Né en 1887 à Wuxing 吳興 (Zhejiang), Qian Daosun est issu d’une famille de fonctionnaires engagés dans la transformation de l’empire Qing. Son grand-père Qian Zhenchang 錢振常 (1825-1898), jinshi en 1871 dans la même promotion que le grand-père de Lu Xun 魯迅 (1881-1936), Zhou Fuqing 周福清 (1838-1904), a notamment eu pour disciple Cai Yuanpei 蔡元培 (1868-1940). Son père, Qian Xun 錢恂 (1854-1927), est un diplomate réformiste qui occupe des postes au Japon et en Europe et sert dans le secrétariat privé de Zhang Zhidong 張之洞 (1837-1909). Sa mère, Shan Shili 單士釐 (1858-1945), est une poétesse japonisante, pionnière de l’éducation des femmes. Né la même année que lui, le demi-frère de son père, Qian Xuantong 錢玄同 (1887-1939), est une figure importante du Mouvement de la Nouvelle Culture. D’abord formé aux classiques confucéens par son grand-père et sa mère, Qian Daosun acquiert une éducation moderne en suivant son père dans ses postes diplomatiques successifs. Il vit notamment au Japon entre 1900 et 1907, ce qui lui permet de s’imprégner de la langue et de la culture locale de manière plus approfondie que beaucoup d’intellectuels chinois qui découvrent l’archipel à l’âge adulte. Après 1907, Qian poursuit ses études en Belgique, aux Pays-Bas, puis en Italie où il sort diplômé de l’Université de Rome. Fort de cette éducation cosmopolite, il devient polyglotte (japonais, français, italien et allemand) et développe des compétences dans des domaines aussi variés que la littérature, l’archéologie, les arts plastiques ou encore la médecine.
De retour en Chine vers 1909, Qian enseigne l’anglais dans l’École secondaire de Huzhou (Huzhoufu zhongxuetang 湖州府中學堂) où il a notamment Mao Dun 茅盾 (1896-1981) pour élève. Entre 1912 et 1927, il sert au sein du ministère de l’Éducation (Jiaoyubu 教育部), nouant des liens étroits avec son collègue Lu Xun. Aux côtés de ce dernier et de Xu Shoushang 許壽裳 (1883-1948), il participe en août 1912 à la conception de l’emblème national de la République de Chine (Shi’er zhang guohui 十二章國徽), dont il réalise le dessin. Dans le même temps, Qian travaille à l’École de médecine de Pékin (Beijing yizhuan 北京醫專), d’abord comme interprète des enseignants japonais, puis comme professeur d’anatomie. Par la suite, il enseigne également la langue et l’histoire japonaises à l’Université de Pékin (Beijing daxue 北京大學). En 1928, il est nommé professeur dans le département de langues étrangères de l’Université Tsinghua (Qinghua daxue 清華大學), dont il dirige également la bibliothèque. À la suite de son père, qui en 1901 avait fait don de 4000 livres chinois à la bibliothèque de la future Université Waseda 早稲田大学, Qian est convaincu de l’importance des fonds de livres pour la diffusion du savoir et le rapprochement entre les nations. Outre son rôle de gestionnaire de plusieurs bibliothèques pékinoises, il crée en 1930 à son domicile la Bibliothèque des lettres orientales de Quanshou (Quanshou dongwen shuku 泉壽東文藏書庫), à travers laquelle il souhaite favoriser l’amitié sino-japonaise. Sa collection comprend 2 500 volumes, dont 500 ouvrages personnels collectés au cours de ses voyages, enrichis par des dons japonais, comme ceux du journal Ōsaka Mainichi shinbun 大阪毎日新聞. Grand acheteur de livres japonais, Qian tisse des liens étroits avec Iwanami Shigeo 岩波茂雄 (1881-1946), fondateur de la plus célèbre maison d’édition japonaise, dont la nièce épouse un de ses fils. Qian est, par ailleurs, un traducteur très actif, qui n’hésite pas à s’attaquer à des monuments de la littérature européenne, comme La Divine Comédie de Dante (Shenqu yi luan 神曲一臠, 1924) et surtout de la littérature japonaise. Il est ainsi le premier à publier une traduction partielle en chinois du Genji monogatari 源氏物語 (Dit du Genji), qu’il rend dans une prose inspirée du Hongloumeng 紅樓夢 (Rêve dans le pavillon rouge). Il s’appuie sur la traduction en japonais moderne du grand romancier Tanizaki Jun’ichirō 谷崎潤一郎 (1886-1965), avec lequel il entame une correspondance qui se prolonge jusque dans l’après-guerre. Son projet éditorial le plus important reste toutefois sa traduction du Man’yōshū 万葉集 (Recueil des dix mille feuilles), équivalent japonais du Shijing 詩經 (Classique de la poésie). Après lui avoir consacré des cours dans les années 1930, il entame la traduction de ses 800 poèmes entre 1937 et 1940, avant d’achever son travail entre 1955 et 1959.
La détérioration des relations sino-japonaises constitue un dilemme pour les intellectuels chinois comme Qian Daosun profondément attachés au Japon. À la différence de son ami Lu Xun, qui parraine les mouvements patriotiques, Qian adopte une attitude plus conciliante, qui le rapproche du frère cadet de Lu Xun, Zhou Zuoren. Partisan de la médiation culturelle et des échanges linguistiques entre Chine et Japon, Qian organise des voyages universitaires financés par le Ministère des Affaires étrangères japonais, y compris après le choc de l’Incident de Mukden en 1931. Qian contribue ainsi à un certain regain d’intérêt pour le Japon chez les étudiants chinois, en dépit de tensions grandissantes entre les deux pays. Il profite de ces séjours réguliers dans l’Archipel pour mener ses recherches et cultiver sur place son réseau intellectuel. Outre Tanizaki et Iwanami, il entretient ainsi des liens étroits avec le sinologue Yoshikawa Kōjirō 吉川幸次郎 (1904-1980). Ce positionnement lui vaut de recevoir quotidiennement des lettres de menaces. Il continue néanmoins à accueillir des étudiants japonais et à collaborer avec des chercheurs japonais présents à Pékin. Le sinologue Mekada Makoto 目加田誠 (1904-1994) qui séjourne chez Qian durant ses études, témoigne du profond tourment psychologique dans lequel ce dernier est plongé durant cette période. Alors même qu’une grande partie de la jeunesse estudiantine chinoise manifeste contre l’expansionnisme japonais, Qian prête sa légitimité à des travaux allant dans le sens de l’envahisseur. Entre 1936 et 1938, il traduit ainsi l’ouvrage que vient juste d’écrire Ikeuchi Hiroshi 池内宏 (1878-1952) sous le titre Manzhouguo Andongsheng Ji’anxian Gaojuli yiji 滿洲國安東省輯安県高句麗遺跡 (Les vestiges de Koguryo à Ji’an, dans la province d’Andong du Manzhouguo), qui instrumentalise les découvertes archéologiques pour contrer les revendications chinoises sur la Mandchourie.
L’occupation de Pékin en juillet 1937 contraint les intellectuels comme Qian à un choix plus tranché encore. La plupart de ses collègues et de leurs étudiants quittent la zone occupée pour rejoindre l’Université nationale du Sud-Ouest (Xinan lianhe daxue 西南聯合大學), qui réunit en mai 1938 à Kunming les trois meilleures universités du pays : Beida, Tsinghua et Nankai. Qian, quant à lui, décide de rester à Pékin en raison de sa situation familiale. Ses dix enfants étant dispersés entre la Chine et le Japon, il demande le 12 août à Iwanami Shigeo, de leur venir en aide. Admiratif de la modernisation japonaise, Qian est pessimiste quant aux chances de la Chine, craignant qu’une résistance à outrance n’entraîne la destruction du pays. Autre raison invoquée par Qian, comme par Zhou Zuoren : son attachement aux institutions culturelles et aux bibliothèques pékinoises menacées par la guerre. En octobre 1937, l’armée japonaise occupe l’Université Tsinghua, dont une partie du campus est transformée en hôpital militaire, pillant au passage plus de 50 000 ouvrages. Qian accepte de rester à la tête de la bibliothèque universitaire. Il protège ainsi 180 000 volumes et le personnel de l’établissement. Contrairement à Zhou Zuoren qui se laisse un peu désirer, Qian entre rapidement dans la collaboration. À l’invitation de Tang Erhe, il accepte des fonctions liées au Gouvernement provisoire (Linshi zhengfu 臨時政府) établi en décembre 1937. En janvier 1938, il est nommé professeur à l’Académie du nouveau peuple (Xinmin xueyuan 新民學院), établissement affilié à la Xinminhui 新民會. Le 9 février 1938, il participe aux côtés de Zhou Zuoren et de dirigeants japonais à la Conférence pour la reconstruction culturelle de la Chine (Gengsheng Zhongguo wenhua jianshe zuotanhui 更生中国文化建設座談会), organisée par le quotidien japonais Ōsaka Mainichi shinbun. Cet événement rend publique la collaboration des deux grands intellectuels qui, le 5 mai 1938, sont interpelés depuis Wuhan par l’Association nationale des milieux culturels pour la résistance (Zhonghua quanguo wenhuajie kangdi xiehui 中華全國文化界抗敵協會) dans une lettre ouverte qui qualifie pour la première fois Qian et Zhou de « traîtres aux Han » (hanjian 漢奸). À l’issue de la réorganisation par le Gouvernement provisoire des principales universités pékinoises, qui fusionnent pour former l’Université nationale de Pékin (Guoli Beijing daxue 國立北京大學), Qian est nommé en janvier 1939 secrétaire général (mishuzhang 秘書長) de l’établissement dirigé par le ministre de l’Éducation Tang Erhe. Après la fondation du gouvernement de Wang Jingwei en mars 1940 et la réorganisation du gouvernement de Pékin en un Conseil des affaires politiques de Chine du Nord (Huabei zhengwu weiyuanhui 政務委員會), Qian prend la tête de la bibliothèque de l’Université de Pékin avant d’accéder, en avril, au poste de président de l’université et de directeur de son département de littérature. À ce poste, il tente de recruter des chercheurs de premier plan tels que les historiens Chen Yinke 陳寅恪 (1890-1969) et Zheng Tianting 鄭天挺 (1899-1981) ou encore le linguiste Luo Chengpei 羅常培 (1899-1958). Tous refusent de se compromettre.
Parallèlement à ses responsabilités institutionnelles, Qian Daosun poursuit ses projets éditoriaux, toujours avec l’idée de favoriser l’entente sino-japonaise. Dans les premières années de la guerre, il s’investit ainsi dans un projet inabouti de dictionnaire japonais-chinois auquel participent deux de ses fils, Qian Duanren 錢端仁 et Qian Duanyi 錢端義, diplômés l’un comme l’autre de l’Université impériale de Tokyo, ainsi que You Bingqi 尤炳圻 (1912-1984), Yang Liansheng 楊聯陞 (1914-1990) et Yao Jian 姚鑑 (1913-1979). Qian écrit régulièrement dans les revues littéraires de la zone occupée, notamment dans Zhonghe yuekan 中和月刊 qui publie ses traductions du Man’yōshū à partir de février 1941. Figure majeure des milieux intellectuels de Pékin, Qian accepte de participer aux principaux événements culturels organisés à l’initiative de l’occupant. En avril 1941, il se rend à Tokyo avec Zhou Zuoren pour prendre part à une réunion de la section de littérature du Conseil culturel est-asiatique (Tōa bunka kyōgikai 東亜文化協議会), visitant au passage des soldats japonais blessés. En novembre 1942, Qian se rend de nouveau à Tokyo pour le premier Congrès des écrivains de la Grande Asie orientale (Daitōa bungakusha taikai大東亜文學者大會). Zhou Zuoren s’étant désisté, Qian prend la tête de la délégation chinoise qui comprend notamment Zhou Huaren, Liu Yusheng 柳雨生 (Liu Ts’un-yan 柳存仁, 1917-2009), Shen Qiwu 沈啟無 (1902-1969), You Bingqi et Zhang Wojun 張我軍 (1902-1955). Qian y prononce un discours dans lequel il présente le Japon, la Chine et l’Inde comme les trois pieds du tripode formé par la « civilisation et la spiritualité est-asiatique [東亞文明精神] ». Il ne participe pas à la deuxième édition du congrès, également organisée à Tokyo en août 1943, mais il est présent à la troisième édition, qui se tient à Nankin en novembre 1944. Zhou Zuoren ayant, une nouvelle fois, invoqué des problèmes de santé pour se désister, Qian dirige la délégation pékinoise. Il est choisi pour présider le congrès, avec Tao Jingsun 陶晶孫 (1898-1954) comme vice-président. S’il prend donc une part active à la propagande panasiatiste légitimant l’expansionnisme japonais, Qian nuance son propos en insistant, dans ses discours, sur la nécessité d’un respect réciproque entre nations asiatiques. Il évite également toute mention de la « guerre de la Grande Asie orientale » dans la déclaration finale du 3e congrès, ce qui suggère chez Qian sinon une opposition passive, du moins une volonté de ne pas s’associer au conflit. En 1944, Qian est destitué de la présidence de l’Université de Pékin à la demande des autorités japonaises à la suite d’un incident au cours duquel Imanishi Shunjū 今西春秋 (1907-1979), enseignant de l’établissement, est agressé par un étudiant du nom de Wang Shanju 王善舉.
Le 25 octobre 1946, la Haute Cour du Hebei condamne Qian Daosun à dix ans de prison, à six ans de privation de ses droits civiques et à la confiscation de tous ses biens. Cette sanction est notamment motivée par son « rôle avéré dans l’éducation asservissante [奴化教育] » et « son admiration pour l’ennemi qui l’a amené à être volontairement utilisé par celui-ci pour séduire la jeunesse ». À la veille du procès, son épouse, Bao Fengbao 包豐保 tente en vain d’obtenir le soutien de Hu Shi 胡适 (1891-1962), à qui elle adresse une longue lettre expliquant les efforts de son mari pour sauvegarder le patrimoine de Beida et de Tsinghua. Après la fondation de la République populaire de Chine fin 1949, Qian Daosun est affecté à l’université de Qilu (Qilu daxue 齊魯大學) au Shandong pour y enseigner la médecine. Il est ensuite muté à Pékin où il travaille comme éditeur pour la maison d’édition du ministère de la Santé (Weishengbu chubanshe 衛生部出版社). Après avoir pris sa retraite en 1956, il fait des traductions pour les Éditions littéraires du peuple (Renmin wenxue chubanshe 人民文學出版社). Outre des ouvrages utiles à la construction de la Nouvelle Chine, il continue de traduire des œuvres littéraires japonaises, notamment des recueils de Chikamatsu Monzaemon 近松門左右衛門 (1653-1724) et de Ihara Saikaku 井原西鶴 (1642-1696). En 1959, Qian a la satisfaction de voir aboutir le travail de toute une vie : sa traduction en chinois du Man’yōshū paraît au Japon avec le soutien de la Nihon gakujutsu shinkō kai 日本学術振興会 (Japan Society for the Promotion of Science, JSPS). En Chine, certaines de ses traductions ne peuvent pas être publiées sous son nom. C’est le cas de l’édition en 1962 de Dongya yueqikao 東亞樂器考 (Étude sur les instruments de musique d’Asie orientale) de Hayashi Kenzō 林謙三 (1899-1976), l’ouvrage le plus long auquel il se soit attelé. Il faut attendre la réédition de 1999 pour que son nom soit rétabli. En août 1966, Qian est battu par des Gardes rouges qui détruisent tous ses manuscrits. Il meurt peu après.
Sources : Tsai TingShan 2015, p. 77-91 ; Kato 2024 ; Xia Yun 2024, p. 8 ; Wei Qingyuan 2010 ; Chen Keyao 2013 ; Zou Shuangshuang 2012a ; Zou Shuangshuang 2012b ; Zou Shuangshuang 2017 ; Zou Shuangshuang 2020 ; Seki 2015 ; Inoue 2019, p. 93-94 ; Tang Zhihui 2021 ; Wen Jieruo 1990 ; Li Jian 2014 ; Yamamoto 2018 ; Li Jiansi 2016.
Notice rédigée par June Nakamoto (étudiante en master à l’Inalco), éditée et complétée par David Serfass.