 1934. Trois jours plus tôt, alors qu’il sort d’un banquet organisé par le président du Yuan exécutif, Wang Jingwei, Jiang est enlevé en pleine rue et jeté dans une prison militaire. À l’issue d’un interrogatoire musclé, il est inculpé d’espionnage en faveur du gouvernement rebelle du Fujian. Alerté par les enfants de Jiang, Wang Jingwei parvient à le faire libérer après douze jours de captivité éprouvants.

Jiang se réfugie alors à Hong Kong où il achève sa reconversion à la tradition confucéenne, dont il fait son fonds de commerce en engageant des disciples. Approché par Lin Baisheng à l’été 1939, Jiang accepte de se rendre à Shanghai en septembre pour rencontrer Wang Jingwei. C’est alors seulement, dira-t-il, qu’il se décide à rallier le Mouvement pour la paix, en partie forcé par l’annonce de sa présence à Shanghai dans la presse locale qui fait de lui une cible pour les sicaires de Chongqing. Jiang rend public son choix de la collaboration en septembre 1939 dans un télégramme au Gouvernement nationaliste intitulé la « Déclaration de la Fête nationale du 10 octobre sur la situation actuelle » (shuangshijie dui shiju xuanyan 雙十節對時局宣言), dans laquelle il défend « une Chine centrée sur la culture fondant l’Ordre nouveau en Asie orientale », faisant écho au discours du premier ministre Konoe Fumimaro un an plus tôt. Il y souligne que le gouvernement que s’apprête à former Wang Jingwei se veut ouvert à tous les partis et à toutes les factions ; ouverture qu’il oppose à la « tutelle politique » du GMD et à un PCC aux ordres de Moscou.

À la fondation du gouvernement de Wang Jingwei, le 30 mars 1940, Jiang est nommé aux postes largement honorifiques de ministre du Personnel (quanxubu 銓敘部) et de vice-président du Yuan d’examen (kaoshiyuan 考試院). Dans cette dernière fonction, il supplée Wang Yitang, qui préfère demeurer à Pékin, avant de le remplacer en mars 1942. N’étant issu ni du GMD, ni des gouvernements collaborateurs dissous en mars 1940, Jiang se trouve d’emblée marginalisé. Il continue à plaider en faveur du multipartisme, notamment dans les pages du mensuel qu’il fonde alors, le Minyishe 民意社 (La volonté du peuple). En effet, le GMD « orthodoxe » de Wang Jingwei s’emploie, dès la seconde moitié de l’année 1940, à imposer son hégémonie contre les autres partis et factions pro-japonais, à rebours de l’idéal d’ouverture politique affiché au moment de sa formation. En février 1941, Jiang publie une critique directe du régime de Nankin, qui lui vaut de voir le Minyishe interdit par le ministère de la Propagande (xuanchuanbu 宣傳部) et ses exemplaires saisis.

Son opposition au système de parti unique que tente de mettre en place Wang Jingwei en zone occupée s’exprime de manière plus feutrée au Yuan d’examen, dont le journal officiel (gongbao 公報) est entrecoupé de citations de figures confucéennes, plutôt que de l’habituelle propagande à la gloire du GMD, et qui n’applique par la législation visant à moderniser les documents officiels (gongwen 公文). À la tête du Yuan d’examen, Jiang s’efforce de concilier l’ambition du nouveau régime à réinstaurer le cadre juridique d’avant-guerre, notamment les lois sur l’emploi des fonctionnaires, avec la nécessité de maintenir en place une majorité d’agents recrutés par le Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府) entre 1938 et 1940. De même que le Gouvernement nationaliste à son arrivée dans le Jiangnan en 1927, le gouvernement de Wang Jingwei peine à faire appliquer en 1940 la « voie régulière » (zhengtu 正途) de recrutement des serviteurs de l’État, c’est-à-dire la seule titularisation des agents ayant réussi un des concours de la fonction publique. Avant même d’espérer régulariser les autres administrations, qui rechignent à évaluer leurs employés comme l’exige le ministère du Personnel, Jiang se désespère de la situation dans sa propre administration où, se plaint-il en mai 1940, « les intrigants sont légion ». Soucieux d’assurer l’une des fonctions cardinales de l’État en Chine, Jiang organise une séries d’examens, parmi lesquels le gaokao (gaodeng kaoshi 高等考試), destiné à recruter les hauts fonctionnaires. En tout, seules quatre éditions sont organisées à Pékin et Nankin entre 1940 et 1942, auxquelles s’ajoute un gaokao extraordinaire en septembre 1944.

Pédagogue dans l’âme, Jiang inflige régulièrement de longues conférences sur les affaires du monde à ses subalternes. En janvier 1941, il refonde l’Université du Sud, dont il prend la présidence en s’entourant d’un conseil d’administration composé de membres du gouvernement de Nankin. Parmi les enseignants qu’il recrute, le poète Chen Fangke 陳方恪 (1891-1966), frère cadet du célèbre historien Chen Yinke 陳寅恪 (1890-1969), accepte de servir comme doyen de la faculté des arts et des lettres, tout en occupant par ailleurs un poste au sein du Yuan d’examen et en travaillant secrètement pour le Juntong 軍統 de Dai Li. De 192 étudiants en 1941, les effectifs de l’Université du Sud passent à 248 l’année suivante.

Ses copieux émoluments de haut fonctionnaire et sa position de garant de la discipline bureaucratique n’empêchent pas Jiang de se trouver mêlé à une affaire embarrassante, si l’on en croit Wang Manyun. Un jour qu’il se trouve dans une gare quadrillée en raison de l’arrivée de Wang Jingwei, ses bagages sont fouillés par des soldats japonais qui y découvrent des brosses à cheveux ; fourniture de l’armée dont le transport est strictement interdit. Il s’avère que, profitant de ses privilèges de dirigeant pour voyager gratuitement sans être (en principe) importuné par la soldatesque, Jiang arrondissait ses fins de mois en se livrant à ce petit commerce. Son statut lui évite des poursuites judiciaires mais ne le sauve pas du ridicule. Cet épisode traduit l’appauvrissement généralisé qui touche, entre autre, le personnel administratif, en dépit des hausses de salaires régulières, qui ne compensent pas l’inflation galopante. Jiang offre ainsi des demi-journées de congé aux fonctionnaires du Yuan d’examen pour leur permettre de subvenir à leurs besoins en occupant un second emploi.

En 1944, Jiang se décide à quitter le gouvernement et fait le voyage jusqu’à Nagoya, où Wang Jingwei est hospitalisé, pour lui remettre sa démission. L’état de santé de Wang s’étant détérioré, il transmet sa lettre à ses proches et s’en retourne à Nankin, restant officiellement en fonctions. Après avoir transmis la présidence de l’Université du Sud à Mei Siping, Jiang passe l’été 1945 à Pékin, où il est arrêté le 5 décembre. Certaines sources affirment qu’il se fait passer pour un moine dans le temple Qingliang 清涼 de Nankin, avant de fuir pour Pékin. À l’issue de son procès, Jiang est condamné le 2 septembre 1946 à une peine d’emprisonnement à vie. La clémence relative du verdict s’explique sans doute en partie par le peu de pouvoirs de Jiang dans le gouvernement de Nankin. Durant son procès, il se défend en soulignant que les compétences du Yuan d’examen « n’étant pas liées à la politique intérieure, extérieure, économique et militaire, il n’a pas été placé sous le commandement de l’ennemi et ne s’est donc pas trouvé en situation de collaboration avec l’ennemi ». Cette défense est en partie rejetée par les juges, qui rappellent que le Yuan d’examen a contribué au fonctionnement des autres administrations, sans toutefois réfuter l’argument concernant la collaboration. Transféré à Shanghai après 1949, Jiang meurt dans sa cellule le 7 décembre 1954.

Sources : Xu Youchun 2007, p. 397 ; Henshaw 2019, p. 38-91 ; BDRC, vol. 1, p. 338-344 ; Maitron, p. 280-281 ; Gillin 1967, p. 206, n. 214 ; KG, n°2, p. 61 ; Serfass 2017, p. 638 sqq. ; Wang Manyun 2010, p. 276 ; SWHB, p. 357, 374-376.

Acteur secondaire du gouvernement de Wang Jingwei, Jin Xiongbai est resté célèbre comme l’auteur du premier et plus important témoignage sur le sujet. Natif de Shanghai, il arrête ses études après le collège. En 1921, il trouve une place à la chambre de commerce générale tout en publiant des articles dans le Shangbao 商報 (Journal du commerce). En 1923, il quitte ses fonctions à la suite de son supérieur Yang Zhuomao 楊卓茂 ; père de l’épouse de Zhou Fohai, Yang Shuhui 楊淑慧. En 1925, Jin commence à travailler pour le Shibao 時報 (Le Temps) comme correcteur. Il monte rapidement en grade, devenant assistant de rédaction puis reporter. Après avoir quitté le Shibao en 1929, il entre au Jingbao 京報 (Journal de la capitale) dirigé par Chen Lifu 陳立夫 (1900-2001).

Alors qu’il est envoyé en août 1929 couvrir la rencontre de Jiang Jieshi avec Zhang Xueliang et Yan Xishan, il fait la connaissance de Zhou Fohai dans le train qui les conduit à Beiping (Pékin). Dès lors, il devient l’un des plus proches collaborateurs de Zhou, qui le recrute comme secrétaire du bureau de formation politique qu’il dirige au sein du quartier général de Jiang (guomin gemingjun zongsilingbu zhengzhi xunlianchu shangxiao mishu 國民革命軍總司令部政治訓練處上校秘書). Jin travaille parallèlement pour de nombreux titres de presse, notamment comme chef du service reportages de l’organe de presse officiel du GMD, le Zhongyang ribao 中央日報 (Central Daily News). Entre 1934 et 1936, Jin se lance dans une carrière d’avocat, avant d’occuper brièvement le poste de rédacteur en chef par intérim du Shibao.

Ayant accepté de rallier le Mouvement pour la paix de Wang Jingwei en 1939 suite à une visite de Luo Junqiang, Jin fait partie de la faction de Zhou, dont il contribue à consolider la position au sein de l’État d’occupation, notamment en dirigeant plusieurs journaux (le Zhongbao 中報, le Pingbao 平報 ou encore le Haibao 海報). Il siège, par ailleurs, dans plusieurs comités du gouvernement : le Comité spécial sur les affaires juridiques du Comité politique central (zhongyang zhengzhi weiyuanhui fazhi zhuanmen weiyuanhui 中央政治委員會法制專門委員會), le Comité pour la mise en place du gouvernement constitutionnel (xianzheng shishi weiyuanhui 憲政實施委員會), etc.. Enfin, Jin fonde et dirige la Banque industrielle de Nankin (Nanjing xingye yinhang 南京興業銀行) et travaille, par la suite, dans d’autres établissements bancaires tels que la Banque industrielle de Chine (Zhongguo shiye yinhang 中國實業銀行) et la Banque industrielle de Suzhou (Suzhou shiye yinhang 蘇州實業銀行), en étroite collaboration avec le grand argentier du régime, Zhou Fohai. Jin suit Zhou à Shanghai, lorsque ce dernier est nommé maire de la ville en décembre 1944. Il dirige notamment le Comité de mise en ordre du barreau de Shanghai (Shanghai lüshi gonghui zhengli weiyuanhui 上海律師公會整理委員會).

Arrêté le 2 octobre 1945, Jin est condamné à dix ans de prison, avant de voir sa peine réduite à deux ans et demi. Libéré le 1er avril 1948, il s’installe l’année suivante à Hong Kong, où il reprend ses activités de journaliste. Il donne régulièrement des conférences au Japon pour dénoncer le PCC et publie plusieurs ouvrages sur la question. Il est surtout connu pour son récit de la collaboration qu’il publie, sous le pseudonyme de Zhu Zijia 朱子家, d’abord en feuilleton de 1951 à 1961, puis en 1964 dans un livre intitulé Wangzhengquan de kaichang yu shouchang 汪政權的開場與收場 (Essor et chute du régime de Wang Jingwei).

Cet ouvrage composite, divisé en 313 chapitres, se veut une étude historique du Mouvement pour la paix, mais s’apparente plutôt à des mémoires au fil chronologique décousu. Il contient, en outre, plusieurs sources (poèmes de Wang Jingwei, mémoires de Chen Gongbo). De par sa proximité avec Zhou Fohai, Jin a une bonne connaissance des arcanes du gouvernement de Nankin et livre de nombreux portraits de dirigeants, agrémentés d’anecdotes souvent truculentes. Le livre contient toutefois un certain nombre d’erreurs et décrit sous un jour très positif les activités de Zhou, mais surtout de l’auteur lui-même, qui se présente comme un résistant courageux ayant obtenu la libération de nombreux agents de Chongqing. Cet ouvrage est le premier à justifier la collaboration en relançant la théorie du « double jeu » (shuanghuang 雙簧) selon laquelle Jiang Jieshi et Wang Jingwei auraient agi de concert, l’un à Chongqing l’autre à Nankin. Jin évoque ainsi l’existence de trois lettres envoyées par Jiang prouvant cette alliance secrète, mais dont il ne donne aucune preuve. Il cite, par ailleurs, une lettre qu’aurait laissée Wang à Jiang au moment de faire défection, dont les derniers mots, sans doute apocryphes, sont passés à la postérité : « À partir de maintenant vous avez le beau rôle tandis que je me charge de la tâche ingrate [jinhou xiong wei qi yi, er di wei qi nan 今後兄為其易,而弟為其難] ». Ce faisant, Jin remet en cause l’un des seuls consensus alors partagés des deux côtés du détroit de Taiwan, ce qui explique que son livre soit longtemps resté interdit aussi bien en Chine populaire qu’en Chine nationaliste. À la fin de sa vie, Jin publie des souvenirs de sa carrière dans la presse réunis dans l’ouvrage Jizhe shengya wushinian 記者生涯五十年 (Un demi-siècle dans la carrière d’un journaliste) paru en 1988. Installé au Japon à partir de 1974, il décède dix ans plus tard. Son livre sur le régime de Wang Jingwei a servi de base au roman historique fleuve de Gao Yang 高陽 (1926-1992), Fenmo chunqiu 粉墨春秋 (Chronique d’une mascarade) publié à Taiwan en 1981.

Sources : Xu Youchun 2007, p. 879 ; WKS ; Feng Juefei 1995 ; Liu Shaotang 2015, p. 104-109 ; Xu Xiaoqun 2004, p. 71 ; Wang Ke-wen 2002, p. 60 ; Li Songlin 1993, p. 497 ; ZKD, p. 450.

Originaire de Huai’an au Zhili (act. Hebei), Jiao Ying part au Japon en 1906 après des études à l’École supérieure d’agronomie de Baoding (Baoding gaodeng nongxiao 保定高等農校) et adhère à la Ligue jurée (tongmenghui 同盟會). Passé par l’École normale supérieure et l’Université impériale de Tokyo, il occupe, à son retour en Chine en 1913, plusieurs postes d’enseignant dans des écoles normales, notamment à Pékin.

En 1926, il se rend dans le sud pour participer à l’Expédition du Nord au sein des instances centrales du GMD. Membre de la Clique réorganisationniste (gaizupai 改組派) proche de Wang Jingwei, il perd pour cette raison son emploi en 1929. Il devient professeur à l’Université de Pékin, avant de trouver un poste à Nankin au ministère des Chemins de fer (tiedaobu 鐵道部) en 1932 grâce à ses relations dans le GMD. En 1936, il rentre une nouvelle fois à Beiping (Pékin), où il reprend son métier d’enseignant et participe à la résistance contre le Japon. Son état de santé l’empêche de prendre le chemin de l’exil.

La seule biographie qu’on lui connaisse affirme qu’il refuse fermement en 1940 le poste de président du Comité d’examen et de sélection des fonctionnaires (kaoxuan weiyuanhui 考選委員會) du gouvernement de Wang Jingwei. Son nom apparaît pourtant dans les sources du Yuan d’examen (kaoshiyuan 考試院), dont dépend ce comité. Il participe par ailleurs aux instances du GMD de Nankin comme membre du « 6e congrès » et comme expert pour l’éducation du Comité politique central (zhongyang zhengzhi weiyuanhui 中央政治委員會). Il décède à Pékin des suites d’une maladie au printemps 1945.

Sources : Xu Youchun 2007, p. 2020-2021 ; Zhang Guozhu, 1996 ; KG, n°1, p. 5 ; KG, n°27, p. 21-22 ; Luo Junqiang 2010, p. 24.

Biographical Dictionary of Occupied China

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