Kimura Masutarō

木村増太郎

18841948

Lieu d'origine

Ishikawa 石川県

Province d'origine

Chūbu 中部地方

Docteur en économie et, plus tard, professeur à la prestigieuse Université Hōsei 法政大学, Kimura Masutarō débute sa carrière à Taiwan où il séjourne pendant environ une décennie. En 1909, il prend part aux travaux des équipes d’enquête extraordinaire sur les coutumes taïwanaises (rinji Taiwan kyūkan chōsakai 臨時臺灣舊慣調查會) lancée en 1901 par Gotō Shinpei 後藤新平 (1857-1929) afin de favoriser l’administration et la mise en valeur économique de l’île. En 1912, il est nommé au Département du commerce et de l’Industrie au sein du Bureau de colonisation du Bureau civil du Gouvernorat-Général (shōtokufu minseibu takushokukyoku 総督府民政部拓殖局). Il prend, par la suite, la direction du Singapore Commercial Showcase. Fondé en 1916 dans le but de promouvoir les produits japonais et former des Japonais pour qu’ils fassent du commerce en Asie du Sud-Est, celui-ci est affilié à la Nan‘yō kyōkai 南洋協会 (South Sea Association ou Association de l’Asie du Sud-Est) créée en 1915 à l’initiative du gouverneur civil de Taiwan (minsei chōkan 民生長官) Uchida Kakichi 内田嘉吉 (1866-1933) et d’Inoue Masaji 井上雅二 (1877-1947), un ancien membre de l’Association pour la culture commune d’Asie orientale (Tōa dōbunkai 東亜同文会) ayant investi dans le caoutchouc malais. Cette organisation est partie prenante de la stratégie visant à faire de la colonie taïwanaise la “porte méridionale” (nanmon 南門) de l’empire informel japonais en Asie du Sud-Est, alors que les perspectives de développement sur le marché chinois sont gênées par la montée d’un patriotisme anti-japonais. Il s’agit de mettre à profit les réseaux de la communauté Hokkien pour étendre les intérêts commerciaux et financiers japonais à Singapour ou encore à Java. Face au retour en Asie des puissances occidentales à l’issue de la Grande guerre, Kimura préconise de coopérer avec les marchands chinois d’outre-mer en profitant du manque d’appuis dont ces derniers disposent en Chine en raison du chaos qui y règne.

De retour au Japon, Kimura se fait connaître comme l’un des meilleurs spécialistes japonais de l’économie chinoise à travers de nombreux articles et ouvrages tels que Shina no keizai to zaisei 支那の経済と財政 (L’économie et les finances publiques de la Chine, Ōsaka yagō shoten, 1923). Il n’hésite pas à sortir de son domaine d’expertise pour donner son opinion sur l’avenir du pays, comme il le fait dans des conférences publiées en 1926 par la Société d’étude est-asiatique (Tōa kenkyūkai 東亜研究会) sous le titre Shina o ika ni subeki ka 支那を何故にすべきか (Que doit-on faire pour la Chine?). Brossant une histoire de la Chine faite avant tout de périodes de division et pointant le manque de sentiment national dans la population, il reprend à son compte la thèse selon laquelle la Chine, contrairement au Japon et aux pays occidentaux, serait incapable d’accéder au rang d’État-nation moderne (Chūgoku hikoku ron 中国非国論). Alors que le GMD vient de se muer en parti-État avec l’aide du Komintern et s’apprête à mettre en œuvre son projet d’unification nationale à l’issue de l’Expédition du Nord, Kimura dit ne pas croire dans le succès du “centralisme [chūō shūken shugi 中央集権主義]”. Il lui oppose la disposition atavique des Chinois pour une culture politique fondée sur le “non-interventionnisme [fu kanshō shugi 不干渉主義]” de l’État central ; discours qui devait être repris tel quel une décennie plus tard pour justifier la mise en place de gouvernements locaux en Chine occupée. En novembre 1928, Kimura participe à la formation de l’Association des amis de la Chine (Shina kyōkai 支那協会) dirigée par l’ancien maire de Tokyo, Nagata Hidejirō 永田秀次郎 (1876-1943), connu pour son ultra-nationalisme, et composée d'”aventuriers du continent” (tairiku rōnin 大陸浪人) conjuguant panasiatisme et espionnage, tels que le diplomate Komura Shunzaburō 小村俊三郎 (1870-1933), le moine bouddhiste Mizuno Baigyō 水野梅曉 (1877-1949) ou encore le journaliste spécialiste de la Russie Ōtake Hirokichi 大竹博吉 (1890-1958).

Entre 1934 et 1938, Kimura dirige la Chambre de commerce et d’industrie de Tokyo (Tōkyō shōkō kaigisho 東京商工会議所) et collabore à plusieurs think tanks gouvernementaux. Dans la lignée de son rôle pour élargir l’empire informel nippon en Asie du Sud-Est, il participe à la conception du volet économique de l’Ordre nouveau asiatique que cherche à mettre en place le Japon dans la seconde moitié des années 1930. Il publie plusieurs ouvrages sur la question, tels que Nitchi-Man-Shi keizai ron 日満支経済論 (Les relations économiques entre le Japon, le Manzhouguo et la Chine, Jichōsha, 1936)  ou encore Tōa shin keizai ron 東亜新経済論 (De la nouvelle économie est-asiatique, Tōshi keizaisha, 1941). En juillet 1939, il est nommé au sein du Comité pour l’essor de l’Asie (kōa iinkai 興亜委員会), principal organe de conseil du Kōa-in 興亜院, lequel a été créé six mois plus tôt pour centraliser l’administration de la Chine occupée, notamment en matière économique. La restructuration de l’État d’occupation japonais au tournant de l’année 1940 lui donne l’occasion de mettre en pratique ses idées sur le terrain.

Kimura fait une très bonne impression à Zhou Fohai lorsqu’ils se rencontrent le 12 mars 1940. Zhou le décrit comme profondément respectueux de la Chine et prévoit d’emblée de l’engager comme conseiller dans le futur gouvernement. À l’époque déjà, Kimura préconise de remplacer la Banque commerciale pour l’essor de la Chine (Huaxing shangye yinhang 華興行業銀行) du Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府), par une banque de réserve centrale, bien qu’il se montre plus prudent que Zhou sur les délais nécessaires pour réunir les capitaux. Kimura envisage en effet de mettre d’abord en place une banque purement commerciale (Zhongguo shangye yinhang 中國商業銀行) destinée à réunir des capitaux en quantité suffisante, pour ensuite seulement les transférer à une banque centrale. Malgré ce désaccord, Zhou admire son enthousiasme. Aux côtés d’autres civils comme Andō Meidō 安藤明道 (c.1895-1985) du Kōa-in et le directeur de la Banque commerciale pour l’essor de la Chine, Okazaki Kaheita 岡崎嘉平太 (1897-1989), que consulte alors Zhou, Kimura rejoint ce dernier sur son opposition au yen militaire (gunpyō 軍票) ; une monnaie non convertible que cherche à imposer l’armée impériale dans les territoires qu’elle occupe.

Lorsque la Banque centrale de réserve (zhongyang chubei yinhang 中央儲備銀行) voit finalement le jour à Shanghai en janvier 1941, c’est donc logiquement que son directeur Zhou Fohai obtient, contre l’avis du Kōa-in, de nommer Kimura conseiller en chef ; charge qu’il conserve de manière continue jusqu’à la fin de la guerre. Il touche alors un salaire mensuel de 3000 yuans, particulièrement généreux comparé à celui des fonctionnaires chinoise (55 à 680 yuans) et même des dirigeants (800 yuans). Du fait de sa longévité à ce poste, Kimura est le principal architecte de la politique monétaire du régime, bien qu’il soit d’un rang inférieur à celui de conseiller économique suprême ; position occupée par Aoki Kazuo à partir de février 1941. En dépit des efforts de Zhou Fohai pour limiter au maximum la tutelle japonaise sur le nouvel établissement, la Banque centrale de réserve est l’une des institutions étatiques qui concentrent le plus de conseillers japonais. Kimura dirige ainsi une équipe dont les effectifs varient entre 88 et 27 conseillers. Il est favorable à l’émission d’une nouvelle monnaie mais conseille de ne pas précipiter le remplacement des autres monnaies en circulation, afin de gagner d’abord la confiance de la population. Confronté au gel des fonds en dollars américains par Washington, il s’oppose avec Zhou aux Japonais, comme le banquier Ueda Shōichi 上田省一, qui plaident en faveur d’une conversion des dollars américains détenus par Nankin en fabi 法幣. Le 26 juillet 1941, les États-Unis et leurs alliés décrètent le gel d’une partie des avoirs japonais sur leur sol en représailles du stationnement de troupes nippones en Indochine française. Ces sanctions incluent la Chine dont les capitaux aux États-Unis sont également gelés à la demande du gouvernement de Chongqing, qui cherche ainsi à calmer son marché d’actions tout en pénalisant Nankin. Zhou Fohai négocie alors avec Kimura pour qu’il appuie auprès de Tokyo une demande de conversion des devises américaines détenues par la Banque centrale de réserve en yen convertibles (jiyūen 自由円).

Connue sous le nom de zhongchuquan 中儲券 (dollar CBR) ou de xin fabi 新法幣 (nouvelle monnaie légale), la devise mise en circulation par la Banque centrale de réserve début 1941 peine à s’imposer. Pour contraindre les banques shanghaiennes à l’adopter, la police politique de Nankin n’hésite pas à assassiner et à prendre en otage leurs employés. Du côté des autorités japonaises, des pressions s’exercent sur Zhou Fohai, par l’intermédiaire de Kimura, pour que le dollar CBR ne soit plus adossé au fabi, mis en circulation en 1935 par le Gouvernement national qui continue à l’utiliser à Chongqing, mais au yen militaire. Face à la chute du cours du fabi, qui entraîne avec lui celui du dollar CBR, Zhou et Kimura débattent, au début de l’hiver 1941, du meilleur moyen pour la nouvelle devise de stabiliser son cours. Ils s’entendent le 4 novembre pour que les dollars CBR déjà en circulation soient convertibles en yen, tandis que les devises nouvellement émises resteront équivalentes au fabi. Le lendemain, ils décident l’inverse : conserver l’équivalence avec le fabi pour les dollar CBR déjà en circulation et bloquer le cours des futures émissions. À ces tergiversations s’ajoute le problème récurrent du yen militaire. Alors qu’Aoki Kazuo parvient en février 1942 à convaincre Tokyo de la nécessité, pour consolider le dollar CBR, d’un arrêt suivi d’un retrait progressif du yen militaire, l’application de cette mesure se heurte à une opposition farouche des autorités militaires en Chine. Il faut attendre avril 1942 pour que cesse la mise en circulation de nouveaux yen militaires en Chine centrale (région du bas-Yangzi) et méridionale.

Aoki et Kagesa Sadaaki sont favorables à une dissociation rapide du dollar CBD avec le fabi, tandis que Kimura préconise une nouvelle fois la prudence. Il n’a pas le dernier mot : dès le 9 mars 1942, un décret impose le dollar CBR comme seule monnaie pouvant être utilisée pour faire un dépôt, un transfert d’argent ou payer ses impôts. Face aux turbulences provoquées par cette décision, des mesures comme l’émission de bons du Trésor sont envisagées pour amortir la chute du cours du fabi, qui appauvrit la population. Le processus de décision est ralenti par la tutelle japonaise – Aoki et Kimura demandent un délai d’une semaine pour obtenir le feu vert de Tokyo, ce qui n’empêche pas Zhou Fohai de se dire admiratif de la perspicacité dont fait preuve ce dernier dans la gestion de la crise monétaire. Pressé par Zhou, qui menace de démissionner si des mesures ne sont pas prises rapidement, Kimura doit négocier avec Hata Shunroku qui, en tant que commandant en chef de l’Armée expéditionnaire de Chine, est la plus haute autorité de la zone occupée. Pour le deuxième anniversaire de la fondation du Gouvernement national réorganisé, le 30 mars 1942, Zhou obtient de pouvoir annoncer la dissociation des cours de l’ancienne et de la nouvelle monnaie légale – 100 fabi ne valent plus que 77 dollars CBR. À cette époque (23 avril 1942), Zhou décrit Kimura comme celui qui “comprend le mieux la Chine et éprouve le plus de sympathie pour elle“, mais il pointe dans le même temps les entraves qui freinent de toutes parts son action, déplorant une nouvelle fois que le véritable pouvoir au sein du camp japonais ne se situe pas au sommet, mais chez les officiers subalternes qui font obstruction. Finalement, le 31 mai 1942, Zhou Fohai annonce la démonétisation du fabi, dont le taux est désormais fixé à deux fabi pour un dollar CBR, divisant instantanément par deux le pouvoir d’achat de la population concernée (Jiangsu, Zhejiang, Anhui).

Durant l’été 1942, Kimura manque d’être remplacé à son poste de conseiller en chef de la Banque centrale de réserve pas son adjoint depuis mars, Yoshikawa Chiemaru 吉川智慧丸 (1894-1963). Déplorant déjà la perte de Kagesa, qui a été muté en mai, Zhou Fohai s’active avec succès auprès d’Aoki pour empêcher le départ de Kimura, a fortiori s’il doit être remplacé par Yoshikawa. Il reproche en effet à ce dernier de ne pas être suffisamment au fait de la situation en Chine, notamment en matière de respect de la souveraineté chinoise. Cette bonne entente entre Zhou et Kimura leur permet de surmonter certaines divergences  de fond quant à la politique économique à mener. En janvier 1944, par exemple, Kimura recommande que toutes les mesures visant à réguler l’économie soient levées au profit d’une liberté de commerce totale. S’il a conscience que des réformes énergiques sont nécessaires, Zhou considère un tel laissez-faire trop risqué en temps de guerre. On perd la trace de Kimura à l’été 1945, jusqu’à l’annonce de son décès survenu le 6 avril 1948 à Tokyo.

Sources : Kuo 2014, p. 96 ; Kuo 2015, p. 164-165 ; Shirane 2014, p. 121 ; AS 16/10/27, 20/02/34, 30/07/38, 07/07/39, 07/01/41, 09/04/48 ; Kimura 1923 ; Kimura 1926 ; Kimura 1936 ; Kimura 1941 ; Ruoff 2001, p. 31 ; Zhu Peixi 2012, p. 27-28, 161 ; ZR, p. 261, 262, 396, 407, 425, 496, 532, 534-535, 573, 579, 582-588, 590-591, 595, 610, 613, 616, 714, 840 ; AS 09/04/48 ; AS 24/02/85 ; AS 04/03/63 ; Horii 2011, p. 217, n. 58 ; JACAR B02031705600 ; AH 118-010100-0038-031 ; Wakeman 1996, p. 119-123 ; WZQS, p. 1573-1575.

Pour citer cette biographie : David Serfass, "Kimura Masutarō  木村増太郎 (1884-1948)", Dictionnaire biographique de la Chine occupée, URL : https://bdoc.enpchina.eu/bios/kimura-masutaro/, dernière mise à jour le 4 octobre 2023. 

Biographical Dictionary of Occupied China

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