Jin Jiafeng nait en 1903 à Luzhi 甪直 dans la province du Jiangsu. Il grandit avec cinq frères et sœurs dans un milieu plutôt aisé. Responsable local de la Ligue Jurée (Tongmenghui 同盟會), son père Jin Enxie 金恩燮 l’expose dès son plus jeune âge aux nouvelles idées révolutionnaires. Après avoir fini l’école primaire de Luzhi en 1916, Jin part à Shanghai pour intégrer l’école secondaire de l’Université de Nanyang (Shanghai Nanyang daxue fushu zhongxue 上海南洋大學附屬中學). Son engagement politique débute en 1919 lorsqu’il participe à la Société d’espéranto (Shijie waiyu xuehui 世界語學會) créée par l’anarchiste Ou Shengbai 區聲白 (1893-1973). En avril 1919, il planifie avec Hou Shaoqiu 侯紹裘 (1896-1927) et d’autres camarades un projet d’attentat contre le seigneur de la guerre He Fenglin 何豐林 (1873-1935). Le complot ayant été découvert, il est arrêté par la police. Pour le sortir de prison, le père de Jin Jiafeng demande l’aide de Zhu Gongsan 朱貢三 (1883-1939), directeur de l’École des Chemins de fer et des Mines de Nanyang (Nanyang lukuang daxue 南洋路礦學校). Le mois suivant, Jin prend part au mouvement du 4-mai, comme représentant de son école au sein de la Fédération des étudiants de Shanghai (Shanghai xuesheng lianhehui 上海學生聯合會). Sa participation au mouvement patriotique entraîne son exclusion, ce qui ne l’empêche pas d’intégrer l’École des Chemins de fer et des Mines de Nanyang. Il y apprend le français dans l’espoir de participer au mouvement Travail-Études (Qingong jianxue 勤工儉學).
Resté actif dans la Fédération étudiante, Jin fait la connaissance en février 1920 de Chen Duxiu 陳獨秀(1879-1942), qui s’installe à Shanghai pour fuir les autorités de Pékin. Il laisse une très bonne impression à Chen, confirmée lors de leur deuxième rencontre à l’occasion de la venue de Bertrand Russell (1872-1970) à Shanghai le mois suivant. Jin Jiafeng et Hou Shaoqiu sont alors exclus de leur université pour avoir distribué des tracts révolutionnaires. Jin reçoit l’aide de Chen Duxiu qui lui trouve un logement au numéro 6 de la rue Xinyuyangli 新漁陽裏, située sur l’avenue Joffre dans la concession française. Il a pour colocataire Yang Mingzhai 楊明齋 (1882-1938), un délégué du Komintern naturalisé russe, qui a participé à la Révolution d’Octobre 1917. Chen habite lui-même au n°2 de la même rue, qui héberge les locaux de la revue Xin qingnian 新青年 (La Jeunesse). Jin Jiafeng se trouve plongé au cœur des préparatifs qui précèdent la fondation du PCC. En mars, Chen Duxiu fonde la Société d’étude sur le marxisme (Makesizhuyi yanjiuhui 馬克思主義研究會), puis en mai il réunit, au numéro 6, plusieurs intellectuels communistes comme Zhou Fohai, Shi Cuntong 施存統 (1899-1970), Li Hanjun 李漢俊 (1890-1927) ainsi que Jin Jiafeng, Yang Mingzhai et d’autres représentants du Komintern pour créer la Ligue de la jeunesse socialiste (Shehuizhuyi qingniantuan 社會主義青年團), ancêtre du PCC et groupe dirigeant des autres cellules communistes en Chine. Jin Jiafeng et sept autres militants, dont Li Hanjun et Shi Cuntong, créent à leur tour la branche shanghaïenne de la Ligue en août de la même année. Pour dissimuler les activités de la rue Xinyuyangli, ils accrochent une pancarte sur la devanture du numéro 6 annonçant qu’il s’agit d’une « École de langues étrangères » (Waiguoyu xueshe 外國語學社). Il ne s’agit qu’en partie d’une couverture puisque Yang Mingzhai y donne des cours de russe aux communistes en herbe. Jin Jiafeng participe également à l’édition du mensuel Gongchandang 共產黨 (Le Parti communiste), revue fondée par Chen à l’été 1920.
Devenu le plus influent du pays, le groupe communiste de la concession française de Shanghai sert de refuge à de nombreux intellectuels recherchés et à de jeunes militants, parmi lesquels Liu Shaoqi 劉少奇 (1898-1969). Jin Jiafeng les accueille au numéro 6, mais l’argent vient à manquer. Jin obtient alors 6000 yuans de sa famille pour aller étudier en France, somme qu’il reverse intégralement à Chen Duxiu. Pour faire croire à la famille de Jin qu’il est parti en France, Chen demande à Cai Yuanpei 蔡元培 (1868-1940) de faire entrer Jin et sa future épouse, Mao Yiming 毛一鳴, à l’Université de Pékin (Beijing daxue 北京大學). À l’automne 1920, le couple arrive à Beida où il prend part aux activités de la cellule communiste de l’université dirigée par Li Dazhao 李大釗 (1889-1927). Jin et Mao se rapprochent de He Mengxiong 何孟雄 (1903-1931) et de son épouse Miao Boying 繆伯英 (1899-1929), première femme membre du PCC. Jin adhère lui-même au parti en mai 1921, avant même la fondation officielle du PCC deux mois plus tard. Son adhésion a lieu lors d’une réunion secrète dirigée par Li Dazhao dans un laboratoire de chimie de Beida, à laquelle participent également Mao Yiming et d’autres étudiants comme Zhang Guotao 張國燾 (1897-1979). Jin Jiafeng retourne à Shanghai à l’été 1921 pour assister Chen Duxiu dans l’organisation du premier Congrès du PCC. En juillet, alors que celui-ci a débuté dans une villa de la concession française, un proche du chef de la Bande Verte (Qingbang 青幫) Huang Jinrong 黃金榮 (1868-1953), dit « Huang le Grêlé », prévient Jin Jiafeng que la Garde municipale de la concession française va y faire une descente. Jin alerte Zhou Fohai, qui déplace le congrès à Jiaxing, où il se poursuit sur un bateau au milieu du lac.
En mai 1922, Jin Jiafeng se rend à Canton pour participer au 1er Congrès national de la Ligue de la jeunesse socialiste (Zhongguo shehuizhuyi qingniantuan diyi ci quanguo daibiao dahui 中國社會主義青年團第一次全國代表大會), dont il est l’un des 25 membres représentants. Au printemps 1923, il assiste Li Dazhao et Cai Yuanpei à Pékin lors de la Conférence pour le désarmement de la capitale (Shoudu caibing dahui 首都裁兵大會). Le projet initial est de pousser Li Yuanhong 黎元洪 (1864-1928) à la démission et de désarmer les seigneurs de la guerre, afin de former un gouvernement provisoire sous la houlette de Cai Yuanpei. Suite à l’échec de ce plan, Jin Jiafeng est visé par un mandat d’arrêt qui l’oblige à s’enfuir pour Shanghai. En mai 1923, Jin Jiafeng et Li Dazhao rencontrent Sun Yat-sen dans la concession française afin de négocier avec lui la réorganisation du GMD à la suite de la déclaration Sun-Joffé en janvier. Les discussions portent sur la révision des Trois principes du peuple et l’adoption des « Trois grandes politiques » (san da zhengce 三大政策), à savoir l’alliance avec l’URSS, le front uni avec le PCC et le soutien aux mouvements populaires. Peu après, Jin Jiafeng adhère au GMD lors d’une cérémonie au numéro 2 de la rue Xinyuyangli. Il agit sur ordre de Li Dazhao et sur recommandation de Ye Chucang 葉楚傖 (1887-1946), qui devient son allié au sein du Parti nationaliste. En septembre 1923, Jin et sa compagne sont missionnés par Chen Duxiu pour coordonner les cellules communistes à Anqing, ville sous le contrôle de la clique de l’Anhui. Se présentant comme enseignants de la Première Université Normale d’Anqing (Anqing diyi shifan daxue 安慶第一師範大學), le couple fonde la branche locale de la Jeunesse socialiste et contacte les membres progressistes du GMD.
En janvier 1924, le premier Front Uni (di-yi ci guogong hezuo 第一次國共合作) débute officiellement. Jin Jiafeng et son épouse retournent alors à Pékin pour participer à la réorganisation du parti nationaliste. Jin est nommé secrétaire du département de l’organisation du bureau exécutif local (Zhixingbu zuzhike ganshi 執行部組織科幹事). Sous l’impulsion de Li Dazhao, il recrute massivement des étudiants et des jeunes intellectuels de la capitale originaires du Zhejiang, du Jiangsu et de l’Anhui en créant l’Association pour le progrès des Jeunes du Sud-Est (Dongnan qingnian xiejinhui 東南青年協進會). Trois jours après la mort de Sun Yat-sen, le 12 mars 1925, Jin Jiafeng et Mao Yiming écrivent une lettre à Hu Shi 胡適 (1891-1962) pour lui demander d’œuvrer à une union des forces démocratiques. Ils craignent que les luttes entre anti et pro-Front uni au sein du GMD n’entraînent son éclatement après la disparition de Sun. Jin est lui-même visé par des critiques venues de la gauche du PCC, qui voit d’un mauvais œil ses activités au sein du GMD. Zhang Guotao et He Mengxiong le traitent d’ « intellectuel petit bourgeois » (xiao zichanjieji zhishifenzi 小資產階級知識分子) et de « petit organisateur » (xiao zuzhizhe 小組織者). Ils le forcent à faire son autocritique et font remonter l’affaire à Chen Duxiu, qui décide d’envoyer Jin en URSS pour qu’il se forme aux sciences militaires. Jin Jiafeng se sent profondément lésé et humilié par ces accusations. Avec l’accord de Li Dazhao, il retourne se reposer à Suzhou. Il y réside pendant un an et se marie avec Mao Yiming en 1925. Jin ne se rend pas en URSS et refuse l’affectation de travail envoyée par le PCC, qu’il décide alors de quitter. Début 1926, le couple retourne à Pékin où Jin Jiafeng recontacte Li Dazhao pour lui demander un travail. Il apprend par Li que Zhang Guotao et He Mengxiong lui sont toujours hostiles et qu’il n’est plus le bienvenu au sein du PCC. Jin reste alors sans emploi dans Pékin pendant toute l’année 1926. En décembre, Li Dazhao lui confie, à titre privé, une mission clandestine. Jin doit aller à Hankou remettre à Chen Duxiu une lettre contenant un ordre de Staline et des instructions de Li au sujet du Front uni et de l’armement des organisations communistes. Suivi sur le trajet, Jin détruit la lettre en l’avalant. Il figure en effet depuis 1923 parmi les personnes recherchées par les autorités. Arrêté à Nankin par les troupes de Sun Chuanfang 孫傳芳(1884-1935), il est torturé en prison. Jin est finalement libéré sous caution début 1927, grâce à l’intervention de Yan Huiqing 顏惠慶(1877-1950) et de Hu Shi. Très affaibli mentalement, il est interné à l’hôpital Sainte-Marie dans la concession française de Shanghai. Sa santé mentale se détériore encore lorsqu’il apprend la mort de ses amis Hou Shaoqiu et Li Dazhao à la suite du massacre du 12 avril et de la rupture du Front uni. Souffrant d’une grave dépression nerveuse, il reste toute l’année caché à l’hôpital français, échappant ainsi aux sbires de Jiang Jieshi.
De retour en 1928 à Luzhi, Jin Jiafeng apprend par un ancien camarade de classe qu’il est recherché par les troupes de Jiang Jieshi à Suzhou. Jin et sa femme fuient alors de nouveau vers Shanghai où ils sont hébergés par Cai Yuanpei. Ye Chucang s’étant porté garant auprès du GMD qu’il n’a plus de lien avec le PCC, Jin intègre le nouveau gouvernement central. Cai Yuanpei le nomme provisoirement directeur de la Bibliothèque du ministère de l’Éducation. Malgré le soutien de Ye Chucang et de Shao Lizi 邵力子 (1882-1967), les autorités nationalistes soumettent Jin à un contrôle strict, lui interdisant de quitter la ville pendant cette période. Grâce aux recommandations de Shao Lizi, Jin cumule des postes dans l’administration provinciale et le bureau local du GMD du Jiangsu comme inspecteur des Affaires civiles (Minzhengting shicha 江蘇省民政廳視察) et chargé d’organisation provincial (Dangbu zuzhi ganshi 黨部組織幹事). À partir de 1929, Jin se consacre à la protection du patrimoine culturel dans le Jiangsu. Accompagné de Ye Chucang, Cai Yuanpei, mais aussi de personnalités comme l’écrivain Ye Shengtao 葉聖陶 (1894-1988), il fonde le Comité pour la préservation des sculptures Tang de Luzhi du Ministère de l’Éducation (Jiaoyubu baocun luzhi tangsu weiyuanhui 教育部保存甪直唐塑委員會) et font construire un musée pour y conserver ces statues en terre cuite. Du fait de son aversion pour Jiang Jieshi, Jin se range en faveur de Wang Jingwei qu’il rencontre à cette époque. Il se rapproche de son ancien camarade communiste Chen Gongbo, rejoignant en 1928 l’Association pour la réorganisation du GMD (Guomindang gaizu tongzhihui 國民黨改組同志會) fondée par Chen. Jin parvient à récolter 300 000 yuans auprès de consortiums de Shanghai pour financer le ralliement des seigneurs de la guerre Yan Xishan 閻錫山 (1883-1960) et Feng Yuxiang 馮玉祥 (1882-1948) à la coalition anti-Jiang. Jin est présent avec Wang et la Clique réorganisationniste (gaizupai 改組派) à Pékin lors de la Conférence de formation de la coalition contre Jiang Jieshi (Fan jiang lianhe zhenxian chengli dahui 反蔣聯合陣線成立大會). Après la défaite de celle-ci dans la bataille des Plaines centrales (Zhongyuan dazhan 中原大戰) en octobre 1930, Jin se réfugie à Shanghai. L’alliance passée entre Wang Jingwei et Jiang Jieshi lui permet de trouver, en janvier 1932, une place de secrétaire au ministère des Chemins de fer (Tiedaobu 鐵道部), où se croisent beaucoup de soutiens de Wang. Durant cette période, il rédige l’ouvrage Zhongguo jiaotong zhi fazhan ji qi quxiang 中國交通之發展及其趨向 (Développements et tendances des transports en Chine), qui demeure une référence sur le sujet. Jin siège, par ailleurs, au Comité spécial des transports du Comité politique central (Zhongyang zhengzhi weiyuanhui jiaotong zhuanmen weiyuanhui weiyuan 中央政治委員會交通專門委員會), au Comité économique (Jingji weiyuanhui 經濟委員會). Originaire de Wuxian 吳縣, il s’intéresse tout particulièrement aux infrastructures au sein du Comité hydraulique du Lac Tai (Taihu shuili weiyuanhui wuiyuan 太湖水利委員會委員). En 1934, il organise l’aménagement d’infrastructures pour faciliter l’écoulement de l’eau dans le lac. En dépit de ses liens avec Wang Jingwei et la Clique réorganisationniste, Jin se rapproche peu à peu de l’entourage de Jiang. Chen Lifu 陳立夫 (1900-2001) lui verse d’importantes sommes d’argent pour financer ses activités politiques. En effet, Jin ambitionne de se faire élire député à l’Assemblée nationale (Guomin dahui 國民大會) lors des élections de 1936. Dans ce but, il fonde le Club du Nouveau Jiangsu (Xinsu julebu 新蘇俱樂部) en 1935. Tout au long de la « décennie de Nankin », Jin reste fidèle à son mentor Chen Duxiu, qui est exclu du PCC en 1929 et arrêté par les Nationalistes en 1932. Il lui rend souvent visite en prison et lui verse de l’argent.
Après le déclenchement de la guerre sino-japonaise à l’été 1937, Jin et sa famille fuient vers Wuhan. Ils logent un temps chez Chen qui y a été transféré en résidence surveillée. Jin part ensuite pour Changsha où il reprend contact avec le PCC pour la première fois depuis 1926 par l’intermédiaire de Xu Teli 徐特立 (1877-1968). Xu le prévient qu’il ne pourra pas obtenir sa réhabilitation au sein du PCC, mais l’encourage à servir le Parti. À Changsha, Jin établit le Bureau de communication des patriotes du Jiangsu (Jiangsu tongxiang tongsun chu 江蘇同鄉通訊處), qui recueille les réfugiés de guerre en provenance de sa province natale, et fonde le journal Jiangsu qingbao 江蘇情報 (Renseignements du Jiangsu). En mai 1938, il s’installe à Chongqing où il se rapproche de Xu Enzeng 徐恩曾 (1896-1982) par le biais de Chen Lifu. Xu le nomme directeur de la bibliothèque du département central du GMD (Zhongyang dang bu tushuguan zhuren 中央黨部圖書館) et conseiller économique du Conseil suprême de la Défense nationale (Guofang zuigao weiyuanhui jingji weiyuan 國防最高委員會經濟委員). Xu place Jin sous surveillance en raison de ses liens passés avec Wang Jingwei et de son entourage. Jin conserve ainsi soigneusement les poèmes de Zeng Zhongming, vice-ministre des Chemins de fer et plus proche collaborateur de Wang. Après le départ de ce dernier pour Hanoï, le 18 décembre 1938, Jin est contacté par Zhou Fohai qui l’invite à faire défection à son tour. Il reçoit peu après des télégrammes de Zhou et de Ding Mocun, le pressant de les rejoindre et d’emmener avec lui Chen Duxiu, que Zhou a rémunéré au début de la guerre. Dans ces circonstances, Jin reprend contact avec le PCC à travers Fu Daqing 傅大慶 (1900-1944), agent clandestin du Groupe militaire du Bureau méridional du PCC (Nanfangju junshi zu 南方局軍事組). Selon Fu, Mao Zedong et Zhou Enlai savent que Xu Enzeng (Zhongtong 中統) et Dai Li (Juntong 軍統) l’ont à l’œil depuis la défection du groupe de Wang Jingwei. Il propose à Jin de lui servir d’intermédiaire avec la direction du PCC. En mai 1940, le secrétaire général du Conseil suprême de la Défense nationale, Zhang Qun 張群 (1889-1990), demande à Jin de se rendre à Nankin pour sonder les Japonais, alors que les tractations secrètes entre Chongqing et Tokyo se poursuivent malgré la formation du gouvernement de Nankin. Zhang lui déclare qu’il s’est concerté avec Zhou Enlai, qui souhaite aider le Parti communiste japonais. Jin remet alors un rapport à Li Jishen 李濟深 (1885-1959) dans lequel il se déclare prêt à infiltrer le camp ennemi.
À son arrivée à Shanghai en août 1940, Jin s’entretient avec Ding Mocun, avant de se rendre à Nankin un mois plus tard où Wang Jingwei le nomme membre du Comité exécutif central du GMD « orthodoxe » (Zhongyang zhixing weiyuan 中央執行委員), qui ne joue qu’un rôle secondaire parmi les instances du régime. Entre 1941 et 1945, Jin Jiafeng cumule plusieurs postes : président du Comité spécial des Affaires sociales de la Commission politique centrale (Zhongyang zhengzhi weiyuanhui shehui shiye zhuanmen weiyuanhui 中央政治委員會社會事業專門委員會), conseiller au ministère des Communications (Jiaotongbu guwen 交通部顧問), mais aussi directeur de la Compagnie des transports de Chine centrale (Shanghai Huazhong yunshu gongsi zhongfang jingli 上海華中運輸公司中方經理). Fin 1940, Jin Jiafeng et Ding Mocun se rendent à plusieurs reprises à l’Ambassade du Japon à Nankin pour s’entretenir avec le secrétaire Shimizu Tōzō et un représentant des conglomérats (zaibatsu 財閥), afin d’évoquer de possibles négociations de paix. Début février 1941, Jin et Ding s’envolent pour le Japon où ils rencontrent le premier ministre Konoe Fumimaro 近衛文麿(1895-1945) et son ministre des Affaires étrangères Matsuoka Yōsuke 松岡洋右(1880-1946), fervent partisan d’un accord avec Chongqing. Toutefois, ces discussions n’aboutissent pas. Ding Mocun repart en Chine, tandis que Jin Jiafeng reste deux mois de plus au Japon. Sous couvert d’affaires commerciales pour la Compagnie des transports de Chine centrale, Jin entre en contact avec des représentants de l’opposition issus des partis de gauche, ainsi qu’avec des communistes comme Masao Shimada 島田政雄 (1912-2004). Il s’entretient également avec plusieurs personnalités ayant œuvré pour trouver une solution pacifique en Chine, telles que Saionji Kinkazu 西園寺公一 (1906-1993), arrêté peu après pour son rôle dans l’affaire Sorge, Matsumoto Shigeharu ou encore Fujiyama Aiichiro 藤山愛一郎 (1897-1985). De retour à Shanghai en avril 1941, Jin Jiafeng rend compte de sa mission au Japon à son agent de liaison Fu Daqing au Park Hotel (Guoji fandian 國際飯店), rue de Nankin. À la suite de ce premier essai, Jin s’engage dans d’autres missions clandestines, parallèlement à ses fonctions au sein du régime de Wang. Ding Mocun était-il au courant des liens secrets de Jin Jiafeng avec Yan’an et Chongqing ? Quoi qu’il en soit, Jin utilise les postes radio et télégraphes du deuxième bureau du n°76 de Ding et de Hu Junhe 胡均鶴 (1907-1993), agent double communiste sous les ordres de Pan Hannian 潘漢年 (1906-1977), pour recevoir les dépêches et les derniers renseignements de la Chine libre. À partir de l’été 1943, Jin organise des réunions d’information à destination des agents spéciaux du GMD et du PCC à Shanghai, s’appuyant sur les dépêches des agences de presse de Chongqing et de Yan’an. Elles se donnent l’apparence de cours sur le bouddhisme qu’assure Jin en robe de moine. Ces activités éveillent les soupçons des autorités japonaises, qui placent sa résidence sous surveillance. La police militaire (kenpeitai 憲兵隊) découvre que Jin a rencontré Masao Shimada fin 1944 à Shanghai et que sa femme est membre du PCC. Après que la nature réelle de ses cours sur le bouddhisme est mise au jour, il est arrêté en avril 1945. Jin et Masao sont emprisonnés par la Kenpeitai dans le centre de détention du jardin de la famille Mu (Mujia huayuan jianyu 蘇州慕家花園監獄) à Suzhou. Jin est ensuite déplacé à Nankin puis libéré, peu avant la capitulation japonaise, grâce à Ding Mocun et Hu Junhe qui se portent garants.
Au lendemain de la victoire, Jin Jiafeng est invité par le PCC à rallier la Nouvelle 4e Armée dans le nord du Jiangsu. À la demande de Ma Xulun 馬敘倫 (1884-1970), il reste toutefois à Shanghai pour tenter d’obtenir de Chen Gongbo et de Xiao Shuxuan 蕭叔宣 (1894-1945), l’un des principaux responsables militaires du régime déchu, qu’ils rendent les armes au PCC. Les communistes cherchent en effet à empêcher que les autorités nationalistes ne s’emparent de Nankin avec l’aide de Zhou Fohai. Ce plan échoue : Xiao est assassiné par le Juntong le 17 ou le 19 août et Chen s’enfuit au Japon le 25. Risquant d’être arrêté par les nouvelles autorités faute de pouvoir compter sur Zhang Qun, qui est encore à Chongqing, Jin Jiafeng part pour Hong Kong grâce à ses contacts dans le milieu des transports. Sous le pseudonyme de Fei Junren 費君忍, il devient directeur de la succursale locale de la Compagnie maritime Tong’an de Shanghai (Shanghai tong’an lunchuan gongsi 上海通安輪船公司), dirigée par Meng Liping 孟力平. Il continue, dans le même temps, à travailler clandestinement au profit du PCC par l’intermédiaire de Hua Kezhi 華克之 (1902-1998), également connu sous le nom de Zhang Jianliang 張建良, lui-même sous les ordres directs de Pan Hannian. À partir de 1946, Jin participe activement au travail de front uni visant à obtenir la défection de cadres nationalistes dans la colonie britannique. Il rallie notamment Li Jishen, qui le nomme directeur du Comité économique du Comité révolutionnaire du Parti nationaliste chinois (Guomindang geming weiyuanhui jingji weiyuanhui 國民黨革命委員會經濟委員會主任委員) fondé en 1948. Jin utilise également sa compagnie de transport pour faciliter le passage d’agents communistes entre Hong Kong et le continent.
En 1949, Jin Jiafeng revoit Zhang Guotao qui arrive à Hong Kong au moment de la fondation de la République Populaire de Chine. Après avoir été purgé par Mao à Yan’an en 1937, Zhang a rallié le GMD durant la guerre. Sans le sou, il demande de l’aide à Jin. Celui-ci n’a pas oublié le rôle joué par Zhang dans son éviction du PCC. Il prévient Hua Kezhi qui lui demande de le surveiller. Quand Zhang lui propose de fonder une maison d’édition pour augmenter ses revenus, Jin refuse et il fait échouer son projet de livre sur la fondation de l’Armée rouge aux Presses de Nanfeng (Nanfeng chubanshe 南風出版社). En septembre 1950, lors du débarquement des troupes de MacArthur à Incheon pour prendre de revers l’armée nord-coréenne, Jin Jiafeng apprend par ses contacts à Hong Kong que les États-Unis veulent continuer la percée au-delà du 38ème parallèle et pénétrer en territoire chinois. Il transmet l’information à Mao via Hua Kezhi, qui lui offre un stylo à plume d’or présenté comme un cadeau du Grand Timonier. Ces bonnes relations avec le PCC pâtissent toutefois de l’obscure affaire du navire Rostov en 1953. L’origine de l’incident remonte à 1949 quand Jin Jiafeng et Meng Liping vendent le navire à vapeur Tongxiang 通翔 à la China Merchants Steam Navigation Company, et se servent des fonds obtenus pour acquérir un plus grand navire destiné à l’exploitation des lignes maritimes de la RPC. Ils achètent à l’entreprise indienne Scindia Shipyard un cargo de 8000 tonnes qu’ils baptisent Rostov (Luositao 羅斯陶). En 1952, Meng s’entend avec He Zhonghan 賀衷寒 (1900-1972), ministre des Communications de la République de Chine, pour vendre le Rostov à Taiwan. Jin tente d’avertir le PCC par l’intermédiaire de son agent de liaison auprès du Bureau de Chine méridionale, Liu Zirun 劉子潤, mais celui-ci n’en tient pas compte. Jin se tourne alors vers d’autres agents communistes à Hong Kong tels que Chen Fumu. Finalement, durant sa traversée vers Taiwan, le capitaine et l’équipage du Rostov se révoltent et redirigent le navire vers le port de Canton. Meng Liping s’enfuit aux États-Unis. En août 1953, Jin Jiafeng demande à pouvoir se rendre en RPC pour remettre son rapport sur l’affaire du Rostov et proposer ses services pour mener des négociations officieuses avec le Japon depuis Hong Kong. Alors qu’il a reçu l’assurance qu’il pourrait rentrer dans la colonie britannique au bout de deux jours, il est arrêté par les autorités de Canton en novembre 1953j. En 1958, après cinq ans d’enquête et d’interrogatoires, le Bureau de la Sécurité Publique (Gong’anting 公安廳) du Guangdong conclut que l’affaire du Rostov a été orchestrée par Meng, et recommande au parquet de ne pas poursuivre Jin Jiafeng, dont le rôle dans l’arrivée du navire sur le continent est reconnu. Jin n’en est pas moins inculpé. En août 1962, il est condamné à quinze ans de prison par la Cour populaire supérieure du Guangdong (Guangdongsheng gaoji renmin fayuan 廣東省高級人民法院) pour avoir « ourdi et protégé un crime contre-révolutionnaire ». Les raisons de cet acharnement judiciaire, du reste assez fréquent à l’époque, ne sont pas connues. Il n’est pas impossible que le sort de Jin ait été affecté par l’ « affaire Pan Hannian », qui touche également son cousin Ge Weiping 葛慰平, agent de Pan pendant la guerre emprisonné pendant deux décennies. Pour autant, Jin bénéficie d’un traitement de faveur durant sa détention, notamment au moment de la famine du Grand Bond en avant. Libéré en pleine Révolution Culturelle, Jin est envoyé dans une ferme pour y être rééduqué. Il est finalement gracié par le gouvernement central en 1975. Il retourne à Hong Kong, où il meurt en septembre 1979 à l’âge de 76 ans des suites d’un accident de la route.
Sources : Hua Yongyi 1989 ; Hu Shi 1979, p. 315-316 ; Jiang Junwei 2014 ; Jin Qingnian 2009 ; Liu Ziqian 2015 ; Lu Miqiang 2009 ; Wang Haitao 2026 ; Wang Hua 2013 ; WWN, p. 1472 ; Wu Jinguang 2012 ; Yang Xiong 2012 ; ZR, p. 512 ; R.O.C Government Post Database.
Notice rédigée par Thomas Jouenne (étudiant en master à l’Inalco), éditée par David Serfass.