Ishii Itarō

石射猪太郎

18871954

Lieu d'origine

Fukushima 福島県

Province d'origine

Tōhoku 東北地方

Si le diplomate Ishii Itarō n’est pas physiquement présent en Chine occupée, son rôle à Tokyo au sein du ministère des Affaires étrangères (gaimushō 外務省) en fait un acteur incontournable de la politique chinoise du Japon au début de la guerre sino-japonaise. Diplômé du Tōa dōbun shoin 東亜同文書院 (Institut de la culture commune est-asiatique) en 1908, Ishii intègre cette même année la Mantetsu 満鉄 (Compagnie du chemin de fer sud-mandchourien) fondée deux ans plus tôt. Il quitte ses fonctions en mai 1911 pour passer, en 1913, le concours de la haute fonction publique (bunkan kōtō shiken 文官高等試験), avant de réussir le « grand » concours du Gaimushō en 1915, devenant le premier ancien élève du Tōa Dōbun shoin à accomplir ce tour de force. Pour son premier poste à l’étranger, Ishii est affecté au consulat de Shanghai en novembre 1915, puis à Canton (janvier 1916) et Tianjin (décembre 1916). Il se fait remarquer dès cette époque pour son attitude peu conciliante envers les agents de l’impérialisme informel japonais. Ainsi, en 1918, lors de sa première expérience comme juge, en vertu du principe extraterritorial de la justice consulaire qui s’applique aux ressortissants japonais de Tianjin, Ishii condamne à six mois de prison un Coréen arrêté pour trafic de drogue, mais doit réduire la sentence à deux mois sous la pression des autorités militaires japonaises. Il part ensuite pour l’Amérique du Nord : San Francisco (juillet 1918), Washington (janvier 1920), au moment de la Conférence navale limitant l’armement des puissances au lendemain de la Grande guerre, puis Mexico (septembre 1922). Il rentre ensuite à Tokyo pour diriger la 3e section du Bureau du commerce (tsūshō-kyoku 通商局).

Après un passage à l’ambassade de Londres (1927-1929), Ishii retrouve la Chine en novembre 1929 comme consul-général (sōryōji 総領事) dans la province mandchoue du Jilin. Il fait ainsi l’expérience directe de l’expansionnisme japonais à la suite de l’Incident de Mukden, le 18 septembre 1931, qui sert de prétexte à l’invasion de la Mandchourie par l’Armée du Guandong (Kantō-gun 関東軍). Selon le témoignage qu’il en donne dans ses mémoires, Ishii s’efforce de calmer la situation en négociant auprès des autorités chinoises la protection des ressortissants japonais, tout en cherchant à éviter que ces derniers ne fassent appel à l’armée japonaise. Il joue, dans les jours suivants, un rôle d’intermédiaire entre les autorités chinoises et les officiers japonais, mais se trouve impuissant face aux exactions de ces derniers. Il dénonce auprès de l’Armée du Guandong et de ses supérieurs l’attitude du général de brigade Tamon Jirō 多門二郎 (1878-1934) qui obtient des dirigeants locaux qu’ils proclament l’indépendance de leur provinces une arme sur la tempe. Son attitude vaut à Ishii d’être menacé physiquement, ce qui l’amène à renvoyer sa famille dans l’archipel. L’armée obtient finalement qu’il soit muté, mais Ishii a le temps de présenter sa version des faits à la Commission Lytton missionnée par la Société des nations pour enquêter sur la situation en Mandchourie, lors du passage de celle-ci au Jilin en mai.

En juillet 1932, Ishii est nommé consul-général de Shanghai, où il s’efforce de reprendre langue avec les autorités chinoises au lendemain du coup de force de l’armée japonaise. Ses mauvaises relations avec les militaires conduisent ces derniers à exiger son rappel à Tokyo, mais Ishii est rapidement rétabli dans ses fonctions à Shanghai. Des tensions se font également jour avec les résidents japonais. Considérant qu’ils sont insuffisamment représentés au sein du conseil municipal de la concession internationale, ceux-ci se lancent dans ce qu’Ishii appellera dans ses mémoires “une répétition de la Guerre du Pacifique” afin d’obtenir un siège supplémentaire, contre l’avis de leur consul-général. Finalement, ils perdent un siège et c’est à Ishii que revient de négocier une nouvelle élection. Alors que le Japon et la Chine connaissent une éphémère détente, Ishii affirme publiquement une position qui annonce la ligne qu’il défendra deux ans plus tard au plus fort du conflit sino-japonais. Lors d’une intervention devant l’Association diplomatique japonaise (Nihon gaikō kyōkai 日本外交協会) à l’été 1936, il dit croire dans la volonté sincère de Jiang Jieshi d’éviter la guerre et critique, à mots à peine couverts, la politique de morcellement menée par l’armée japonaise en Chine du Nord sous la houlette de Doihara Kenji. Si cette opinion est très impopulaire au Japon, elle est partagée par ses plus proches collègues en Chine, notamment l’ambassadeur Ariyoshi Akira 有吉明 (1876-1937) et Horiuchi Tateki 堀內幹城 (1889-1951), autre spécialiste de la Chine dont la carrière suit de près celle d’Ishii. En juillet 1936, Ishii est nommé ministre plénipotentiaire (tokumei zenken kōshi 特命全権公使) au Siam, avant de rentrer au ministère en mai 1937 pour prendre la tête du Bureau des affaires est-asiatiques (Tōa-kyoku 東亜局).

Cette nomination est soutenue au sein du Gaimushō par ceux qui voient en Ishii un véritable expert de la Chine capable de tenir tête aux militaires. Le principal intéressé accepte avec réticence, notant dans son journal personnel qu’il n’a “pas la moindre envie” de prendre ce poste, quoiqu’il soit rassuré par la présence de Satō Naotake 佐藤尚武 (1882-1971) à la tête du ministère. Ce dernier accepte en effet le portefeuille des Affaires étrangères à condition que le Cabinet de Konoe Fumimaro évite à tout prix la guerre avec la Chine et traite le Gouvernement national sur un pied d’égalité. Les violentes réactions suscitées par cette politique désespèrent Ishii qui écrit dans son journal “C’en est fini du Japon [日本は滅びる]”. Après le déclenchement de la guerre, la passivité de Hirota Kōki, qui a succédé à Satō en juin 1937, a le don d’exaspérer Ishii, qui le décrit dans son journal personnel comme “opportuniste [御都合主義]” et “inconsistant [無定見]”. Durant la première année de la guerre sino-japonaise, Ishii devient l’un des principaux tenants d’une solution négociée au conflit, aux côtés de militaires comme Ishiwara Kanji, qu’Ishii rencontre secrètement le 13 juillet 1937. Le 3 août, quelques jours après la prise de Pékin et de Tianjin, Ishii et Ishiwara demandent à Funatsu Tatsuichirō de rétablir le contact avec Gao Zongwu, dans le vain espoir que le gouvernement chinois prenne l’initiative de négociations de paix – l’inverse aurait fait perdre la face à l’armée impériale. En dépit d’instructions données par Ishii aux diplomates sur le terrain, cette « Opération Funatsu » est d’emblée court-circuitée par l’ambassadeur japonais en Chine, Kawagoe Shigeru 川越茂 (1881-1969), lequel, jaloux de ses prérogatives, a déjà envoyé son conseiller Hidaka Shinrokurō pour qu’il rencontre Gao Zongwu le 1er août 1937. Malgré l’échec de la médiation allemande, à l’hiver 1937-1938, et le choix fait par le premier ministre Konoe de soutenir publiquement l’arrêt de toute négociation avec le gouvernement chinois le 16 janvier 1938, la ligne défendue par Ishii reprend les dessus au milieu de l’année 1938, à la suite du remaniement qui voit Ugaki Kazushige devenir ministre des Affaires étrangères.

En juin 1938, alors que les troupes japonaises convergent pour s’emparer de Wuhan où se sont repliés les dirigeants chinois, Ishii rédige à l’attention d’Ugaki un mémorandum intitulé “Kongo no jihen taisaku ni tsuite no kōan 今後ノ事変対策ニ付テノ考案 (Réflexions sur les mesures à prendre dorénavant pour faire face à l’Incident), plus connu sous le nom d'”Ikensho 意見書” (Lettre d’opinion). Dans ce long texte, Ishii se plaint du fait que le tonnerre de louanges des « voix superficielles de l’opinion publique », qui a suivi le discours du 16 janvier mettant fin aux négociations, empêche toute critique de cette politique. La faute en revient, à ses yeux, aux journalistes japonais qui ont rendu impossible une solution pacifique du différend sino-japonais en donnant une image faussée de Jiang Jieshi. Selon Ishii, le Japon a désormais quatre options : (1) tenter de consolider sa position en cas de victoire dans la campagne de Wuhan, ce qui ne peut aboutir qu’à la reprise des combats contre Chongqing ; (2) fusionner le Gouvernement provisoire (linshi zhengfu 臨時政府) de Pékin et le Gouvernement réformé (weixin zhengfu 維新政府) de Nankin en un gouvernement central dirigé par une figure telle que Wu Peifu ou Tang Shaoyi – opération alors en cours dont Ishii souligne le manque de légitimité ; (3) fusionner ces deux mêmes gouvernements avec celui de Chongqing – projet qu’il juge irréalisable ; (4) reprendre les négociations directes avec Chongqing en offrant à Jiang Jieshi une « paix bismarckienne », autrement dit se montrer magnanime pour faire de la Chine une alliée contre le communisme soviétique, sur le modèle du l’accord passé par la Prusse avec l’Autriche en 1866 en prévision du conflit contre la France. C’est cette dernière option, dont la formulation est inspirée par Ishiwara, que recommande Ishii.

Si la nouvelle équipe gouvernementale, Ugaki en tête, semble décidée à rétablir le contact avec Chongqing, elle maintient la clause exigeant la démission de Jiang, malgré les exhortations d’Ishii qui a conscience que ce point constitue un obstacle rédhibitoire à la paix. Du reste, la vaste réforme institutionnelle qui accompagne l’entrée en guerre contre la Chine réduit encore le poids des diplomates dans la conduite des affaires gouvernementales. Le souhait des militaires de limiter l’activité du Gaimushō en Chine aux simples tâches consulaires et le projet centralisateur des technocrates “réformistes” (kakushin kanryō 革新官僚) aboutissent à la création du Taishi-in 対支院 (Bureau pour la Chine), le 1er octobre 1938, rebaptisé Kōa-in 興亜院 (Institut pour le développement de l’Asie) le 16 décembre. Vent debout contre ce projet, Ishii compare la future institution au Secrétariat pour la conquête de l’Est (zhengdong xingsheng 征東行省) établi par la dynastie mongole des Yuan dans la péninsule coréenne, en vue de l’invasion du Japon en 1281. Dès novembre 1937, Ishii notait dans son journal personnel : “Il semble que le fascisme apparaisse ici non pas par le biais du peuple mais par celui des institutions“.

Après la démission d’Ugaki en septembre 1938, Ishii est écarté des affaires chinoises. Il est successivement nommé ambassadeur aux Pays-Bas (novembre 1938) et au Brésil (septembre 1940), avant de reprendre des fonctions administratives au ministère en août 1942. Nommé ambassadeur en Birmanie, il prend ses fonctions en septembre 1944. Il est à Bangkok au moment de la reddition de son pays en août 1945. Il rentre un an plus tard au Japon, où il démissionne à la veille de son inscription sur les listes d’épuration du Commandement suprême des forces alliées en raison de ses fonctions en Birmanie. Ishii parvient toutefois à ne pas être poursuivi en justice et ne participe au Procès de Tokyo (1946-1948) qu’en qualité de témoin convoqué par la défense. C’est en partie pour défendre son honneur qu’il décide de publier en 1950 des mémoires sous le titre Gaikōkan no isshō 外交官の一生 (Une vie de diplomate). Ishii est également l’auteur d’un journal personnel, dont subsistent les passages portant sur les périodes 1936–1939 et 1942–1944 rendus publics dans les années 1980 avant d’être publiés en 1993. Ishii est aujourd’hui célébré comme le symbole d’une diplomatie japonaise prise en otage par les militaires, quand bien même il apparaît davantage comme l’exception que comme la règle d’une administration largement impliquée dans l’expansion japonaise en Asie.

Sources : NKJRJ, p. 38 ; Brooks 2000, p. 1, 58-59, 71, 87-88, 104, 144-146, 176-178, 180, 182, 183, 185-186, 212, 215 ; Etō Shinkichi 2001, p. 49 ; Liu Jie 1995, p. 85 ; Boyle 1972, p. 148-155 ; Hsiao Li-chu 2006, p. 128 ; JACAR B02030513200 ; Wikipedia.

Pour citer cette biographie : David Serfass, "Ishii Itarō  石射猪太郎 (1887-1954)", Dictionnaire biographique de la Chine occupée, URL : https://bdoc.enpchina.eu/bios/ishii-itaro/, dernière mise à jour le 7 octobre 2023. 

Biographical Dictionary of Occupied China

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